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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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Chaque jour était une déchirure ; on ne change pas si facilement. Je n’étais pas le dur que je voulais être. J’avais compris néanmoins que le mensonge était la seule possibilité de faire advenir une vérité nouvelle. Devenir quelqu’un d’autre signifiait me prendre pour quelqu’un d’autre, croire être ce que je n’étais pas pour progressivement, pas à pas, le devenir (les rappels à l’ordre qui viendront plus tard Pour qui il se prend ?).

Laura

Devenir un garçon passait nécessairement par les filles. J’avais rencontré Laura cette même année où les deux garçons avaient quitté le collège. Elle venait d’emménager dans une famille d’accueil d’un village voisin. Sa mère avait décidé d’abandonner la garde. Je ne sais pas s’il y avait une raison particulière, peut-être était-elle, comme ma mère, fatiguée d’être mère. Peut-être qu’elle était allée jusqu’au bout de sa lassitude. Laura me disait simplement Elle veut plus de moi ma mère, j’aimerais bien vivre avec mais elle elle veut plus.

Laura avait une mauvaise réputation au collège. Elle était de ces filles de la ville – puisqu’elle y avait d’abord grandi avec sa mère – qui en surgissant dans le village provoquaient des réactions hostiles en raison de leur façon de parler, de leur mode de vie, leur façon de s’habiller, provocante pour les habitants de la campagne. Les femmes qui attendaient devant l’école : Une gamine ça devrait pas s’habiller comme ça aussi jeune, c’est pas respectueux, les enfants : Laura c’est une pute. Le rejet dont elle était l’objet me la rendait plus accessible. Je l’avais choisie pour parvenir à ma métamorphose.

Je me suis rapproché d’elle d’abord par l’intermédiaire de l’une de ses plus proches amies, qui vivait près de chez moi. Je lui avais dit que Laura me plaisait. Je savais comment procéder. Tout était très codifié, déjà chez les enfants que nous étions. L’usage voulait que nous écrivions des lettres, c’était par ce moyen qu’il fallait aborder une fille. J’ai pris une feuille de papier et j’ai griffonné quelques mots, ou plutôt une longue déclaration d’amour sur plusieurs feuillets. Je concluais par une question de type Veux-tu sortir avec moi ? suivie de deux petits carrés sous lesquels j’avais écrit, sous l’un, Oui et, sous l’autre, Non, ayant même pris le soin, dans un post-scriptum, d’ajouter Coche la réponse que tu veux donner. Je suis allé la voir, j’ai traversé la cour et je lui ai tendu la lettre Tu me donneras la réponse. Cette phrase aussi, avec la lettre, faisait partie des codes.

L’attente. Elle tardait à me répondre. Je constatais son hésitation, ses yeux qu’elle baissait lorsque je passais près d’elle. Je suis resté des jours sans un signe ni un mot. Je savais pourquoi elle ne répondait pas. Certaines fois j’aurais voulu non pas dire, seulement dire, mais crier à Laura au milieu de la cour, perché sur un banc, un arbre, qu’importe, lui crier qu’elle était lâche. Qu’elle ne voulait pas de moi parce que accepter ma proposition aurait signifié partager la honte avec moi.

J’ai insisté. J’ai fait d’autres lettres. Elle a finalement accepté.

Elle m’avait fait transmettre quelques mots par l’une de ses amies. Le rendez-vous était fixé dans le préau du collège en fin d’après-midi, après la classe et avant que chacun prenne les transports scolaires. C’est à cet endroit que se retrouvaient les couples pour s’embrasser chaque jour à la même heure. La pionne avait essayé de les chasser au début Vous vous croyez où, on n’embrasse pas comme ça, comme un spectacle. Ici vous êtes au collège puis elle s’était découragée.

Laura m’attendait. Elle n’était pas seule. Le bruit s’était répandu et d’autres étaient présents pour assister à cette scène. Ils voulaient me voir embrasser une fille, voir si tout cela était vrai. Je me suis approché, muet et tremblant. Je l’ai embrassée, j’ai posé mes lèvres contre les siennes avant de me rendre compte qu’elle essayait d’introduire sa langue dans ma bouche. Je me suis laissé faire. Le baiser a duré plusieurs minutes – je comptais les secondes, me demandant quand cela allait se terminer, si, en tant que garçon, je devais prendre l’initiative de mettre fin au baiser, prendre les commandes, ou attendre. Tout à la fois, je voulais que le baiser dure, je voulais que les autres le voient, le plus d’yeux possible, des foules, des hordes de collégiens. Je voulais des témoins, qu’ils se sentent idiots, honteux de m’avoir enseveli d’opprobre, qu’ils pensent avoir commis une absurde erreur depuis le début, que cette erreur les discrédite et les blesse. Le baiser s’est achevé et je suis parti avec l’envie de courir. J’avais trouvé cet exercice infect, sale.

Dans le car, je me suis installé seul et j’ai tenté d’évacuer la salive de Laura et son odeur dans ma bouche, crachant discrètement sous mon siège, passant mes doigts sur mes dents et sur ma langue pour en dégager l’odeur incrustée. J’ai songé tout arrêter. J’ai pensé dire à Laura dès le lendemain que ce n’était plus la peine. Le soir même quand j’ai retrouvé mon cousin Stéphane il m’a posé des questions C’est vrai que maintenant t’as une meuf, que ta meuf c’est Laura, celle que tout le monde dit que c’est une vraie salope. J’avais perçu dans sa question une forme d’admiration, de complicité virile que je n’avais jamais partagées avec lui. Il était encore plus valorisant pour moi de fréquenter une salope. Elle faisait de moi un machiste qui entrait dans le cercle des garçons-que-Laura-avait-fréquentés. Cette conversation avec mon cousin m’a fait changer d’avis.

J’ai continué, par conséquent, jour après jour, à retrouver Laura avant de prendre le car. De plus en plus d’enfants étaient au courant de la relation que nous avions. Je l’embrassais, de longues embrassades, non plus uniquement après la classe mais aussi pendant les récréations, le matin quand je la retrouvais. Je me délectais des questions que l’on me posait à propos d’elle et moi, de notre couple, notre histoire.

Laura m’écrivait des lettres que je prenais soin de laisser dans mes poches de pantalon afin que ma mère puisse les découvrir en faisant la lessive. Un soir à table, elle n’a pas pu se retenir de prendre la parole. Le rituel était pourtant de ne pas parler pendant le dîner, de regarder la télévision en silence ou mon père se fâchait Vos gueules les mouettes la mer est basse. Ma mère : Alors Eddy t’as trouvé une petite copine, tu ferais bien de mieux ranger tes courriers d’amour. J’ai fait semblant d’être gêné. En vérité, j’essayais tant bien que mal de contenir la joie et l’orgueil qui bouillonnaient en moi. J’avais fait, au moins le temps de cette soirée, disparaître les doutes qui hantaient ma mère. Son visage s’était éclairé.

Je restais au téléphone chaque soir pendant plusieurs heures avec Laura, prévenant là aussi mes parents du fait que j’allais être indisponible pour la soirée, ils ne devaient pas s’inquiéter. Mes parents n’avaient pas le téléphone fixe ni de connexion internet, comme c’était le cas de la majorité des habitants du village, comme c’est encore le cas pour ma mère au moment où j’écris ces lignes. Aussi, j’étais contraint à me rendre dans la cabine téléphonique à côté de l’arrêt de bus pour les communications avec Laura. C’était elle qui m’appelait du téléphone de sa famille d’accueil.

À l’arrêt de bus je retrouvais mes copains. Ils me proposaient de me joindre à eux. Quel plaisir j’éprouvais à leur dire que je ne pouvais pas parce que je devais parler à Laura, ma meuf, et à rester quatre, cinq heures dans la cabine téléphonique pour lui parler, pendant qu’eux étaient à côté.

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