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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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De retour, ma sœur a déclaré qu’elle devait aller rejoindre une amie. C’est à ce moment que j’ai compris, d’abord parce que cette histoire ne tenait pas debout (rejoindre, épuisée, une amie à cinq heures du matin, en rentrant de discothèque, alors même que les réverbères du village étaient éteints), mais aussi parce qu’elle me faisait des clins d’œil pour me signifier qu’elle mentait. Elle a ajouté Comme ça toi et Sabrina vous pouvez rester là, tant pis sa mère la récupérera demain, cela éviterait à Jasmine de prendre la voiture en pleine nuit pour ramener sa fille chez elle, et par ailleurs, c’était le plus important, nous pourrions dormir tous deux dans le lit de ma sœur pendant qu’elle serait chez son amie. Sabrina cachait à peine sa complicité avec ma sœur et avait d’ailleurs sorti des affaires de toilette de son sac. Tout le monde était au courant. J’avais été le seul maintenu dans l’ignorance.

Une fois de plus j’étais prisonnier, épouvanté à l’idée de passer la nuit avec Sabrina mais pris dans l’impossibilité de dire quoi que ce soit, un mot qui aurait pu provoquer l’effondrement de mon image. Je savais ce qu’elle attendait d’une nuit avec moi – la différence d’âge et ses références de plus en plus explicites à la sexualité que nous n’avions pas.

J’ai renvoyé un clin d’œil à ma sœur.

Elle est partie.

Sabrina et moi sommes allés nous coucher – et je ne sais plus quels procédés j’ai mis en place pour lui parler le moins possible, la voir le moins possible entre le départ de ma sœur et l’instant où nous sommes entrés dans le lit. Je l’ai embrassée avec ce léger dégoût qui accompagnait toujours mes baisers. Je lui ai tourné le dos et me suis éloigné d’elle, me mettant à l’autre extrémité du lit, prêt à tomber.

Elle est venue vers moi pour m’embrasser encore. Elle a saisi mes mains, les a posées sur sa poitrine, puis elle a glissé les siennes dans mon pantalon. Elle caressait mon sexe qui restait inerte. Je ne parvenais pas à simuler le désir. J’ai essayé de penser à autre chose pour que mon sexe se dresse et que Sabrina soit rassurée, mais plus je me concentrais et plus les chances de réveiller mon excitation se faisaient improbables et lointaines. Elle continuait, persévérait sur mon morceau de chair alors à peine couvert d’un duvet de poils blonds, le malaxait, le tordait dans tous les sens. J’ai d’abord imaginé que je lui faisais l’amour, à elle, Sabrina, sachant qu’une pareille image ne pouvait pas me faire bander. Puis j’ai imaginé des corps d’hommes contre le mien, des corps musclés et velus qui seraient entrés en collision avec le mien, trois, quatre hommes massifs et brutaux. J’ai imaginé des hommes qui m’auraient saisi les bras pour m’empêcher de faire le moindre mouvement et auraient introduit leur sexe en moi, un à un, posant leurs mains sur ma bouche pour me faire taire. Des hommes qui auraient transpercé, déchiré mon corps comme une fragile feuille de papier. J’ai imaginé les deux garçons, le grand aux cheveux roux et le petit au dos voûté, me contraignant à toucher leur sexe, d’abord avec mes mains puis avec mes lèvres et enfin ma langue. J’ai rêvé qu’ils continuaient à me cracher au visage, les coups et les injures pédé, tarlouze alors qu’ils introduisaient leur membre dans ma bouche, non pas un à un mais tous les deux en même temps, m’empêchant de respirer, me faisant presque vomir.

Rien n’y faisait. Chaque contact de Sabrina avec ma peau me ramenait à la vérité de ce qui se passait, de son corps de femme que je détestais. J’ai prétexté une crise d’asthme soudaine et violente. J’ai dit que je devais rentrer chez moi, chez mes parents, que j’allais faire une crise d’asthme, et qu’il était possible, la mort récente de ma grand-mère l’avait prouvé, qu’il était possible d’en mourir.

Le lendemain, je quittai Sabrina. Elle a pleuré devant moi et je suis resté de glace.

Première tentative de fuite

J’avais échoué, avec Sabrina, dans la lutte entre ma volonté de devenir un dur et cette volonté du corps qui me poussait vers les hommes, c’est-à-dire contre ma famille, contre le village tout entier. Pourtant je ne voulais pas abandonner et continuais à me répéter cette phrase, obsédante, Aujourd’hui je serai un dur. Mon échec avec Sabrina me poussait à accentuer mes efforts. Je prenais garde à rendre ma voix plus grave, toujours plus grave. Je m’empêchais d’agiter les mains lorsque je parlais, les glissant dans mes poches pour les immobiliser. Après cette nuit qui m’avait révélé plus que jamais l’impossibilité pour moi de m’émouvoir pour un corps féminin, je me suis intéressé plus sérieusement au football que je ne l’avais fait auparavant. Je le regardais à la télévision et apprenais par cœur le nom des joueurs de l’équipe de France. Je regardais le catch aussi, comme mes frères et mon père. J’affirmais toujours plus ma haine des homosexuels pour mettre à distance les soupçons.

Je devais être en classe de troisième, peu avant la fin du collège. Il y avait un autre garçon, plus efféminé encore que moi, qui était surnommé la Tanche. Je le haïssais de ne pas partager ma souffrance, de ne pas chercher à la partager, ne pas essayer d’entrer en contact avec moi. Se mêlait pourtant à cette haine un sentiment de proximité, d’avoir enfin près de moi quelqu’un qui me ressemblait. Je le regardais d’un œil fasciné et plusieurs fois j’avais essayé de l’approcher (uniquement lorsqu’il était seul à la bibliothèque, car il ne fallait pas que je sois vu en train de lui parler). Il restait distant.

Un jour qu’il faisait du bruit dans le couloir où une foule assez importante d’élèves était amassée, j’ai crié Ferme ta gueule pédale. Tous les élèves ont ri. Tout le monde l’a regardé et m’a regardé. J’avais réussi, l’instant de cette injure dans le couloir, à déplacer la honte sur lui.

Au fil des mois, avec le départ des deux garçons pour le lycée et leur disparition du collège, et grâce à l’énergie que je fournissais pour être un dur, les injures se raréfiaient, tant au collège que chez moi. Mais plus elles étaient rares, plus chacune d’entre elles était violente et difficile à vivre, plus la mélancolie qui suivait s’étalait sur des jours, des semaines. Les insultes, bien que moins fréquentes, ont continué longtemps en dépit de mon acharnement pour me masculiniser puisqu’elles s’appuyaient non pas sur mon attitude au moment où j’étais insulté, mais sur une perception de moi depuis longtemps installée dans les mentalités.

La fuite était la seule possibilité qui s’offrait à moi, la seule à laquelle j’étais réduit.

J’ai voulu montrer ici comment ma fuite n’avait pas été le résultat d’un projet depuis toujours présent en moi, comme si j’avais été un animal épris de liberté, comme si j’avais toujours voulu m’évader, mais au contraire comment la fuite a été la dernière solution envisageable après une série de défaites sur moi-même. Comment la fuite a d’abord été vécue comme un échec, une résignation. À cet âge, réussir aurait voulu dire être comme les autres. J’avais tout essayé.

Je ne savais pas comment procéder. J’ai dû apprendre. On parle de la fuite comme rendue difficile à cause de la nostalgie ou des personnes, des facteurs qui nous retiennent, mais pas à cause de la méconnaissance des techniques de fuite. J’ai d’abord été maladroit et ridicule.

Mes parents préparaient des grillades dans le jardin, peu après ma rupture avec Laura. Je me suis dirigé vers ma chambre en formulant mon projet de départ. Mon père venait de me faire une remarque parce que je refusais d’entretenir le feu du barbecue, par peur de me brûler T’es vraiment une gonzesse. Dans la chambre j’ai réuni quelques affaires que j’ai glissées dans un sac à dos. J’avais pris la décision de partir à tout jamais. Ne plus revenir.

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