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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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Le grand roux me serrait le cou pour me contraindre à répondre rapidement. Ses doigts froids sur ma nuque, mon sourire, la peur, l’attente de l’aveu. C’est des conneries qu’il raconte mon cousin, il est un peu fou, la preuve il est dans les classes pour handicapés au collège. Je suis pas une sale baltringue. Je n’étais pas convaincant. Il aurait été de toute façon impossible de les calmer, même si cette histoire avait été fausse. Ce qu’avait dit mon cousin correspondait bien trop à l’image qu’ils avaient de moi. L’agacement Arrête de mentir pédale on sait que c’est vrai.

Il ne m’a pas craché au visage. Il a craché ce matin-là sur la manche de ma veste, un mollard verdâtre, rigide tant il était épais. Le petit au dos voûté a fait la même chose, sur la même manche (une fine veste de jogging bleue à rayures noires que je portais l’hiver ; j’avais égaré mon manteau et mes parents n’avaient pas pu m’en racheter un Tu te démerdes, t’as qu’à pas perdre tes affaires). Ils riaient. Je regardais les mollards figés sur ma veste, pensant qu’ils m’avaient épargné en crachant là plutôt que sur mon visage. Et puis le grand aux cheveux roux m’a dit Bouffe les mollards pédale. J’ai souri, encore, comme toujours. Non pas que je pensais qu’ils me faisaient une blague mais j’espérais, en souriant, renverser la situation et n’en faire qu’une plaisanterie. Il a répété Bouffe les mollards pédale, dépêche-toi. J’ai refusé – je ne le faisais pas d’habitude, je ne l’avais quasiment jamais fait, mais je ne voulais pas bouffer les mollards, j’aurais vomi. J’ai dit que je ne voulais pas. L’un m’a attrapé le bras, l’autre la tête. Ils ont plaqué mon visage sur les mollards, ils ont exigé Lèche, pédale, lèche. J’ai sorti lentement ma langue et j’ai léché les crachats dont l’odeur colonisait ma bouche. À chaque coup de langue ils m’encourageaient d’une voix douce, paternelle (les mains qui tenaient ma tête avec force) C’est bien, continue, vas-y c’est bien. J’ai continué à lécher la veste tandis qu’ils me l’ordonnaient, jusqu’à ce que les mollards aient disparu. Ils sont partis.

À compter de ce jour les premières minutes après le réveil sont devenues de plus en plus irréelles. Je me sentais ivre quand je me réveillais. La rumeur s’était répandue et les regards au collège se faisaient de plus en plus insistants. Les pédé se multipliaient dans les couloirs, les petits mots retrouvés dans le cartable Crève tapette. Dans le village, où j’avais été jusqu’alors relativement épargné par les adultes, les insultes sont apparues pour la première fois.

Un soir d’été où je jouais au football avec quelques garçons, sur la route : les maillots trempés de sueur et la tension qui régnait pendant ces matchs improvisés où nous délimitions un terrain imaginaire avec des sacs à dos et des pull-overs posés à même le sol. Je me trouvais avec Stéphane et quelques autres.

Mon incompétence agaçait Fabien, Kevin, Steven, Jordan, les copains, qui s’énervaient à la première occasion. Tu fais chier à nous faire perdre, t’es vraiment un bon à rien. La prochaine fois on te prend plus dans l’équipe. Je n’étais pas le seul à qui on disait ces choses-là. L’irritation et les grossièretés faisaient partie du football.

Ce soir-là cependant, quelques semaines après que Stéphane avait divulgué l’histoire tout en en réinventant une part importante, les choses se sont passées différemment. L’un d’entre eux m’a dit – des phrases que l’on aimerait pouvoir oublier, et, plus encore, oublier le geste de l’oubli pour les faire disparaître tout à fait – qu’il vaudrait mieux pour moi m’entraîner au football que de baiser avec mon cousin Tu ferais mieux de t’entraîner au foot que de te faire enculer par Stéphane. Même mon cousin riait, ce que je ne pouvais pas m’expliquer. Pourquoi Stéphane avait-il raconté cette histoire ? Pourquoi n’avait-il pas craint la honte, les moqueries ? Pourquoi, ce soir-là alors que nous étions ensemble à jouer au football, mais aussi les autres soirs où les insultes revenaient, pourquoi n’était-il pas l’objet, lui aussi, de la haine et des insultes ?

Nous étions deux, quatre en vérité, avec Bruno et Fabien. Mais leur participation aux rendez-vous dans le hangar n’a jamais été évoquée. Je ne pouvais rien dire, par peur des conséquences, et je savais que cette délation aurait été vaine, qu’ils auraient, comme Stéphane, été épargnés. Il aurait été logique que lui aussi se fasse traiter de pédé. Le crime n’est pas de faire, mais d’être. Et surtout d’avoir l’air.

Devenir

Je me souviens moins de l’odeur des champs de colza que de l’odeur de brûlé qui se répandait dans toutes les rues du village lorsque les agriculteurs laissaient le fumier se consumer lentement au soleil. Je toussais beaucoup à cause de mon asthme. Un dépôt se formait au fond de ma gorge et sur mon palais, comme si le fumier s’évaporait pour ensuite se reconstituer dans ma bouche, la recouvrant d’une fine pellicule grisâtre.

Je me souviens moins du lait encore tiède parce qu’il venait d’être extrait des pis de la vache et que ma mère allait le chercher à la ferme en face de chez nous que des soirs où la nourriture manquait et où ma mère disait cette phrase Ce soir on mange du lait, néologisme de la misère.

Je ne pense pas que les autres – mes frères et sœurs, mes copains – aient souffert autant de la vie au village. Pour moi qui ne parvenais pas à être des leurs, je devais tout rejeter de ce monde. La fumée était irrespirable à cause des coups, la faim était insupportable à cause de la haine de mon père.

Il fallait fuir.

Mais d’abord, on ne pense pas spontanément à la fuite parce qu’on ignore qu’il existe un ailleurs. On ne sait pas que la fuite est une possibilité. On essaye dans un premier temps d’être comme les autres, et j’ai essayé d’être comme tout le monde.

Quand j’ai eu douze ans, les deux garçons ont quitté le collège. Le grand roux a entamé un CAP peinture et le petit au dos voûté a arrêté l’école. Il avait attendu d’avoir seize ans pour ne plus y aller sans prendre le risque de faire perdre les allocations familiales à ses parents. Leur disparition était pour moi l’occasion d’un nouveau départ. Si les injures et les moqueries continuaient, la vie au collège n’était en rien comparable depuis qu’ils n’étaient plus là (une nouvelle obsession : ne pas aller dans le lycée auquel j’étais destiné, ne pas les y retrouver).

Je devais ne plus me comporter comme je le faisais et l’avais toujours fait jusque-là. Surveiller mes gestes quand je parlais, apprendre à rendre ma voix plus grave, me consacrer à des activités exclusivement masculines. Jouer au football plus souvent, ne plus regarder les mêmes programmes à la télévision, ne plus écouter les mêmes disques. Tous les matins en me préparant dans la salle de bains je me répétais cette phrase sans discontinuer tant de fois qu’elle finissait par perdre son sens, n’être plus qu’une succession de syllabes, de sons. Je m’arrêtais et je reprenais Aujourd’hui je serai un dur. Je m’en souviens parce que je me répétais exactement cette phrase, comme on peut faire une prière, avec ces mots et précisément ces mots Aujourd’hui je serai un dur (et je pleure alors que j’écris ces lignes ; je pleure parce que je trouve cette phrase ridicule et hideuse, cette phrase qui pendant plusieurs années m’a accompagné et fut en quelque sorte, je ne crois pas que j’exagère, au centre de mon existence).

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