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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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Une fois, cependant que j’embrassais Laura dans le préau, une chaleur douce est apparue dans mon bas-ventre. J’ai senti mon sexe se durcir, et plus nous prolongions le baiser, Laura et moi, plus mon sexe se dressait. J’éprouvais du désir : un désir qui se manifestait physiquement, celui-là impossible à mimer, à jouer. Je bandais, comme avec les copains dans le hangar, comme les hommes dans les films pornographiques que regardait mon père dans sa chambre, mon père qui se retirait en précisant Je vais dans ma chambre me mater un film de cul, venez pas m’emmerder. Je n’avais jamais bandé pour une fille. J’y voyais l’aboutissement de mon projet : mon corps avait plié devant ma volonté. On ne cesse de jouer des rôles mais il y a bien une vérité des masques. La vérité du mien était cette volonté d’exister autrement.

J’étais enfin guéri. Sur le chemin du retour, le retour du collège pour me rendre chez moi, j’ai ressassé ce constat victorieux comme un refrain que j’aurais écouté en boucle, chaque fois plus puissant, non pas apaisant puisque au contraire je sentais mon corps toujours plus exalté, sinon déchaîné. En retrouvant mes parents j’ai espéré qu’ils pourraient percevoir ma transformation (guéri, guéri). Je me disais que peut-être le corps se transformait soudainement, peut-être mon corps était soudainement devenu celui d’un dur, comme celui de mes frères. J’étais persuadé qu’ils verraient la différence.

Ils n’ont rien vu.

Souvenirs de cette fin d’après-midi : mon cœur tambourinant contre ma poitrine dans le bus (guéri, guéri), le rythme de ma respiration, moins, d’ailleurs, ce qu’on pourrait appeler le rythme de la respiration qu’un enchaînement de suffocations, les minuscules graviers qui restaient bloqués sous la porte de la maison, produisant un bruit aigu quand je l’ouvrais. Dans mon élan j’ai salué mon père Ça va papa ?

Ta gueule je regarde ma télé.

Révolte du corps

Aveuglé par cette impression de m’être arraché à un mal qui jusque-là m’avait semblé incurable, j’oubliai quelque temps la résistance du corps. Je n’avais pas envisagé qu’il ne suffisait pas de vouloir changer, de mentir sur soi, pour que le mensonge devienne vérité.

Je me trouvais dans la cour du collège avec Laura quand Dimitri s’est approché. Il faisait partie des durs, auréolé d’un prestige inégalé grâce à son comportement : l’insolence, les mauvaises notes et tout le reste. C’est à Laura qu’il s’est directement adressé, faisant mine de ne pas me voir Pourquoi tu sors avec Eddy, que tu sors avec alors que c’est une pédale. Tout le monde le dit, t’es la meuf d’une pédale. Un sourire a dévoré le visage de Laura, pas un sourire pour dissimuler la honte, je le voyais, mais bien un sourire de connivence pour signifier qu’elle n’était pas en désaccord avec lui, elle savait tout ça, d’autres le lui avaient dit. J’ai baissé la tête avec, un instant, l’envie de m’excuser auprès d’elle. Lui dire que j’étais désolé de lui faire partager mon fardeau.

Ce sont des moments comme celui-là qui m’ont révélé le piège dans lequel j’étais, l’impossibilité de changer à l’intérieur du monde de mes parents, du collège.

L’ultime trahison de mon corps eut lieu une nuit où je me rendais en discothèque avec quelques copains. Ils étaient plus vieux que moi et avaient le permis de conduire, ils disaient On va aller en boîte trouver de la meuf, choper de la sarcelle à talon.

Ils passaient tous le permis de conduire dès la majorité atteinte, pensant qu’il les libérerait de l’espace confiné du village, qu’ils pourraient ainsi faire des voyages (qu’ils n’ont jamais faits), des sorties (jamais plus loin que les discothèques aux alentours ou la mer à quelques kilomètres).

Souvent ils travaillaient un été entier à l’usine – quand ils n’y étaient pas déjà embauchés – pour pouvoir s’offrir le précieux petit papier rose. Ils ne voyaient pas que ce permis de conduire faisait partie, au contraire, avec d’autres choses, des facteurs qui les maintenaient ici. Qu’ils passeraient simplement désormais les soirées à boire non plus dans l’arrêt de bus mais dans leur voiture – au chaud, la musique du poste de radio. J’avais refusé de le passer, refusé d’aller travailler un mois à l’usine dans laquelle je m’étais finalement promis de ne jamais mettre les pieds. À dix-huit ans je serai de toute façon déjà loin d’eux.

Cette nuit-là, la discothèque – le lieu s’appelait Le Gibus – était envahie par des centaines de jeunes gens de toute la région, formant une énorme masse compacte et mouvante qui vous engloutissait aussitôt. Une petite célébrité régionale y donnait un concert de rap. Dans cette foule en mouvement – si bien qu’elle semblait n’être qu’un seul bloc, un seul corps immense, de géant, qui se déplaçait mollement –, les corps transpirants se rencontraient, se frottaient les uns aux autres. Des corps musclés pour la plupart et imprégnés, outre la transpiration, de l’odeur de l’after-shave bon marché que je portais aussi.

Je me suis approché de la scène pour apercevoir le chanteur qui était parvenu à rassembler ce monde. J’ai pu, en jouant des coudes, me créer un petit espace près de la scène érigée pour l’occasion. Le sol collait à cause des verres renversés par les garçons imbibés d’alcool qui se bousculaient. Il y avait derrière moi un homme, beaucoup plus âgé, qui m’avait aidé à me frayer un chemin jusque-là. J’étais probablement l’individu le plus jeune dans la discothèque, il s’en était rendu compte. Il avait souhaité m’aider.

Il avait une trentaine d’années.

Il portait – comme un grand nombre de garçons du village et des villages aux alentours en portaient pour toutes les occasions et comme j’en ai longtemps porté – un survêtement de marque Airness, alors la plus prisée, une casquette posée de travers sur son crâne rasé, ainsi qu’une imposante chaîne autour du cou, couleur or. Son tee-shirt arborait une tête de loup à la gueule immense. En repensant à ce tee-shirt il me semble hideux et vulgaire. Mais ce soir-là il m’impressionnait énormément.

Son souffle était celui d’un bœuf, puissant, odorant (l’odeur du pastis), et je le sentais dans ma nuque.

Le chanteur est arrivé : la foule s’est agitée, elle s’est compressée en direction de la scène. Le corps de l’homme s’est retrouvé poussé contre le mien, collé au mien, et à chaque mouvement de foule nos corps entraient en friction. Nous étions de plus en plus serrés l’un contre l’autre. Il souriait, gêné et amusé, le corps irradiant l’odeur de la sueur.

J’ai perçu son changement d’état, son sexe se dresser progressivement et cogner le bas de mon dos, presque en cadence, au rythme de la musique, chaque fois plus gros et plus raide. Je pouvais en deviner les contours avec précision à cause de sa tenue de jogging.

C’est la fièvre qui m’a saisi cette nuit-là.

Je n’ai pas bougé pour maintenir mon corps contre le sien alors que la musique m’était insupportable. Après cette nuit je l’ai écoutée encore et encore pour essayer de reconstituer, au moins dans mes rêves et mes pensées, le souvenir de cet homme. Les paroles restent pour toujours gravées en moi :

Girl, avec évidence tu m’dis que t’aimes quand j’te donne

le maximum quand ensemble on danse à l’horizontale.

Oh Girl, avec élégance on s’donne du kiff comme personne

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