En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Il n’avait pas été facile de convaincre mon père de m’emmener jusqu’à la gare le jour de l’audition User de l’essence pour tes conneries de théâtre, franchement ça vaut pas la peine. La gare se trouvait à une quinzaine de kilomètres du village. Pendant plusieurs jours il m’a assuré qu’il ne m’y emmènerait pas et qu’il ne servait à rien d’espérer. La veille il a changé d’avis Demain tu oublies pas de mettre ton réveil, je t’emmène à la gare.
C’était quelque chose qu’il faisait souvent, dire non jusqu’à la dernière minute et céder enfin avec la satisfaction de m’avoir vu sangloter, le supplier des heures. Il y prenait du plaisir. Quand j’avais sept ou huit ans, il avait donné – sans raison apparente – ma peluche aux enfants des voisins, celle avec laquelle je dormais et qui m’accompagnait toujours, comme les enfants en ont. J’avais pleuré et m’étais agité comme un diable, courant dans toute la maison en protestant. Lui me regardait et il souriait. Le 31 décembre 1999, à l’occasion de la Saint-Sylvestre, il m’avait raconté qu’à minuit un astéroïde percuterait la Terre et que nous allions tous mourir, sans aucune chance de survie. Profite bien de la vie parce que dans pas longtemps on est tous morts. Mes larmes avaient coulé toute la soirée. Je gémissais, je ne voulais pas mourir. Ma mère avait protesté, disant qu’il ne pouvait pas me faire ça le jour du nouvel an, me laisser m’apitoyer sur les marches de la maison et m’empêcher de profiter du changement de millénaire. Elle essayait de me rassurer Écoute pas ton père il dit n’importe quoi, allez viens regarder la télé avec nous on va voir la tour Eiffel. Ça ne changeait rien, je n’accordais de crédit qu’à la parole de mon père, à l’homme de la maison. Cette nuit-là aussi son rire résonnait dans la pièce commune.
Le lendemain matin il passait devant ma chambre une demi-heure avant l’heure prévue Allez saque-toi. Si t’es en avance t’attendras à la gare. J’ai couru dans la salle de bains pour me préparer. Je ne me lavais pas les dents. La salle de bains n’était pas occupée par mon père, qui ne se lavait pas le matin. Il enfilait un tee-shirt, un pantalon et passait de l’eau sur son visage, puis il allumait une cigarette et il s’asseyait devant la télévision pour regarder les informations ou le télé-achat.
Une fois dans la voiture, nous avions au total près d’une heure pour faire quinze kilomètres. On ne se disait rien. Je lui ai demandé d’allumer le poste de radio pour dissiper la gêne provoquée par le silence. Il connaissait toutes les chansons du répertoire de variétés françaises, qu’il entonnait. Quelquefois entre deux chansons il recommençait Me faire saquer à cette heure-là pour des conneries de théâtre, franchement… (Ma mère : Ton père il râle toujours mais faut pas faire attention, c’est pas méchant. Il râle pour passer le temps, parce qu’il sait pas quoi faire d’autre.)
À la gare il m’a ordonné de descendre, avant de se raviser et de me dire d’attendre. Mes yeux sur lui, la surprise, l’attente d’une remarque désagréable. Il a fouillé ses poches et il en a sorti un billet de vingt euros. Je savais que c’était beaucoup trop, beaucoup plus que ce qu’il pouvait et aurait dû me donner. Il m’a dit que j’en aurais besoin Faudra bien que tu manges ce midi. Moi je veux pas que tu as la honte devant les autres et que tu sois autrement que les autres avec moins d’argent. Tu dépenses tout ce midi, tu ramènes rien du tout, je veux pas que tu sois autrement que les autres. Mais surtout tu fais attention, parce qu’en ville il y a plein d’Arabes. Si il y en a un qui te regarde, tu baisses les yeux, tu fais pas le malin, tu joues pas au caïd, parce que ces gens-là ils ont toujours des cousins et des frères planqués quelque part et que si tu te bats, après ils vont te tomber dessus à plusieurs et là t’es mort. Si il y en a un qui te demande de l’argent, tu donnes tout. Ton portefeuille, ton téléphone, tout. C’est la santé qui compte d’abord. Maintenant vas-y, et essaye de pas être éliminé à ton audition.
J’ai pris le train jusqu’à Amiens. J’étais nerveux et je m’attendais à voir surgir, à chaque arrêt, un groupe d’Arabes qui m’auraient sauté dessus pour me voler tous mes effets personnels.
Pour me rendre au lycée Michelis j’ai marché très vite, la tête baissée. Chaque fois qu’un Noir ou un Arabe marchait sur le même trottoir que moi – ils n’étaient pourtant pas si nombreux – je sentais la peur s’emparer de moi.
Il y avait d’autres personnes qui attendaient dans le couloir avec leurs parents. J’étais heureux d’être seul, je me sentais plus adulte – et tout à la fois j’étais amer, jaloux de ces jeunes gens qui partageaient une complicité puissante avec leur famille. Je trouvais que leurs parents avaient quelque chose d’adolescent eux aussi quand ils parlaient à leurs enfants, comme si la douceur de leurs conditions de vie se mesurait à la douceur de leur caractère.
Un grand homme aux cheveux blancs est sorti de la salle d’audition et a appelé mon nom Bellegueule, c’est à vous. Les autres ont ri. Même les adultes. Bellegueule. C’était la première partie de la sélection, avant la présentation de la scène que j’avais préparée. Il fallait répondre à des questions sur le théâtre et sur les raisons qui me poussaient à vouloir entrer dans ce lycée. J’avais réfléchi à toutes mes réponses longtemps à l’avance : la passion du théâtre, l’importance de l’art dans nos sociétés et dans l’Histoire, l’ouverture d’esprit. Des banalités.
L’enseignant qui m’interrogeait, l’homme aux cheveux blancs, Gérard, qui deviendra mon professeur de théâtre après mon admission, ne vécut pas du tout cet entretien de la même manière que moi. Il me confiera deux ans plus tard – avec cette douce ironie qui le caractérisait – que je l’avais supplié de m’accepter au lycée. Que j’étais presque à genoux devant lui. Il m’imitait : S’il vous plaît monsieur sortez-moi de là. Pitié, pitié. Il m’a dit que je n’avais pas cessé de sourire. Il n’avait pas trouvé cela naturel, mais avait été touché par la volonté puissante, il faudrait dire le désespoir, qui en émanait. Il m’a dit que j’avais recommencé lors de la deuxième partie de la sélection, en présentant la scène Il y avait toujours quelque chose de suppliant dans ta voix, toujours.
Au cours de cette audition j’ai fait la connaissance d’un jeune garçon nommé Fabrice. Nous avons discuté et nous nous sommes fait la promesse que nous serions amis à la rentrée si nous venions tous les deux à être admis. Tout l’été Fabrice a hanté mes pensées. Je songeais moins en vérité à Fabrice qu’à la perspective de me constituer un cercle d’amis à Amiens, de copains comme un vrai garçon et non plus de copines.
Tout l’été j’ai attendu la lettre qui devait m’annoncer la décision du lycée. Elle ne venait pas. Mes parents m’assuraient n’avoir rien reçu Tu nous saoules.
Rien. Je désespérais. J’avais fini par me résigner : ils n’avaient même pas pris la peine de me prévenir de ma non-admission. Je passais des nuits d’insomnie à imaginer que je devrais aller au lycée d’Abbeville, retrouver les deux garçons et revivre les mêmes scènes que lorsque j’étais au collège.
J’envisageais la fin des études.
Après un dîner avec mes parents, au début ou au milieu du mois d’août, et tandis que je regardais la télévision dans ma chambre mon père m’avait appelé dans la pièce commune.