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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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jusqu’au summum j’ai succombé à ta beauté fatale

C’est parti pour l’ambiance du samedi soir,

Je repère une jolie jeune fille dans le noir,

J’m’approche d’elle et lui demande ce qu’elle veut boire,

Elle répond : « Attends on s’connaît pas alors va t’faire [voir. »

En rentrant, je me suis précipité pour ôter mes vêtements et j’ai massé mon sexe, la respiration entrecoupée de gémissements irrépressibles. Je devais rester silencieux : ma sœur dormait dans la même chambre, dans le lit du dessous. L’ensemble de mon corps, de mes oreilles à ma nuque moite en passant par chacun des pores de ma peau, a été secoué par l’orgasme.

Après cet événement mon corps n’a plus cessé de se rebeller contre moi, me rappelant à mon désir et anéantissant toutes mes ambitions d’être comme les autres, d’aimer les filles moi aussi.

Souvent après cette nuit, je m’allongeais sur le lit de mon grand frère ou sur le mien les soirs où j’étais seul dans la maison. Mes parents partaient chez les voisins pour des apéritifs qui duraient jusqu’au bout de la nuit On revient dans cinq minutes, on va juste boire un petit jaune chez la voisine. Les bouteilles de pastis venaient à manquer et mon père prenait sa voiture pour se rendre à l’épicerie y chercher d’autres bouteilles (De toute façon je conduis mieux bourré qu’à jeun). Ma mère me téléphonait tout de même pour me dire que je ne devais pas m’inquiéter, ils ne faisaient que se détendre un peu avec les voisins, C’est bien normal, disait-elle, avec les journées de ton père à l’usine et moi qui ai fait le ménage toute la journée, je mérite bien un peu de repos (quand mon père a perdu son travail – l’accident à l’usine –, ma mère disait Avec le ménage que j’ai dû faire toute la journée et ton père, assis devant la télé, sans bouger, que j’ai été obligée de supporter, j’ai bien le droit de me détendre un peu). Je ne devais pas m’inquiéter et je pouvais, si je le souhaitais, me faire à manger seul avec les boîtes de conserve dans le placard ou les frites du déjeuner qu’il était possible de réchauffer. Elle ne soupçonnait pas que ces soirées où ils étaient absents constituaient pour moi de précieux espaces de liberté.

Mon frère cachait sous son matelas des revues pornographiques. Tout le monde le savait et il ne les cachait pas véritablement, en tirant une forme de fierté – comme mon père qui laissait dans le placard de la cuisine, à la vue de tous, ses films X prêtés par Titi et Dédé.

Allongé sur mon lit avec les revues, j’y trouvais des photographies de femmes nues, les jambes écartées, mettant en avant leur sexe humidifié, les lèvres charnues parfois pressées du bout des doigts pour les faire apparaître encore un peu plus et mettre en valeur le clitoris. Les seins que je concevais comme deux excroissances, deux anomalies, des amas de pus qui se forment sur le corps des personnes malades. Devant ces femmes dénudées je pressais mon sexe de plus en plus fort, jusqu’à imiter le mouvement de va-et-vient de la masturbation. J’y passais des heures entières, mobilisant toute la concentration possible, imaginant toutes sortes de scènes. Mon corps devenait de plus en plus moite, les vêtements se collant bientôt à mon corps trempé par mes efforts acharnés. Je voulais, je m’ordonnais de parvenir à l’orgasme tout en sachant, car je l’ai su très tôt, très jeune, et je pourrais même dire que je l’ai toujours su, que jamais le contraire ne m’a même traversé l’esprit, que c’était la vue du corps d’un homme qui me troublait.

Je ne jouissais pas, jamais, et la plupart du temps mon sexe, à cause de mon acharnement, se couvrait de brûlures et de cloques, restait douloureux pendant plusieurs jours.

Ultime tentative amoureuse : Sabrina

Puis Laura a rompu par une lettre. Elle ne supportait plus de partager la honte et sans doute souffrait-elle de la distance que je mettais entre nous, en dépit de moi-même, même si elle ne pouvait pas totalement l’expliquer. Quelques semaines plus tard, elle fera la rencontre d’un autre garçon. Un garçon de la ville où vivait sa mère, qu’elle allait voir plusieurs fois par an pendant les vacances scolaires. Elle me racontera ses soirées avec ce nouvel amant, les films qu’ils regarderont ensemble avant d’en reproduire certaines séquences, les folles journées à faire l’amour cinq, six fois de suite étant donné qu’ils se voyaient peu, les exploits guerriers de ce Kevin qui avait cassé le nez d’un autre garçon Le mec il me sifflait, il m’a dit T’es bonne alors Kevin il a été le voir, il lui a dit Tu parles pas à ma meuf comme ça, t’as pas à lui manquer de respect. Le mec il a répondu et du coup Kevin il lui a explosé la tête devant plein de gens qui regardaient par leur fenêtre.

Elle me signifiait à son insu – ou peut-être avec plus de volonté que je ne le pensais – ce que je n’avais pas été capable de faire pour et avec elle. Jamais nous n’avions fait l’amour, je ne m’étais jamais battu pour elle. J’étais celui sur qui les coups s’abattaient, pas celui qui les donnait.

Ma grande sœur avait pris la décision de me présenter à l’une de ses amies. Elle me disait T’es à l’âge où faut avoir une petite copine et j’avais effectivement l’âge auquel la plupart des garçons du village fréquentaient les filles du village, et souvent même s’installaient dans une relation de couple qui allait durer à vie, bientôt renforcée par la naissance d’un ou de plusieurs enfants qui les contraindrait à arrêter leurs études. J’avais donc rencontré la dénommée Sabrina à l’occasion d’un dîner organisé par ma sœur. Du haut de ses dix-huit ans, Sabrina avait cinq ans de plus que moi et par conséquent un corps beaucoup plus développé que les filles que je connaissais au collège. En plus, renchérissait ma sœur, avec ça tu vas pouvoir t’amuser. Je répondais que j’aimais les filles plus âgées que moi, je précisais bien formées avec, au moment où je donnais cette réponse, la certitude de m’acheminer vers une situation impossible où il me faudrait, quand je serais face à Sabrina, correspondre à cette image que je communiquais à ma sœur et aux autres.

Le dîner en question avait été fixé spécialement dans le but d’organiser la rencontre. La mère de Sabrina – Jasmine – était présente. Jasmine était une femme qui détestait son mari et attendait sa mort avec une impatience déclarée Je sais pas quand est-ce qu’y va mourir celui-là mais bordel de brun qu’est-ce que c’est long. Elle se rendait chaque semaine chez une voyante qui lui promettait qu’il allait périr d’une maladie foudroyante dans les plus brefs délais. Je l’ai connue deux ans et tout au long de ces deux années elle annonçait chaque semaine sur un ton solennel Ça y est, là, mon mari, c’est la fin, il lui reste plus beaucoup, le mois prochain il aura crevé. Elle téléphonait à ma sœur pour lui dire Prépare-toi à être de deuil la semaine prochaine, je sors de chez la voyante il lui reste soixante-douze heures à vivre. La plupart des discussions, quand elle dînait avec nous, tournaient autour de la mort prochaine et irrémédiable de son mari, en particulier de la distribution du maigre héritage.

Ma grande sœur avait parlé de moi à Jasmine en lui tenant les mêmes propos que ceux que mon père tenait sur moi en mon absence. Elle lui avait dit que je ferais de grandes études et que je deviendrais riche. Jasmine, souhaitant faire un bon placement avec sa fille, avait très vite donné son approbation à l’affaire.

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