L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Le jour meme ou Nana prenait ses trois ans, Coupeau, en rentrant le soir, trouva Gervaise bouleversee. Elle refusait de parler, elle n'avait rien du tout, disait-elle. Mais, comme elle mettait la table a l'envers, s'arretant avec les assiettes pour tomber dans de grosses reflexions, son mari voulut absolument savoir.
-Eh bien! voila, finit-elle par avouer, la boutique du petit mercier, rue de la Goutte-d'Or, est a louer... J'ai vu ca, il y a une heure, en allant acheter du fil. Ca m'a donne un coup.
C'etait une boutique tres propre, juste dans la grande maison ou ils revaient d'habiter autrefois. Il y avait la boutique, une arriere-boutique, avec deux autres chambres, a droite et a gauche; enfin, ce qu'il leur fallait, les pieces un peu petites, mais bien distribuees. Seulement, elle trouvait ca trop cher: le proprietaire parlait de cinq cents francs.
-Tu as donc visite et demande le prix? dit Coupeau.
-Oh! tu sais, par curiosite! repondit-elle, en affectant un air d'indifference. On cherche, on entre a tous les ecriteaux, ca n'engage a rien... Mais celle-la est trop chere, decidement. Puis, ce serait peut-etre une betise de m'etablir.
Cependant, apres le diner, elle revint a la boutique du mercier. Elle dessina les lieux, sur la marge d'un journal. Et, peu a peu, elle en causait, mesurait les coins, arrangeait les pieces, comme si elle avait du, des le lendemain, y caser ses meubles. Alors, Coupeau la poussa a louer, en voyant sa grande envie; pour sur, elle ne trouverait rien de propre, a moins de cinq cents francs; d'ailleurs, on obtiendrait peut-etre une diminution. La seule chose ennuyeuse, c'etait d'aller habiter la maison des Lorilleux, qu'elle ne pouvait pas souffrir. Mais elle se facha, elle ne detestait personne; dans le feu de son desir, elle defendit meme les Lorilleux; ils n'etaient pas mechants au fond, on s'entendrait tres bien. Et, quand ils furent couches, Coupeau dormait deja qu'elle continuait ses amenagements interieurs, sans avoir pourtant, d'une facon nette, consenti a louer.
Le lendemain, restee seule, elle ne put resister au besoin d'enlever le globe de la pendule et de regarder le livret de la Caisse d'epargne. Dire que sa boutique etait la dedans, dans ces feuillets salis de vilaines ecritures! Avant d'aller au travail, elle consulta madame Goujet, qui approuva beaucoup son projet de s'etablir; avec un homme comme le sien, bon sujet, ne buvant pas, elle etait certaine de faire ses affaires et de ne pas etre mangee. Au dejeuner, elle monta meme chez les Lorilleux pour avoir leur avis; elle desirait ne pas paraitre se cacher de la famille. Madame Lorilleux resta saisie. Comment! la Banban allait avoir une boutique, a cette heure! Et, le coeur creve, elle balbutia, elle dut se montrer tres contente: sans doute, la boutique etait commode, Gervaise avait raison de la prendre. Pourtant, lorsqu'elle se fut un peu remise, elle et son mari parlerent de l'humidite de la cour, du jour triste des pieces du rez-de-chaussee. Oh! c'etait un bon coin pour les rhumatismes. Enfin, si elle etait decidee a louer, n'est-ce pas? leurs observations, bien certainement, ne l'empecheraient pas de louer.
Le soir, Gervaise avouait franchement en riant qu'elle en serait tombee malade, si on l'avait empechee d'avoir la boutique. Toutefois, avant de dire: C'est fait! elle voulait emmener Coupeau voir les lieux et tacher d'obtenir une diminution sur le loyer.
-Alors, demain, si ca te plait, dit son mari. Tu viendras me prendre vers six heures a la maison ou je travaille, rue de la Nation, et nous passerons rue de la Goutte-d'Or, en rentrant.
Coupeau terminait alors la toiture d'une maison neuve, a trois etages. Ce jour-la, il devait justement poser les dernieres feuilles de zinc. Comme le toit etait presque plat, il y avait installe son etabli, un large volet sur deux treteaux. Un beau soleil de mai se couchait, dorant les cheminees. Et, tout la-haut, dans le ciel clair, l'ouvrier taillait tranquillement son zinc a coups de cisaille, penche sur l'etabli, pareil a un tailleur coupant chez lui une paire de culottes. Contre le mur de la maison voisine, son aide, un gamin de dix-sept ans, fluet et blond, entretenait le feu du rechaud en manoeuvrant un enorme soufflet, dont chaque haleine faisait envoler un petillement d'etincelles.
-He! Zidore, mets les fers! cria Coupeau.
L'aide enfonca les fers a souder au milieu de la braise, d'un rose pale dans le plein jour. Puis, il se remit a souffler. Coupeau tenait la derniere feuille de zinc. Elle restait a poser au bord du toit, pres de la gouttiere; la, il y avait une brusque pente, et le trou beant de la rue se creusait. Le zingueur, comme chez lui, en chaussons de lisieres, s'avanca, trainant les pieds, sifflotant l'air d'Ohe! les p'tits agneaux! Arrive devant le trou, il se laissa couler, s'arc-bouta d'un genou contre la maconnerie d'une cheminee, resta a moitie chemin du pave. Une de ses jambes pendait. Quand il se renversait pour appeler cette couleuvre de Zidore, il se rattrapait a un coin de la maconnerie, a cause du trottoir, la-bas, sous lui.
-Sacre lambin, va!... Donne donc les fers! Quand tu regarderas en l'air, bougre d'efflanque! les alouettes ne te tomberont pas toutes roties!
Mais Zidore ne se pressait pas. 11 s'interessait aux toits voisins, a une grosse fumee qui montait au fond de Paris, du cote de Grenelle; ca pouvait bien etre un incendie. Pourtant, il vint se mettre a plat ventre, la tete au-dessus du trou; et il passa les fers a Coupeau. Alors, celui-ci commenca a souder la feuille. Il s'accroupissait, s'allongeait, trouvant toujours son equilibre, assis d'une fesse, perche sur la pointe d'un pied, retenu par un doigt. Il avait un sacre aplomb, un toupet du tonnerre, familier, bravant le danger. Ca le connaissait. C'etait la rue qui avait peur de lui. Comme il ne lachait pas sa pipe, il se tournait de temps a autre, il crachait paisiblement dans la rue.
-Tiens! madame Boche! cria-t-il tout d'un coup. Ohe! madame Boche!
Il venait d'apercevoir la concierge traversant la chaussee. Elle leva la tete, le reconnut. Et une conversation s'engagea du toit au trottoir. Elle cachait ses mains sous son tablier, le nez en l'air. Lui, debout maintenant, son bras gauche passe autour d'un tuyau, se penchait.
-Vous n'avez pas vu ma femme? demanda-t-il.
-Non, bien sur, repondit la concierge. Elle est par ici?
-Elle doit venir me prendre... Et l'on se porte bien chez vous?
-Mais oui, merci, c'est moi la plus malade, vous voyez... Je vais chaussee Clignancourt chercher un petit gigot. Le boucher, pres du Moulin-Rouge, ne le vend que seize sous.
Ils haussaient la voix, parce qu'une voiture passait dans la rue de la Nation, large, deserte; leurs paroles, lancees a toute volee, avaient seulement fait mettre a sa fenetre une petite vieille; et cette vieille restait la, accoudee, se donnant la distraction d'une grosse emotion, a regarder cet homme, sur la toiture d'en face, comme si elle esperait le voir tomber d'une minute a l'autre.
-Eh bien! bonsoir, cria encore madame Boche. Je ne veux pas vous deranger.
Coupeau se tourna, reprit le fer que Zidore lui tendait. Mais au moment ou la concierge s'eloignait, elle apercut sur l'autre trottoir Gervaise, tenant Nana par la main. Elle relevait deja la tete pour avertir le zingueur, lorsque la jeune femme lui ferma la bouche d'un geste energique. Et, a demi-voix, afin de n'etre pas entendue la-haut, elle dit sa crainte: elle redoutait, en se montrant tout d'un coup, de donner a son mari une secousse, qui le precipiterait. En quatre ans, elle etait allee le chercher une seule fois a son travail. Ce jour-la, c'etait la seconde fois. Elle ne pouvait pas assister a ca, son sang ne faisait qu'un tour, quand elle voyait son homme entre ciel et terre, a des endroits ou les moineaux eux-memes ne se risquaient pas.