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L'assommoir

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L'assommoir
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L'accident de Coupeau avait mis la famille en l'air. Maman Coupeau passait les nuits avec Gervaise; mais, des neuf heures, elle s'endormait sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du travail, madame Lerat faisait un grand detour pour prendre des nouvelles. Les Lorilleux etaient d'abord venus deux et trois fois par jour, offrant de veiller, apportant meme un fauteuil pour Gervaise. Puis, des querelles n'avaient pas tarde a s'elever sur la facon de soigner les malades. Madame Lorilleux pretendait avoir sauve assez de gens dans sa vie pour savoir comment il fallait s'y prendre. Elle accusait aussi la jeune femme de la bousculer, de l'ecarter du lit de son frere. Bien sur, la Banban avait raison de vouloir quand meme guerir Coupeau; car, enfin, si elle n'etait pas allee le deranger rue de la Nation, il ne serait pas tombe. Seulement, de la maniere dont elle l'accommodait, elle etait certaine de l'achever.

Lorsqu'elle vit Coupeau hors de danger, Gervaise cessa de garder son lit avec autant de rudesse jalouse. Maintenant, on ne pouvait plus le lui tuer, et elle laissait approcher les gens sans mefiance. La famille s'etalait dans la chambre. La convalescence devait etre tres-longue; le medecin avait parle de quatre mois. Alors, pendant les longs sommeils du zingueur, les Lorilleux traiterent Gervaise de bete. Ca l'avancait beaucoup d'avoir son mari chez elle. A l'hopital, il se serait remis sur pied deux fois plus vite. Lorilleux aurait voulu etre malade, attraper un bobo quelconque, pour lui montrer s'il hesiterait une seconde a entrer a Lariboisiere. Madame Lorilleux connaissait une dame qui en sortait; eh bien! elle avait mange du poulet matin et soir. Et tous deux, pour la vingtieme fois, refaisaient le calcul de ce que couteraient au menage les quatre mois de convalescence: d'abord les journees de travail perdues, puis le medecin, les remedes, et plus tard le bon vin, la viande saignante. Si les Coupeau croquaient seulement leurs quatre sous d'economies, ils devraient s'estimer fierement heureux. Mais ils s'endetteraient, c'etait a croire. Oh! ca les regardait. Surtout, ils n'avaient pas a compter sur la famille, qui n'etait pas assez riche pour entretenir un malade chez lui. Tant pis pour la Banban, n'est-ce pas? elle pouvait bien faire comme les autres, laisser porter son homme a l'hopital. Ca la completait, d'etre une orgueilleuse.

Un soir, madame Lorilleux eut la mechancete de lui demander brusquement:

-Eh bien! et votre boutique, quand la louez-vous?

-Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous attend encore.

Gervaise resta suffoquee. Elle avait completement oublie la boutique. Mais elle voyait la joie mauvaise de ces gens, a la pensee que desormais la boutique etait flambee. Des ce soir-la, en effet, ils guetterent les occasions pour la plaisanter sur son reve tombe a l'eau. Quand on parlait d'un, espoir irrealisable, ils renvoyaient la chose au jour ou elle serait patronne, dans un beau magasin donnant sur la rue. Et, derriere elle, c'etaient des gorges chaudes: Elle ne voulait pas faire d'aussi vilaines suppositions; mais, en verite, les Lorilleux avaient l'air maintenant d'etre tres-contents de l'accident de Coupeau, qui l'empechait de s'etablir blanchisseuse rue de la Goutte-d'Or.

Alors, elle-meme voulut rire et leur montrer combien elle sacrifiait volontiers l'argent pour la guerison de son mari. Chaque fois qu'elle prenait en leur presence le livret de la Caisse d'epargne, sous le globe de la pendule, elle disait gaiement:

-Je sors, je vais louer ma boutique.

Elle n'avait pas voulu retirer l'argent tout d'une fois. Elle le redemandait par cent francs, pour ne pas garder un si gros tas de pieces dans sa commode; puis, elle esperait vaguement quelque miracle, un retablissement brusque, qui leur permettrait, de ne pas deplacer la somme entiere. A chaque course a la Caisse d'epargne, quand elle rentrait, elle additionnait sur un bout de papier l'argent qu'ils avaient encore la-bas. C'etait uniquement pour le bon ordre. Le trou avait beau se creuser dans la monnaie, elle tenait, de son air raisonnable, avec son tranquille sourire, les comptes de cette debacle de leurs economies. N'etait-ce pas deja une consolation d'employer si bien cet argent, de l'avoir eu sous la main, au moment de leur malheur? Et, sans un regret, d'une main soigneuse, elle replacait le livret derriere la pendule, sous le globe.

Les Goujet se montrerent tres-gentils pour Gervaise pendant la maladie de Coupeau. Madame Goujet etait a son entiere disposition; elle ne descendait pas une fois sans lui demander si elle avait besoin de sucre, de beurre, de sel; elle lui offrait toujours le premier bouillon, les soirs ou elle mettait un pot au feu; meme, si elle la voyait trop occupee, elle soignait sa cuisine, lui donnait un coup de main pour la vaisselle. Goujet, chaque matin, prenait les seaux de la jeune femme, allait les emplir a la fontaine de la rue des Poissonniers; c'etait une economie de deux sous. Puis, apres le diner, quand la famille n'envahissait pas la chambre, les Goujet venaient tenir compagnie aux Coupeau. Pendant deux heures, jusqu'a dix heures, le forgeron fumait sa pipe, en regardant Gervaise tourner autour du malade. Il ne disait pas dix paroles de la soiree. Sa grande face blonde enfoncee entre ses epaules de colosse, il s'attendrissait a la voir verser de la tisane dans une tasse, remuer le sucre sans faire de bruit avec la cuiller. Lorsqu'elle bordait le lit et qu'elle encourageait Coupeau d'une voix douce, il restait tout secoue. Jamais il n'avait rencontre une aussi brave femme. Ca ne lui allait meme pas mal de boiter, car elle en avait plus de merite encore a se decarcasser tout le long de la journee aupres de son mari. On ne pouvait pas dire, elle ne s'asseyait pas un quart d'heure, le temps de manger. Elle courait sans cesse chez le pharmacien, mettait son nez dans des choses pas propres, se donnait un mal du tonnerre pour tenir en ordre cette chambre ou l'on faisait tout; avec ca, pas une plainte, toujours aimable, meme les soirs ou elle dormait debout, les yeux ouverts, tant elle etait lasse. Et le forgeron, dans cet air de devouement, au milieu des drogues trainant sur les meubles, se prenait d'une grande affection pour Gervaise, a la regarder ainsi aimer et soigner Coupeau de tout son coeur.

-Hein! mon vieux, te voila recolle, dit-il un jour au convalescent. Je n'etais pas en peine, ta femme est le bon Dieu!

Lui, devait se marier. Du moins, sa mere avait trouve une jeune fille tres convenable, une dentelliere comme elle, qu'elle desirait vivement lui voir epouser. Pour ne pas la chagriner, il disait oui, et la noce etait meme fixee aux premiers jours de septembre. L'argent de l'entree en menage dormait depuis longtemps a la Caisse d'epargne. Mais il hochait la tete quand Gervaise lui parlait de ce mariage, il murmurait de sa voix lente:

-Toutes les femmes ne sont pas comme vous, madame Coupeau. Si toutes les femmes etaient comme vous, on en epouserait dix.

Cependant, Coupeau, au bout de deux mois, put commencer a se lever. Il ne se promenait pas loin, du lit a la fenetre, et encore soutenu par Gervaise. La, il s'asseyait dans le fauteuil des Lorilleux, la jambe droite allongee sur un tabouret. Ce blagueur, qui allait rigoler des pattes cassees, les jours de verglas, etait tres vexe de son accident. Il manquait de philosophie. Il avait passe ces deux mois dans le lit, a jurer, a faire enrager le monde. Ce n'etait pas une existence, vraiment, de vivre sur le dos, avec une quille ficelee et raide comme un saucisson. Ah! il connaitrait le plafond, par exemple; il y avait une fente, au coin de l'alcove, qu'il aurait dessinee les yeux fermes. Puis, quand il s'installa dans le fauteuil, ce fut une autre histoire. Est-ce qu'il resterait longtemps cloue la, pareil a une momie? La rue n'etait pas si drole, il n'y passait personne, ca puait l'eau de javelle toute la journee. Non, vrai, il se faisait trop vieux, il aurait donne dix ans de sa vie pour savoir seulement comment se portaient les fortifications. Et il revenait toujours a des accusations violentes contre le sort. Ca n'etait pas juste, son accident; ca n'aurait pas du lui arriver, a lui un bon ouvrier, pas faineant, pas soulard. A d'autres peut-etre, il aurait compris.

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