Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Elle sentait le dieu Biffeton brandir un grand couteau prêt à lui trancher le cou. Elle était toute frémissante, et un grand vide se creusa en elle. Elle ferma les yeux et se plaqua contre lui. Il recula un peu mais, voyant qu’elle était devenue toute blanche, il la soutint et la prit par la taille. Elle se laissa aller en murmurant « juste quelques mots, dis-moi quelques mots doux, c’est que j’ai si peur, tu comprends, j’ai si peur… ». Il commençait à s’énerver. Dieu, que c’est compliqué les femmes ! pensa-t-il y a à peine une minute, elle m’envoyait valser, et la minute d’après elle me demande de la rassurer. Embarrassé, il la tenait contre lui, la portait presque car il sentait bien qu’elle n’avait plus de forces et qu’elle s’abandonnait. Si faible, si flageolante. Il lui caressait les cheveux d’une main distraite. Il n’osait pas demander si le Vieux avait signé sa promotion, mais ça le titillait drôlement, alors il la tenait comme on tient un colis encombrant dont on ne peut se débarrasser. Sans savoir très bien quoi en faire : l’adosser contre la machine à café ? l’asseoir ? Il n’y avait pas de chaise… Ah ! maugréa-t-il en silence, voilà où ça me mène de remettre mon sort entre les mains d’une gonzesse. Il n’avait qu’une seule envie, c’était s’arracher aux bras de cette femme. Baiser, oui, mais pas de papouilles après. Pas de serments d’amour, de baisers lacrymaux. Dès qu’on s’approche trop près, on recueille tous les miasmes de l’affection.
— Allez, Josy, reprends-toi ! Pour le coup, oui, on va nous voir. Allez, tu vas tout foutre en l’air !
Elle se déprit, s’écarta en titubant, les yeux rougis de larmes. S’essuya le nez, demanda pardon… Mais c’était trop tard.
Henriette et Marcel Grobz attendaient devant l’ascenseur et, muets, les dévisageaient. Henriette, la bouche pincée, la face crispée sous son grand chapeau. Marcel, mou, avachi, les joues tremblant d’un chagrin que ne démentait pas le reste de sa physionomie.
Henriette Grobz, la première, détourna la tête. Puis elle attrapa Marcel par la veste et l’entraîna dans l’ascenseur. Une fois que les portes furent refermées, elle laissa libre cours à sa joie rageuse :
— Tu vois, je t’avais bien dit que cette fille était une traînée ! Quand je pense à la manière dont elle m’a parlé. Et tu prenais sa défense, en plus. Ce que tu peux être naïf, mon pauvre Marcel…
Marcel Grobz, les yeux fixés sur la moquette de l’ascenseur, comptant les trous faits par les brûlures de cigarette, luttait pour retenir les larmes qui lui nouaient la gorge.
La lettre portait un timbre bariolé, estampillé d’une bonne semaine. Elle était adressée à Hortense et Zoé Cortès. Jo reconnut l’écriture d’Antoine, mais se retint de l’ouvrir. Elle la posa sur la table de la cuisine au milieu des papiers et des livres, tourna et tourna autour, la porta à hauteur d’yeux, tenta d’apercevoir des photos, un chèque… En vain. Elle dut attendre que les filles rentrent de l’école.
C’est Hortense qui l’aperçut la première et s’en empara. Zoé se mit à faire des bonds en criant : « Moi aussi ! Moi aussi, je veux la lettre. » Joséphine les fit asseoir et demanda à Hortense de la lire à haute voix, puis elle installa Zoé sur ses genoux et, la tenant serrée contre elle, se prépara à écouter. Hortense coupa le haut de l’enveloppe avec un couteau, en sortit six feuilles de papier fin, les déplia et les coucha sur la table de la cuisine en les lissant avec tendresse du dos de la main. Puis elle se mit à lire :
Mes belles chéries,
Comme vous l’avez sûrement compris en voyant le timbre sur l’enveloppe, je suis au Kenya. Depuis un mois. Je voulais vous faire la surprise et c’est pour ça que je ne vous ai rien dit avant de partir. Mais je compte bien que vous veniez me voir dès que je serai tout à fait installé. On pourrait prévoir cela pour les vacances scolaires. Je verrai ça avec maman.
Le Kenya est (si vous regardez dans un dictionnaire) un État coincé entre l’Éthiopie, la Somalie, l’Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie, sur la côte est de l’Afrique, face aux îles Seychelles, sur l’océan Indien… Ça vous dit quelque chose ? Non ? Vous allez devoir réviser votre géographie. La bande côtière où j’habite, entre Malindi et Mombasa, est la région la plus connue du Kenya. Elle a dépendu du sultan de Zanzibar jusqu’en 1890. Les Arabes, les Portugais puis les Anglais se sont disputé le Kenya qui n’est devenu indépendant qu’en 1963. Mais assez d’histoire pour aujourd’hui ! Je suis sûr que vous vous posez une seule question : que fait papa au Kenya ? Avant de vous répondre, juste une recommandation… Vous êtes assises, mes petites chéries ? Vous êtes bien assises ?
Hortense eut un sourire indulgent et soupira : « Ça, c’est du papa tout craché ! » Jo n’en revenait pas : il était parti au Kenya ! Tout seul ou avec Mylène ? Le triangle rouge, au-dessus du grille-pain, la narguait. Il lui sembla qu’il clignotait.
… Je fais de l’élevage de crocodiles…
Les filles arrondirent la bouche de surprise. Des crocodiles !
Hortense reprit sa lecture en soufflant entre les mots tant elle était déconcertée.
… pour des industriels chinois ! Vous n’êtes pas sans savoir que la Chine est en train de devenir une grande puissance industrielle, qui possède une variété extraordinaire de ressources naturelles et commerciales qui vont de la fabrication d’ordinateurs aux moteurs de voiture en passant par tout ce qui se produit de par le monde, et ne voilà-t-il pas que les Chinois ont décidé d’exploiter les crocodiles comme matière première ! Un certain mister Wei, mon patron, a installé à Kilifi une ferme modèle et espère que, bientôt, cette ferme produira en grande quantité de la viande de crocodile, des œufs de crocodile, des sacs en crocodile, des chaussures en crocodile, des porte-monnaie en crocodile… Vous seriez surprises si je vous révélais tous les plans de mes investisseurs et l’ingéniosité de leurs installations ! Donc ils ont décidé de les « cultiver » massivement dans un parc naturel. Mister Lee, mon adjoint chinois, m’a raconté qu’ils ont rempli d’énormes Boeing 747 de dizaines de milliers de crocodiles venus de Thaïlande. Les fermiers thaïlandais, frappés par la crise asiatique, étaient obligés de s’en débarrasser : le prix du crocodile avait chuté de 75 % ! Ils les ont eus pour rien du tout. Ils étaient soldés !
— Il est rigolo, papa ! remarqua Zoé en suçant son pouce. Mais moi, j’aime pas ça qu’il travaille avec les crocodiles. C’est nul, le crocodile !
Ils les ont installés dans des bras de rivières isolées par des filets en acier et se sont mis en quête d’un « deputy general manager »… C’est mon titre, mes petites chéries. Je suis le deputy general manager du Croco Park !
— C’est comme PDG, déclara Hortense après avoir réfléchi. C’est ce que j’avais écrit sur mes fiches de renseignements à la rentrée quand on m’a demandé la profession du père.
… Et je règne sur soixante-dix mille crocodiles ! Vous vous rendez compte ?
— Soixante-dix mille ! fit Zoé. Il a pas intérêt à tomber à l’eau quand il se balade dans sa ferme ! J’aime pas ça du tout.
C’est un ancien client du temps où je travaillais chez Gunman and Co qui m’a trouvé ce travail. J’étais tombé sur lui, à Paris, un soir du mois de juin, alors que je prenais un verre au bar panoramique du Concorde Lafayette, porte Maillot. Vous vous souvenez : je vous y ai emmenées plusieurs fois. Je lui avais dit que je cherchais du travail, que j’avais envie de quitter la France et il a pensé à moi quand il a entendu parler de la ferme aux crocodiles ! Ce qui m’a poussé à tenter l’aventure, c’est l’essor économique incroyable qu’est en train de connaître la Chine. C’est comme le Japon des années quatre-vingt. Tout ce que les Chinois touchent se transforme en or ! Y compris les crocodiles. Enfin, ça, ça va être mon boulot à moi de faire prospérer les crocodiles. Et même, pourquoi pas, de les introduire en Bourse. Ce serait drôle, non ? Les ouvriers chinois qui ont été envoyés ici travaillent de longues heures et s’entassent dans des bungalows en torchis. Ils rient tout le temps. Je me demande même s’ils ne rient pas en dormant. Ils sont si drôles à voir avec leurs petites jambes toutes maigres qui dépassent de leurs shorts trop larges. Le seul problème, c’est qu’ils se font souvent attaquer par les crocodiles et ont de nombreuses balafres aux bras, aux jambes, et même au visage. Et devinez quoi ? Ils se recousent eux-mêmes. Avec du fil et une aiguille. Ils sont impayables ! Il y a bien une infirmière sur place qui est chargée de les recoudre mais elle s’occupe principalement des visiteurs.