L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Gervaise se sentit tout de suite prise d'une grande amitie pour ces gens. Quand elle penetra la premiere fois chez eux, elle resta emerveillee de la proprete du logis. Il n'y avait pas a dire, on pouvait souffler partout, pas un grain de poussiere ne s'envolait. Et le carreau luisait, d'une clarte de glace. Madame Goujet la fit entrer dans la chambre de son fils, pour voir. C'etait gentil et blanc comme dans la chambre d'une fille: un petit lit de fer garni de rideaux de mousseline, une table, une toilette, une etroite bibliotheque pendue au mur; puis, des images du haut en bas, des bonshommes decoupes, des gravures coloriees fixees a l'aide de quatre clous, des portraits de toutes sortes de personnages, detaches des journaux illustres. Madame Goujet disait, avec un sourire, que son fils etait un grand enfant; le soir, la lecture le fatiguait; alors, il s'amusait a regarder ses images. Gervaise s'oublia une heure pres de sa voisine, qui s'etait remise a son tambour, devant une fenetre. Elle s'interessait aux centaines d'epingles attachant la dentelle, heureuse d'etre la, respirant la bonne odeur de proprete du logement, ou cette besogne delicate mettait un silence recueilli.
Les Goujet gagnaient encore a etre frequentes. Ils faisaient de grosses journees et placaient plus du quart de leur quinzaine a la Caisse d'epargne. Dans le quartier, on les saluait, on parlait de leurs economies. Goujet n'avait jamais un trou, sortait avec des bourgerons propres, sans une tache. Il etait tres poli, meme un peu timide, malgre ses larges epaules. Les blanchisseuses du bout de la rue s'egayaient a le voir baisser le nez, quand il passait. Il n'aimait pas leurs gros mots, trouvait ca degoutant que des femmes eussent sans cesse des saletes a la bouche. Un jour pourtant, il etait rentre gris. Alors, madame Goujet, pour tout reproche, l'avait mis en face d'un portrait de son pere, une mauvaise peinture cachee pieusement au fond de la commode. Et, depuis cette lecon, Goujet ne buvait plus qu'a sa suffisance, sans haine pourtant contre le vin, car le vin est necessaire a l'ouvrier. Le dimanche, il sortait avec sa mere, a laquelle il donnait le bras; le plus souvent, il la menait du cote de Vincennes; d'autres fois, il la conduisait au theatre. Sa mere restait sa passion. Il lui parlait encore comme s'il etait tout petit. La tete carree, la chair alourdie par le rude travail du marteau, il tenait des grosses betes: dur d'intelligence, bon tout de meme.
Les premiers jours, Gervaise le gena beaucoup. Puis, en quelques semaines, il s'habitua a elle. Il la guettait pour lui monter ses paquets, la traitait en soeur, avec une brusque familiarite, decoupant des images a son intention. Cependant, un matin, ayant tourne la clef sans frapper, il la surprit a moitie nue, se lavant le cou; et, de huit jours, il ne la regarda pas en face, si bien qu'il finissait par la faire rougir elle-meme.
Cadet-Cassis, avec son bagou parisien, trouvait la Gueule-d'Or beta. C'etait bien de ne pas licher, de ne pas souffler dans le nez des filles, sur les trottoirs; mais il fallait pourtant qu'un homme fut un homme, sans quoi autant valait-il tout de suite porter des jupons. Il le blaguait devant Gervaise, en l'accusant de faire de l'oeil a toutes les femmes du quartier; et ce tambour-major de Goujet se defendait violemment. Ca n'empechait pas les deux ouvriers d'etre camarades. Ils s'appelaient le matin, partaient ensemble, buvaient parfois un verre de biere avant de rentrer. Depuis le diner du bapteme, ils se tutoyaient, parce que dire toujours " vous ", ca allonge les phrases. Leur amitie en restait la, quand la Gueule-d'Or rendit a Cadet-Cassis un fier service, un de ces services signales dont on se souvient la vie entiere. C'etait au 2 decembre. Le zingueur, par rigolade, avait eu la belle idee de descendre voir l'emeute; il se fichait pas mal de la Republique, du Bonaparte et de tout le tremblement; seulement, il adorait la poudre, les coups de fusil lui semblaient droles. Et il allait tres-bien etre pince derriere une barricade, si le forgeron ne s'etait rencontre la, juste a point pour le proteger de son grand corps et l'aider a filer. Goujet, en remontant la rue du Faubourg-Poissonniere, marchait vite, la figure grave. Lui, s'occupait de politique, etait republicain, sagement, au nom de la justice et du bonheur de tous. Cependant, il n'avait pas fait le coup de fusil. Et il donnait ses raisons: le peuple se lassait de payer aux bourgeois les marrons qu'il tirait des cendres, en se brulant les pattes; fevrier et juin etaient de fameuses lecons; aussi, desormais, les faubourgs laisseraient-ils la ville s'arranger comme elle l'entendrait. Puis, arrive sur la hauteur, rue des Poissonniers, il avait tourne la tete, regardant Paris; on baclait tout de meme la-bas de la fichue besogne, le peuple un jour pourrait se repentir de s'etre croise les bras. Mais Coupeau ricanait, appelait trop betes les anes qui risquaient leur peau, a la seule fin de conserver leurs vingt-cinq francs aux sacres faineants de la Chambre. Le soir, les Coupeau inviterent les Goujet a diner. Au dessert, Cadet-Cassis et la Gueule-d'Or se poserent chacun deux gros baisers sur les joues. Maintenant, c'etait a la vie a la mort.
Pendant trois annees, la vie des deux familles coula, aux deux cotes du palier, sans un evenement. Gervaise avait eleve la petite, en trouvant le moyen de perdre, au plus, deux jours de travail par semaine. Elle devenait une bonne ouvriere de fin, gagnait jusqu'a trois francs. Aussi s'etait-elle decidee a mettre Etienne, qui allait sur ses huit ans, dans une petite pension de la rue de Chartres, ou elle payait cent sous. Le menage, malgre la charge des deux enfants, placait des vingt francs et des trente francs chaque mois a la Caisse d'epargne. Quand leurs economies atteignirent la somme de six cents francs, la jeune femme ne dormit plus, obsedee d'un reve d'ambition: elle voulait s'etablir, louer une petite boutique, prendre a son tour des ouvrieres. Elle avait tout calcule. Au bout de vingt ans, si le travail marchait, ils pouvaient avoir une rente, qu'ils iraient manger quelque part, a la campagne. Pourtant, elle n'osait se risquer. Elle disait chercher une boutique, pour se donner le temps de la reflexion. L'argent ne craignait rien a la Caisse d'epargne; au contraire, il faisait des petits. En trois annees, elle avait contente une seule de ses envies, elle s'etait achete une pendule; encore cette pendule, une pendule de palissandre, a colonnes torses, a balancier de cuivre dore, devait-elle etre payee en un an, par a-comptes de vingt sous tous les lundis. Elle se fachait, lorsque Coupeau parlait de la monter; elle seule enlevait le globe, essuyait les colonnes avec religion, comme si le marbre de sa commode se fut transforme en chapelle. Sous le globe, derriere la pendule, elle cachait le livret de la Caisse d'epargne. Et souvent, quand elle revait a sa boutique, elle s'oubliait la, devant le cadran, a regarder fixement tourner les aiguilles, ayant l'air d'attendre quelque minute particuliere et solennelle pour se decider.
Les Coupeau sortaient presque tous les dimanches avec les Goujet. C'etaient des parties gentilles, une friture a Saint-Ouen ou un lapin a Vincennes, manges sans epate, sous le bosquet d'un traiteur. Les hommes buvaient a leur soif, revenaient sains comme l'oeil, en donnant le bras aux dames. Le soir, avant de se coucher, les deux menages comptaient, partageaient la depense par moitie; et jamais un sou en plus ou en moins ne soulevait une discussion. Les Lorilleux etaient jaloux des Goujet. Ca leur paraissait drole, tout de meme, de voir Cadet-Cassis et la Ban-ban aller sans cesse avec des etrangers, quand ils avaient une famille. Ah bien! oui! ils s'en souciaient comme d'une guigne, de leur famille! Depuis qu'ils avaient quatre sous de cote, ils faisaient joliment leur tete. Madame Lorilleux, tres vexee de voir son frere lui echapper, recommencait a vomir des injures contre Gervaise. Madame Lerat, au contraire, prenait parti pour la jeune femme, la defendait en racontant des contes extraordinaires, des tentatives de seduction, le soir, sur le boulevard, dont elle la montrait sortant en heroine de drame, flanquant une paire de claques a ses laches agresseurs. Quant a maman Coupeau, elle tachait de raccommoder tout le monde, de se faire bien venir de tous ses enfants: sa vue baissait de plus en plus, elle n'avait plus qu'un menage, elle etait contente de trouver cent sous chez les uns et chez les autres.