Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Tu m’en veux, Choupette ?
— Allez, va…
Elle connaissait le courage des hommes. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il la défende. Elle l’avait vu si souvent ressortir tremblant d’une entrevue avec le Cure-dents. Elle n’attendait rien de lui. De la douceur peut-être, de la tendresse quand ils étaient au lit. Elle lui donnait du plaisir à ce brave gros qui en était si privé et ça la remplissait de joie, car en amour, donner c’est aussi bon que de recevoir. Quelle sensation délicieuse de grimper sur lui et de le sentir se pâmer entre ses cuisses. De voir ses yeux se tourner, sa bouche se tordre. Ça lui mettait de l’émotion au ventre, un sentiment de puissance… presque maternelle. Et puis, il en était tant passé entre ses cuisses ! Un de plus, un de moins ! Celui-là était gentil. Elle y avait pris goût à ce pouvoir-là, à cet échange d’amour entre son gros poupon et elle. Peut-être qu’elle aurait mieux fait de s’écraser, après tout… Josiane n’avait jamais fait confiance aux hommes. Aux femmes non plus d’ailleurs. Tout juste si elle se faisait confiance à elle ! Parfois, elle était déroutée par ses propres réactions.
Elle se leva, s’étira et décida d’aller prendre un café pour se remettre les idées en place. Elle jeta un dernier regard soupçonneux sur le bureau de Chef. Que se passait-il entre sa femme et lui ? Allait-il céder au chantage et la sacrifier sur l’autel des biffetons ? Le roi Biffeton. C’est comme ça que sa mère appelait l’argent. L’adoration du roi Biffeton. Y a que nous, les petits et les humbles qui connaissons cette prosternation devant l’argent ! On ne l’empoche pas comme un dû ou une rapine, on le sublime, on l’idolâtre. On se précipite sur le moindre centime qui tombe et ricoche à terre. On le ramasse, on le frotte jusqu’à ce qu’il brille, on le respire. On jette un regard de chien battu sur le riche qui l’a laissé tomber et n’a pas pris la peine de se baisser pour le ramasser. Et moi avec mes allures de fille affranchie, moi qui me suis fait exploiter toute ma vie par le roi Biffeton, moi qui lui dois la perte de ma virginité, les premiers coups de poing sur la nuque, les premiers coups de pied dans le ventre, moi qu’il a humiliée, brutalisée, dès que je vois un riche je ne peux m’empêcher de le regarder comme un être supérieur, je lève les yeux sur lui comme si c’était le Messie, je suis prête à lui balancer l’encens et la myrrhe !
Furieuse contre elle-même, elle défroissa sa robe et alla mettre une pièce dans la machine à café. Le gobelet tomba sous le jet brûlant et elle attendit que la machine ait fini de cracher sa bile noire. Elle enserra le gobelet de ses deux mains et apprécia la chaleur qu’il dégageait.
— Tu fais quoi ce soir ? Tu vois le Vieux ?
C’était Bruno Chaval qui venait faire une pause devant la machine à café. Il avait sorti une cigarette qu’il tapotait sur le paquet avant de l’allumer. Il fumait des maïs jaunes, il avait vu ça dans des vieux films.
— Ah ! Ne l’appelle pas comme ça.
— T’as un retour d’amour, ma poule ?
— Je ne supporte pas que tu l’appelles le Vieux, c’est simple.
— Parce que tu l’aimes, finalement, ton gros papi ?
— Eh bien oui…
— Ah ! mais tu m’avais jamais dit ça…
— La conversation n’a jamais été une priorité entre nous.
— J’ai compris : t’es de mauvais poil, j’la boucle.
Elle haussa les épaules et frotta sa joue contre le gobelet chaud.
Ils restèrent un moment silencieux, sans se regarder, buvant leur café à petites gorgées. Chaval se rapprocha, colla sa hanche contre la hanche de Josiane, donna un coup de reins, l’air de rien, pour vérifier si elle était vraiment fâchée. Puis, comme elle ne bougeait pas, comme elle ne le repoussait pas, il plongea son nez dans son cou et soupira :
— Humm ! Tu sens le bon savon ! J’ai envie de t’allonger et de te respirer en prenant tout mon temps.
Elle se dégagea en poussant un soupir. Comme s’il prenait son temps avec elle ! Comme s’il la caressait ! Il se laissait aimer, oui ! C’est lui qui s’allongeait et elle qui devait faire tout le boulot jusqu’à ce qu’il geigne et s’agite ! À peine s’il la remerciait ou la câlinait ensuite.
Cynique et charmant, cambrant sa taille fine, allumant sa cigarette, rejetant une mèche de cheveux bruns qui le gênait, il ne la lâchait pas des yeux et la regardait avec la satisfaction d’un propriétaire content de son acquisition. Il savait la faire plier, l’enjôler. Depuis qu’il se l’était mise dans la poche – ou plutôt dans son lit –, il était devenu vaniteux. Comme si c’était un exploit ! Il s’appropriait la gloire de sa conquête et se poussait du col. Il avait accès au patron grâce à elle et le pouvoir était à portée de main. Il n’était plus un vulgaire employé, il allait devenir un associé ! Les hommes, c’est comme ça, ça ne sait pas accepter le succès ou la gloire sans s’ébouriffer les plumes et se pavaner. Et depuis que Josiane lui avait promis qu’elle parlerait au Vieux et qu’il aurait de la promotion, il piaffait d’impatience. Il la cherchait partout, dans les couloirs, les recoins, les ascenseurs, pour qu’elle le rassure. Alors il a signé ? Il a signé ? Elle le repoussait mais il revenait toujours. Qu’est-ce que tu crois ? C’est usant pour mes nerfs, ce suspense ! Je voudrais t’y voir, toi ! gémissait-il.
Cette fois encore il aurait voulu demander : « Et alors ? Il t’a dit quelque chose ? » Mais il voyait bien que ce n’était pas le moment. Il attendit.
Josiane ne restait pas fâchée longtemps. Elle était plutôt bonne fille avec les hommes. Comment ça se fait que je ne leur en veuille pas plus ? se demandait-elle. Comment ça se fait que j’aime toujours faire l’amour ? Même les gros, les moches, les violents qui m’ont forcée, je ne leur en veux pas. On ne peut pas dire qu’ils m’ont donné du plaisir mais j’y retourne toujours. Et s’ils enrobent leur sale vice de douceur et de tendresse, je galope. Il suffit qu’on me parle doucement, qu’on me considère comme un être humain avec une âme, un cerveau, un cœur, qu’on m’accorde une place dans la société et je redeviens une enfant. Toutes mes colères, mes rancunes, mes vengeances sont balayées, je suis prête à me sacrifier pour qu’ils continuent à me parler avec respect et considération. Qu’ils me disent des mots gentils. Qu’ils me demandent mon avis. Suis-je bête !
— Allez, ma petite chérie, on fait la paix ? chuchota Chaval en posant sa main sur la hanche de Josiane et en la faisant pivoter contre lui.
— Arrête, on va nous voir.
— Mais non ! On dira qu’on est bons camarades et qu’on rigolait.
— Mais non, j’te dis. Il est dans le bureau avec le Cure-dents. S’il sort et qu’il nous voit, je suis cuite.
Si ça se trouve, je suis déjà cuite ! Si ça se trouve, il m’a déjà sacrifiée sur l’autel de l’entreprise ! Depuis le temps qu’il veut fourguer l’usine de Murepain, il est prêt à tout pour qu’elle signe. Il va lui promettre ma tête à la rombière. Je ne pèse pas lourd face à ce contrat. Et alors tout se débinera. Chef, Chaval, le dieu Biffeton ! Ils se feront tous la malle et je me retrouverai cul nu sur la paille, comme d’habitude. À cette pensée, le courage l’abandonna et elle se sentit devenir toute molle. Elle se laissa aller contre Chaval et perdit courage.
— Tu m’aimes un peu quand même ? demanda-t-elle d’une voix qui mendiait la tendresse.
— Si je t’aime, ma beauté ? Mais tu en doutes, ma parole ! T’es folle. Attends un peu et tu vas voir comme je vais te le prouver.
Il glissa une main sous ses fesses et les empoigna.
— Non mais… si ça se fait pas, par hasard ou déveine ? Tu me garderas ?
— Comment ça ? Il t’a dit quelque chose contre moi ? Dis, dis-moi…
— Non mais c’est que j’ai peur d’un coup…
Elle sentait le dieu Biffeton brandir un grand couteau prêt à lui trancher le cou. Elle était toute frémissante, et un grand vide se creusa en elle. Elle ferma les yeux et se plaqua contre lui. Il recula un peu mais, voyant qu’elle était devenue toute blanche, il la soutint et la prit par la taille. Elle se laissa aller en murmurant « juste quelques mots, dis-moi quelques mots doux, c’est que j’ai si peur, tu comprends, j’ai si peur… ». Il commençait à s’énerver. Dieu, que c’est compliqué les femmes ! pensa-t-il y a à peine une minute, elle m’envoyait valser, et la minute d’après elle me demande de la rassurer. Embarrassé, il la tenait contre lui, la portait presque car il sentait bien qu’elle n’avait plus de forces et qu’elle s’abandonnait. Si faible, si flageolante. Il lui caressait les cheveux d’une main distraite. Il n’osait pas demander si le Vieux avait signé sa promotion, mais ça le titillait drôlement, alors il la tenait comme on tient un colis encombrant dont on ne peut se débarrasser. Sans savoir très bien quoi en faire : l’adosser contre la machine à café ? l’asseoir ? Il n’y avait pas de chaise… Ah ! maugréa-t-il en silence, voilà où ça me mène de remettre mon sort entre les mains d’une gonzesse. Il n’avait qu’une seule envie, c’était s’arracher aux bras de cette femme. Baiser, oui, mais pas de papouilles après. Pas de serments d’amour, de baisers lacrymaux. Dès qu’on s’approche trop près, on recueille tous les miasmes de l’affection.
— Allez, Josy, reprends-toi ! Pour le coup, oui, on va nous voir. Allez, tu vas tout foutre en l’air !
Elle se déprit, s’écarta en titubant, les yeux rougis de larmes. S’essuya le nez, demanda pardon… Mais c’était trop tard.
Henriette et Marcel Grobz attendaient devant l’ascenseur et, muets, les dévisageaient. Henriette, la bouche pincée, la face crispée sous son grand chapeau. Marcel, mou, avachi, les joues tremblant d’un chagrin que ne démentait pas le reste de sa physionomie.
Henriette Grobz, la première, détourna la tête. Puis elle attrapa Marcel par la veste et l’entraîna dans l’ascenseur. Une fois que les portes furent refermées, elle laissa libre cours à sa joie rageuse :
— Tu vois, je t’avais bien dit que cette fille était une traînée ! Quand je pense à la manière dont elle m’a parlé. Et tu prenais sa défense, en plus. Ce que tu peux être naïf, mon pauvre Marcel…
Marcel Grobz, les yeux fixés sur la moquette de l’ascenseur, comptant les trous faits par les brûlures de cigarette, luttait pour retenir les larmes qui lui nouaient la gorge.