À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité
- Автор: Rey Alain
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert Laffont
- ISBN: 978-2221112724
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
Histoire d’eau
Voilà un mot usé, sinon pollué, puisqu’on n’y reconnaît guère son origine directe, le latin aqua, tout à fait clair en italien, bien reconnaissable bien qu’adouci dans l’espagnol agua, qui se disait aussi en ancien français. Dans la vie de saint Alexis, écrite au Xe siècle, il est question d’egua. Puis le gw (on prononçait egwa) se réduit à w et, dans La Chanson de Roland, le liquide vital s’appelle l’ewe. Il n’y a plus qu’à oublier de prononcer les trois lettres e, a, u dans éaw, pour nous un peu barbare, pour arriver à la prononciation moderne, où il ne reste plus qu’une seule voyelle, o. Seule l’écriture, avec ses quelque mille ans de retard sur la parole, conserve le souvenir discret de l’aqua latine. Comme on peut l’imaginer, ce mot de l’eau est très général en Europe : la langue gotique disait ahwa, les Celtes avaient un terme voisin. Quant à l’anglais water, il fait partie du même ensemble, ainsi que le russe voda, relié au grec hudor, que nous connaissons sous la forme hydro-.
Si l’eau naturelle est un besoin vital, si nous sommes tributaires des molécules d’H2O (hydrogène, oxygène, dans le vocabulaire créé par Lavoisier et adopté dans le monde entier), si l’eau est un élément essentiel du paysage terrestre, le mot eau n’en est pas resté là.
De manière moins écologique, nos civilisations ne se sont pas contentées de l’eau de roche, et des eaux minérales, supposées pures et cristallines, ni même de l’eau bénite, et elles ont inventé l’eau-de-vie, qui détourne étrangement la valeur du mot. Et ne pas croire que les Français sont seuls coupables : qu’est-ce qu’un whisky ? En gaélique visge beatha, de beatha, « la vie ». Qu’est-ce que vodka ? Un diminutif de voda, autrement dit une « petite eau ». Si on vous dit en excellent russe : « Tu veux une petite eau ? », ce ne sera pas un verre d’eau minérale.
Le latin aqua ne suffisait pas à désigner l’eau ; l’eau naturelle qui coule dans les cours d’eau, c’était unda, « l’onde », mot à la tête d’une grande famille : abonder et abondance, mais aussi inonder et ondoyer, ondée. Ici, sur les ondes, on ne peut faire autrement que célébrer l’eau pure, la transparence et la limpidité. Mais comme tous les mots essentiels, ceux de l’eau sont ambigus. L’onde pure, la belle eau claire, c’est un idéal ; mais la flotte, la baille, c’est terriblement polluable. Il paraît que l’argent liquide permet de le blanchir, l’argent. Pourtant, il ne suffit pas d’être liquide pour être propre.