L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Cependant, Coupeau ne reparaissait plus. On l'entendait, dans la cuisine, se battre avec le fourneau et la cafetiere. Gervaise se tournait les sangs: ce n'etait pas l'occupation d'un homme, de faire du cafe; et elle lui criait comment il devait s'y prendre, sans ecouter les chut! energiques de la sage-femme.
-Enlevez le baluchon! dit Coupeau, qui rentra, la cafetiere a la main. Hein! est-elle assez canulante! Il faut qu'elle se cauchemarde... Nous allons boire ca dans des verres, n'est-ce pas? parce que, voyez-vous, les tasses sont restees chez le marchand.
On s'assit autour de la table, et le zingueur voulut verser le cafe lui-meme. Il sentait joliment fort, ce n'etait pas de la roupie de sansonnet. Quand la sage-femme eut sirote son verre, elle s'en alla: tout marchait bien, on n'avait plus besoin d'elle; si la nuit n'etait pas bonne, on l'enverrait chercher le lendemain. Elle descendait encore l'escalier, que madame Lorilleux la traita de licheuse et de propre a rien. Ca se mettait quatre morceaux de sucre dans son cafe, ca se faisait donner des quinze francs, pour vous laisser accoucher toute seule. Mais Coupeau la defendait; il allongerait les quinze francs de bon coeur; apres tout, ces femmes-la passaient leur jeunesse a etudier, elles avaient raison de demander cher. Ensuite, Lorilleux se disputa avec madame Lerat; lui, pretendait que, pour avoir un garcon, il fallait tourner la tete de son lit vers le nord; tandis qu'elle haussait les epaules, traitant ca d'enfantillage, donnant une autre recette, qui consistait a cacher sous le matelas, sans le dire a sa femme, une poignee d'orties fraiches, cueillies au soleil. On avait pousse la table pres du lit. Jusqu'a dix heures, Gervaise, prise peu a peu d'une fatigue immense, resta souriante et stupide, la tete tournee sur l'oreiller; elle voyait, elle entendait, mais elle ne trouvait plus la force de hasarder un geste ni une parole; il lui semblait etre morte, d'une mort tres douce, du fond de laquelle elle etait heureuse de regarder les autres vivre. Par moments, un vagissement de la petite montait, au milieu des grosses voix, des reflexions interminables sur un assassinat, commis la veille rue du Bon-Puits, a l'autre bout de la Chapelle.
Puis, comme la societe songeait au depart, on parla du bapteme. Les Lorilleux avaient accepte d'etre parrain et marraine; en arriere, ils rechignaient; pourtant, si le menage ne s'etait pas adresse a eux, ils auraient fait une drole de figure. Coupeau ne voyait guere la necessite de baptiser la petite; ca ne lui donnerait pas dix mille livres de rente, bien sur; et encore ca risquait de l'enrhumer. Moins on avait affaire aux cures, mieux ca valait. Mais maman Coupeau le traitait de paien. Les Lorilleux, sans aller manger le bon Dieu dans les eglises, se piquaient d'avoir de la religion.
-Ce sera pour dimanche, si vous voulez, dit le chainiste.
Et Gervaise ayant consenti d'un signe de tete, tout le monde l'embrassa en lui recommandant de se bien porter. On dit adieu aussi au bebe. Chacun vint se pencher sur ce pauvre petit corps frissonnant, avec des risettes, des mots de tendresse, comme s'il avait pu comprendre. On l'appelait Nana, la caresse du nom d'Anna, que portait sa marraine.
-Bonsoir, Nana... Allons, Nana, soyez belle fille...
Quand ils furent enfin partis, Coupeau mit sa chaise tout contre le lit, et acheva sa pipe, en tenant dans la sienne la main de Gervaise. Il fumait lentement, lachant des phrases entre deux bouffees, tres emu.
-Hein? ma vieille, ils t'ont casse la tete? Tu comprends, je n'ai pas pu les empecher de venir. Apres tout, ca prouve leur amitie... Mais, n'est-ce pas? on est mieux seul. Moi, j'avais besoin d'etre un peu seul, comme ca, avec toi. La soiree m'a paru d'un long!... Cette pauvre poule! elle a eu bien du bobo! Ces crapoussins-la, quand ca vient au monde, ca ne se doute guere du mal que ca fait. Vrai, ca doit etre comme si on vous ouvrait les reins... Ou est-il le bobo, que je l'embrasse?
Il lui avait glisse delicatement sous le dos une de ses grosses mains, et il l'attirait, il lui baisait le ventre a travers le drap, pris d'un attendrissement d'homme rude pour cette fecondite endolorie encore. Il demandait s'il ne lui faisait pas du mal, il aurait voulu la guerir en soufflant dessus. Et Gervaise etait bien heureuse. Elle lui jurait qu'elle ne souffrait plus du tout. Elle songeait seulement a se relever le plus tot possible, parce qu'il ne fallait pas se croiser les bras, maintenant. Mais lui, la rassurait. Est-ce qu'il ne se chargeait pas de gagner la patee de la petite? Il serait un grand lache, si jamais il lui laissait cette gamine sur le dos. Ca ne lui semblait pas malin de savoir faire un enfant: le merite, pas vrai? c'etait de le nourrir.
Coupeau, cette nuit-la, ne dormit guere. Il avait couvert le feu du poele. Toutes les heures, il dut se relever pour donner au bebe des cuillerees d'eau sucree tiede. Ca ne l'empecha pas de partir le matin au travail comme a son habitude. Il profita meme de l'heure de son dejeuner, alla a la mairie faire sa declaration. Pendant ce temps, madame Boche, prevenue, etait accourue passer la journee aupres de Gervaise. Mais celle-ci, apres dix heures de profond sommeil, se lamentait, disait deja se sentir toute courbaturee de garder le lit. Elle tomberait malade, si on ne la laissait pas se lever. Le soir, quand Coupeau revint, elle lui conta ses tourments: sans doute elle avait confiance en madame Boche; seulement ca la mettait hors d'elle de voir une etrangere s'installer dans sa chambre, ouvrir les tiroirs, toucher a ses affaires. Le lendemain, la concierge, en revenant d'une commission, la trouva debout, habillee, balayant et s'occupant du diner de son mari. Et jamais elle ne voulut se recoucher. On se moquait d'elle, peut-etre! C'etait bon pour les dames d'avoir l'air d'etre cassees. Lorsqu'on n'etait pas riche, on n'avait pas le temps. Trois jours apres ses couches, elle repassait des jupons chez madame Fauconnier, tapant ses fers, mise en sueur par la grosse chaleur du fourneau.
Des le samedi soir, madame Lorilleux apporta ses cadeaux de marraine: un bonnet de trente-cinq sous et une robe de bapteme, plissee et garnie d'une petite dentelle, qu'elle avait eue pour six francs, parce qu'elle etait defraichie. Le lendemain, Lorilleux, comme parrain, donna a l'accouchee six livres de sucre. Ils faisaient les choses proprement. Meme le soir, au repas qui eut lieu chez les Coupeau, ils ne se presenterent point les mains vides. Le mari arriva avec un litre de vin cachete sous chaque bras, tandis que la femme tenait un large flan achete chez un patissier de la chaussee Clignancourt, tres en renom. Seulement, les Lorilleux allerent raconter leurs largesses dans tout le quartier; ils avaient depense, pres de vingt francs. Gervaise, en apprenant leurs commerages, resta suffoquee et ne leur tint plus aucun compte de leurs bonnes manieres.
Ce fut a ce diner de bapteme que les Coupeau acheverent de se lier etroitement avec les voisins du palier. L'autre logement de la petite maison etait occupe par deux personnes, la mere et le fils, les Goujet, comme on les appelait. Jusque-la, on s'etait salue dans l'escalier et dans la rue, rien de plus; les voisins semblaient un peu ours. Puis, la mere lui ayant monte un seau d'eau, le lendemain de ses couches, Gervaise avait juge convenable de les inviter au repas, d'autant plus qu'elle les trouvait tres bien. Et la, naturellement, on avait fait connaissance.
Les Goujet etaient du departement du Nord. La mere raccommodait les dentelles; le fils, forgeron de son etat, travaillait dans une fabrique de boulons. Ils occupaient l'autre logement du palier depuis cinq ans. Derriere la paix muette de leur vie, se cachait tout un chagrin ancien: le pere Goujet, un jour d'ivresse furieuse, a Lille, avait assomme un camarade a coups de barre de fer, puis s'etait etrangle dans sa prison, avec son mouchoir. La veuve et l'enfant, venus a Paris apres leur malheur, sentaient toujours ce drame sur leurs tetes, le rachetaient par une honnetete stricte, une douceur et un courage inalterables. Meme il se melait un peu de fierte dans leur cas, car ils finissaient par se voir meilleurs que les autres. Madame Goujet, toujours vetue de noir, le front encadre d'une coiffe monacale, avait une face blanche et reposee de matrone, comme si la paleur des dentelles, le travail minutieux de ses doigts, lui eussent donne un reflet de serenite. Goujet etait un colosse de vingt-trois ans, superbe, le visage rose, les yeux bleus, d'une force herculeenne. A l'atelier, les camarades l'appelaient la Gueule-d'Or, a cause de sa belle barbe jaune.