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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ? C’est le bureau des pleurs, ma parole. Et vous ne répondez pas au téléphone !

Henriette Grobz, raide comme un parapluie, une large galette en guise de chapeau posée de travers sur la tête, dévisageait Josiane qui s’aperçut, en effet, que le téléphone sonnait. Elle attendit un instant et, quand il s’arrêta, sortit un Kleenex usagé de sa poche et se moucha.

— C’est ma mère, renifla Josiane. Elle est morte…

— C’est triste, c’est sûr, mais… On perd tous ses parents un jour ou l’autre, il faut s’y préparer.

— Eh bien ! Disons que je n’étais pas préparée…

— Vous n’êtes plus une petite fille. Reprenez-vous. Si tous les employés transportent leurs problèmes personnels dans l’entreprise, où va la France ?

Les états d’âme au bureau, c’est un luxe de patron, pas d’employé, pensait Henriette Grobz. Elle n’a qu’à retenir ses larmes jusqu’à ce soir et se vider chez elle ! Elle n’avait jamais aimé Josiane. Elle n’appréciait pas son insolence, sa manière d’onduler quand elle marchait, souple, bien en chair, féline, ses beaux cheveux blonds, ses yeux. Ah ! Ses yeux ! Excitants, audacieux, vifs et parfois liquides, langoureux. Elle avait souvent demandé à Chef de la renvoyer, mais il s’y refusait.

— Mon mari est là ? demanda-t-elle à Josiane qui, le regard buté, s’était redressée et faisait semblant de suivre le vol d’une mouche pour ne pas avoir à regarder en face cette femme qu’elle abhorrait.

— Il est dans les étages, mais il va revenir. Vous n’avez qu’à vous installer dans son bureau, il ne devrait pas tarder… Vous connaissez le chemin !

— Un peu de courtoisie, mon petit, je ne vous permets pas de me parler comme ça…, répliqua Henriette Grobz sur un ton de domination blessante.

Josiane riposta comme un serpent à sonnette :

— Vous n’avez pas à m’appeler mon petit. Je suis Josiane Lambert et pas votre petite… Heureusement, d’ailleurs ! J’en crèverais.

Je n’aime pas ses yeux, pensa Josiane. Ses petits yeux froids, durs, avares, pleins de soupçons et de calculs. Je n’aime pas ses lèvres minces, sèches, ses commissures blanchâtres. Elle a du plâtre dans la bouche, cette femme ! Je ne supporte pas qu’elle s’adresse à moi comme si j’étais sa domestique. C’est quoi son titre de gloire : d’avoir épousé un brave garçon qui l’a tirée du soupirail de la misère ? Elle s’est mis le cul au chaud, mais je pourrais bien lui couper le chauffage. Rira bien qui rira la dernière !

— Faites attention, ma petite Josiane, j’ai de l’influence sur mon mari et je pourrais décider que vous n’avez plus rien à faire dans cette entreprise. Des secrétaires, on en trouve à la pelle. Si j’étais vous, je surveillerais mes propos.

— Et si j’étais vous, je ne serais pas aussi sûre de moi. En attendant, laissez-moi travailler et allez vous installer dans le bureau, lui intima-t-elle sur un tel ton autoritaire qu’Henriette Grobz, de sa démarche raide et mécanique, lui obéit.

Sur le pas de la porte, elle se retourna et pointant un doigt menaçant vers Josiane, elle ajouta :

— Mais ce n’est pas fini, ma petite Josiane. Vous allez entendre parler de moi et si je peux vous donner un bon conseil : préparez-vous à plier bagage.

— C’est ce qu’on verra, ma bonne dame. J’en ai connu de plus teigneuses que vous et personne jusqu’à maintenant n’a eu ma peau. Mettez-vous ça dans le crâne, sous votre grand chapeau !

Elle entendit la porte du bureau de Chef se refermer violemment et eut un petit sourire satisfait. Elle enrage, la vieille bique ! Un point pour moi. Depuis leur première poignée de main, le Cure-dents l’insupportait. Elle avait pris l’habitude de ne jamais baisser le regard face à elle. Elle la défiait œil contre œil. Un duel de duègnes féroces. L’une sèche, fripée, grincheuse, et l’autre, mousseuse, rose et moelleuse. Aussi tenaces l’une que l’autre !

Elle composa le numéro de téléphone de son frère pour savoir quand les obsèques auraient lieu, attendit un instant, c’était occupé, recomposa le numéro et attendit encore. Est-ce qu’elle pourrait vraiment me mettre à la porte ? se demanda-t-elle soudain en écoutant le téléphone qui faisait tutt-tutt. Est-ce qu’elle pourrait vraiment… Peut-être que oui finalement. Les hommes sont si lâches ! Il me dirait simplement qu’il me case ailleurs. Dans une succursale. Et je serais loin du poste de commandement. Loin de tout ce que j’ai mis en place si patiemment et qui est sur le point de porter ses fruits. Tutt-tutt… Je ferais bien d’ouvrir l’œil et le bon ! Tutt-tutt… Va pas falloir qu’il m’étourdisse de mots pour me faire avaler la pilule, le bon Marcel !

— Allô, Stéphane. C’est Josiane…

L’enterrement aurait lieu le samedi suivant au cimetière du village qu’habitait sa mère et Josiane, prise d’une subite sentimentalité, décida d’y assister. Elle voulait être là quand on la mettrait en terre. Elle avait besoin de voir sa mère descendre dans un grand trou noir pour toujours. Alors elle pourrait lui dire au revoir et peut-être, peut-être lui murmurer qu’elle aurait tellement aimé pouvoir l’aimer.

— Elle a demandé à être incinérée…

— Ah bon… Et pourquoi ? demanda Josiane.

— Elle avait trop peur de se réveiller dans le noir…

— Je la comprends.

Ma petite maman qui a peur dans le noir. Elle eut un élan d’amour envers sa mère. Et se remit à pleurer. Elle raccrocha, se moucha et sentit une main se poser sur son épaule.

— Ça va pas, Choupette ?

— C’est maman : elle est morte.

— Et tu as de la peine ?

— Ben oui…

— Allez, viens là…

Chef l’avait empoignée par la taille et assise sur ses genoux.

— Mets tes bras autour de mon cou et laisse-toi aller… comme si tu étais mon bébé. Tu sais combien j’aurais aimé avoir un petit, un petit à moi.

— Oui, renifla Josiane en se serrant contre ses bons gros bras.

— Tu sais qu’elle n’a jamais voulu m’en donner un.

— Tant mieux, finalement…, déglutit Josiane en se mouchant.

— C’est pour ça que tu es tout pour moi… Ma femme et mon bébé.

— Ta maîtresse et ton bébé ! Parce que ta femme est dans ton bureau et t’attend.

— Ma femme !

Chef bondit comme si on lui avait piqué le derrière avec un clou rouillé.

— T’es sûre ?

— On a eu quelques mots ensemble…

Il se frotta le crâne d’un air embarrassé.

— Vous vous êtes disputées ?

— Elle m’a cherchée, elle m’a trouvée !

— Oh là là ! Et moi qui ai besoin de sa signature ! J’ai réussi à refiler aux Anglais ma succursale pourrie, tu sais, celle de Murepain, celle dont je voulais me débarrasser… Il va falloir que je l’amadoue ! Choupette, tu pouvais pas attendre un autre jour pour lui chercher des noises ! Comment je vais faire maintenant ?

— Elle va te réclamer mon scalp…

— À ce point-là ?

Il avait l’air inquiet. Il se mit à arpenter la pièce, tournant en rond, faisant des gestes désordonnés, écrasant la paume de la main sur le bureau, pivotant, parlant tout seul, puis agitant les bras et se laissant retomber sur une chaise.

— Elle te fait si peur ?

Il eut un pauvre sourire de soldat vaincu, les mains en l’air, la culotte sur les genoux.

— Je ferais peut-être mieux d’aller la voir…

— Oui, va voir ce qu’elle fricote toute seule dans ton bureau…

Chef prit un air contrit et s’éloigna, écartant les bras, se battant les flancs comme s’il s’excusait de cette retraite honteuse. Puis courbé, défait, il se retourna et, d’une petite voix pas téméraire du tout, demanda :

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