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L'assommoir

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L'assommoir
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Et quand on estimait son loyer trop haut, elle triomphait, elle criait, ravie d'etre si bien pour si peu d'argent:

-Cent cinquante francs, pas un liard de plus!... Hein! c'est donne!

La rue Neuve de la Goutte-d'Or elle-meme entrait pour une bonne part dans leur contentement. Gervaise y vivait, allant sans cesse de chez elle chez madame Fauconnier. Coupeau, le soir, descendait maintenant, fumait sa pipe sur le pas de la porte. La rue, sans trottoir, le pave defonce, montait. En haut, du cote de la rue de la Goutte-d'Or, il y avait des boutiques sombres, aux carreaux sales, des cordonniers, des tonneliers, une epicerie borgne, un marchand de vin en faillite, dont les volets fermes depuis des semaines se couvraient d'affiches. A l'autre bout, vers Paris, des maisons de quatre etages barraient le ciel, occupees a leur rez-de-chaussee par des blanchisseuses, les unes pres des autres, en tas; seule, une devanture de perruquier de petite ville, peinte en vert, toute pleine de flacons aux couleurs tendres, egayait ce coin d'ombre du vif eclair de ses plats de cuivre, tenus tres propres. Mais la gaiete de la rue se trouvait au milieu, a l'endroit ou les constructions, en devenant plus rares et plus basses, laissaient descendre l'air et le soleil. Les hangars du loueur de voitures, l'etablissement voisin ou l'on fabriquait de l'eau de Seltz, le lavoir, en face, elargissaient un vaste espace libre, silencieux, dans lequel les voix etouffees des laveuses et l'haleine reguliere de la machine a vapeur semblaient grandir encore le recueillement. Des terrains profonds, des allees s'enfoncant entre des murs noirs, mettaient la un village. Et Coupeau, amuse par les rares passants qui enjambaient le ruissellement continu des eaux savonneuses, disait se souvenir d'un pays ou l'avait conduit un de ses oncles, a l'age de cinq ans. La joie de Gervaise etait, a gauche de sa fenetre, un arbre plante dans une cour, un acacia allongeant une seule de ses branches, et dont la maigre verdure suffisait au charme de toute la rue.

Ce fut le dernier jour d'avril que la jeune femme accoucha. Les douleurs la prirent l'apres-midi, vers quatre heures, comme elle repassait une paire de rideaux chez madame Fauconnier. Elle ne voulut pas s'en aller tout de suite, restant la a se tortiller sur une chaise, donnant un coup de fer quand ca se calmait un peu; les rideaux pressaient, elle s'entetait a les finir; puis, ca n'etait peut-etre qu'une colique, il ne fallait pas s'ecouter pour un mal de ventre. Mais, comme elle parlait de se mettre a des chemises d'homme, elle devint blanche. Elle dut quitter l'atelier, traverser la rue, courbee en deux, se tenant aux murs. Une ouvriere offrait de l'accompagner; elle refusa, elle la pria seulement de passer chez la sage-femme, a cote, rue de la Charbonniere. Le feu n'etait pas a la maison, bien sur. Elle en avait sans doute pour toute la nuit. Ca n'allait pas l'empecher en rentrant de preparer le diner de Coupeau; ensuite, elle verrait a se jeter un instant sur le lit, sans meme se deshabiller. Dans l'escalier, elle fut prise d'une telle crise, qu'elle dut s'asseoir au beau milieu des marches; et elle serrait ses deux poings sur sa bouche, pour ne pas crier, parce qu'elle eprouvait une honte a etre trouvee la par des hommes, s'il en montait. La douleur passa, elle put ouvrir sa porte, soulagee, pensant decidement s'etre trompee. Elle faisait, ce soir-la, un ragout de mouton avec des hauts de cotelettes. Tout marcha encore bien, pendant qu'elle pelurait ses pommes de terre. Les hauts de cotelettes revenaient dans un poelon, quand les sueurs et les tranchees reparurent. Elle tourna son roux, en pietinant devant le fourneau, aveuglee par de grosses larmes. Si elle accouchait, n'est-ce pas? ce n'etait point une raison pour laisser Coupeau sans manger. Enfin le ragout mijota sur un feu couvert de cendre. Elle revint dans la chambre, crut avoir le temps de mettre un couvert a un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien vite le litre de vin; elle n'eut plus la force d'arriver au lit, elle tomba et accoucha par terre, sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva, un quart d'heure plus tard, ce fut la qu'elle la delivra.

Le zingueur travaillait toujours a l'hopital. Gervaise defendit d'aller le deranger. Quand il rentra, a sept heures, il la trouva couchee, bien enveloppee, tres pale sur l'oreiller. L'enfant pleurait, emmaillotte dans un chale, aux pieds de la mere.

-Ah! ma pauvre femme! dit Coupeau en embrassant Gervaise. Et moi qui rigolais, il n'y a pas une heure, pendant que tu criais aux petits pates!... Dis donc, tu n'es pas embarrassee, tu nous laches ca, le temps d'eternuer.

Elle eut un faible sourire; puis, elle murmura:

-C'est une fille.

-Juste! reprit le zingueur, blaguant pour la remettre, j'avais commande une fille! Hein! me voila servi! Tu fais donc tout ce que je veux?

Et, prenant l'enfant, il continua:

-Qu'on vous voie un peu, mademoiselle Souillon!... Vous avez une petite frimousse bien noire. Ca blanchira, n'ayez pas peur. Il faudra etre sage, ne pas faire la gourgandine, grandir raisonnable, comme papa et maman.

Gervaise, tres serieuse, regardait sa fille, les yeux grands ouverts, lentement assombris d'une tristesse. Elle hocha la tete; elle aurait voulu un garcon, parce que les garcons se debrouillent toujours et ne courent pas tant de risques, dans ce Paris. La sage-femme dut enlever le poupon des mains de Coupeau. Elle defendit aussi a Gervaise de parler; c'etait deja mauvais qu'on fit tant de bruit autour d'elle. Alors, le zingueur dit qu'il fallait prevenir maman Coupeau et les Lorilleux; mais il crevait de faim, il voulait diner auparavant. Ce fut un gros ennui pour l'accouchee de le voir se servir lui-meme, courir a la cuisine chercher le ragout, manger dans une assiette creuse, ne pas trouver le pain. Malgre la defense, elle se lamentait, se tournait entre les draps. Aussi, c'etait bien bete de n'avoir pas pu mettre la table; la colique l'avait assise par terre comme un coup de baton. Son pauvre homme lui en voudrait, d'etre la a se dorloter, quand il mangeait si mal. Les pommes de terre etaient-elles assez cuites, au moins? Elle ne se rappelait plus si elle les avait salees.

-Taisez-vous donc! cria la sage-femme

-Ah! quand vous l'empecherez de se miner, par exemple! dit Coupeau, la bouche pleine. Si vous n'etiez pas la, je parie qu'elle se leverait pour me couper mon pain.... Tiens-toi donc sur le dos, grosse dinde! Faut pas te demolir, autrement tu en as pour quinze jours a te remettre sur tes pattes.... Il est tres bon, ton ragout. Madame va en manger avec moi. N'est-ce pas, madame?

La sage-femme refusa; mais elle voulut bien boire un verre de vin, parce que ca l'avait emotionnee, disait-elle, de trouver la malheureuse femme avec le bebe sur le paillasson. Coupeau partit enfin, pour annoncer la nouvelle a la famille. Une demi-heure plus tard, il revint avec tout le monde, maman Coupeau, les Lorilleux, madame Lerat, qu'il avait justement rencontree chez ces derniers. Les Lorilleux, devant la prosperite du menage, etaient devenus tres aimables, faisaient un eloge outre de Gervaise, en laissant echapper de petits gestes restrictifs, des hochements de menton, des battements de paupieres, comme pour ajourner leur vrai jugement. Enfin, ils savaient ce qu'ils savaient; seulement, ils ne voulaient pas aller contre l'opinion de tout le quartier.

-Je t'amene la sequelle! cria Coupeau. Tant pis! ils ont voulu te voir... N'ouvre pas le bec, ca t'est defendu. Ils resteront la, a te regarder tranquillement, sans se formaliser, n'est-ce pas?... Moi, je vais leur faire du cafe, et du chouette!

Il disparut dans la cuisine. Maman Coupeau, apres avoir embrasse Gervaise, s'emerveillait de la grosseur de l'enfant. Les deux autres femmes avaient egalement applique de gros baisers sur les joues de l'accouchee. Et toutes trois, debout devant le lit, commentaient, en s'exclamant, les details des couches, de droles de couches, une dent a arracher, pas davantage. Madame Lerat examinait la petite partout, la declarait bien conformee, ajoutait meme, avec intention, que ca ferait une fameuse femme; et, comme elle lui trouvait la tete trop pointue, elle la petrissait legerement, malgre ses cris, afin de l'arrondir. Madame Lorilleux lui arracha le bebe en se fachant: ca suffisait pour donner tous les vices a une creature, de la tripoter ainsi, quand elle avait le crane si tendre. Puis, elle chercha la ressemblance. On manqua se disputer. Lorilleux, qui allongeait le cou derriere les femmes, repetait que la petite n'avait rien de Coupeau; un peu le nez peut-etre, et encore! C'etait toute sa mere, avec des yeux d'ailleurs; pour sur, ces yeux-la ne venaient pas de la famille.

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