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L'assommoir

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L'assommoir
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Gervaise, effrayee, se collait contre la porte de l'hotel. Le pere Bazouge, un croque-mort d'une cinquantaine d'annees, avait son pantalon noir tache de boue, son manteau noir agrafe sur l'epaule, son chapeau de cuir noir cabosse, aplati dans quelque chute.

-N'ayez pas peur, il n'est pas mechant, continuait Lorilleux. C'est un voisin; la troisieme chambre dans le corridor, avant d'arriver chez nous... Il serait propre, si son administration le voyait comme ca!

Cependant, le pere Bazouge s'offusquait de la terreur de la jeune femme.

-Eh bien, quoi! begaya-t-il, on ne mange personne dans notre partie... J'en vaux un autre, allez, ma petite... Sans doute que j'ai bu un coup! Quand l'ouvrage donne, faut bien se graisser les roues. Ce n'est pas vous, ni la compagnie, qui auriez descendu le particulier de six cents livres qui nous avons amene a deux du quatrieme sur le trottoir, et sans le casser encore... Moi, j'aime les gens rigolos.

Mais Gervaise se rentrait davantage dans l'angle de la porte, prise d'une grosse envie de pleurer, qui lui gatait toute sa journee de joie raisonnable. Elle ne songeait plus a embrasser sa belle-soeur, elle suppliait Coupeau d'eloigner l'ivrogne. Alors, Bazouge, en chancelant, eut un geste plein de dedain philosophique.

-Ca ne vous empechera pas d'y passer, ma petite... Vous serez peut-etre bien contente d'y passer, un jour... Oui, j'en connais des femmes, qui diraient merci, si on les emportait.

Et, comme les Lorilleux se decidaient a l'emmener, il se retourna, il balbutia une derniere phrase, entre deux hoquets:

-Quand on est mort... ecoutez ca... quand on est mort, c'est pour longtemps.

IV

Ce furent quatre annees de dur travail. Dans le quartier, Gervaise et Coupeau etaient un bon menage, vivant a l'ecart, sans batteries, avec

un tour de promenade regulier le dimanche, du cote de Saint-Ouen. La femme faisait des journees de douze heures chez madame Fauconnier, et

trouvait le moyen de tenir son chez elle propre comme un sou, de donner la patee a tout son monde, matin et soir. L'homme ne se soulait pas, rapportait ses quinzaines, fumait une pipe a sa fenetre avant de

se coucher, pour prendre l'air. On les citait, a cause de leur

gentillesse. Et, comme ils gagnaient a eux deux pres de neuf francs

par jour, on calculait qu'ils devaient mettre de cote pas mal d'argent.

Mais, dans les premiers temps surtout, il leur fallut joliment trimer, pour joindre les deux bouts. Leur mariage leur avait mis sur le dos une dette de deux cents francs. Puis, ils s'abominaient, a l'hotel Boncoeur; ils trouvaient ca degoutant, plein de sales frequentations; et ils revaient d'etre chez eux, avec des meubles a eux, qu'ils soigneraient. Vingt fois, ils calculerent la somme necessaire; ca montait, en chiffre rond, a trois cent cinquante francs, s'ils voulaient tout de suite n'etre pas embarrasses pour serrer leurs affaires et avoir sous la main une casserole ou un poelon, quand ils en auraient besoin. Ils desesperaient d'economiser une si grosse somme en moins de deux annees, lorsqu'il leur arriva une bonne chance: un vieux monsieur de Plassans leur demanda Claude, l'aine des petits, pour le placer la-bas au college; une toquade genereuse d'un original, amateur de tableaux, que des bonshommes barbouilles autrefois par le mioche avaient vivement frappe. Claude leur coutait deja les yeux de la tete. Quand ils n'eurent plus a leur charge que le cadet, Etienne, ils amasserent les trois cent cinquante francs en sept mois et demi. Le jour ou ils acheterent leurs meubles, chez un revendeur de la rue Belhomme, ils firent, avant de rentrer, une promenade sur les boulevards exterieurs, le coeur gonfle d'une grosse joie. Il y avait un lit, une table de nuit, une commode a dessus de marbre, une armoire, une table ronde avec sa toile ciree, six chaises, le tout en vieil acajou; sans compter la literie, du linge, des ustensiles de cuisine presque neufs. C'etait pour eux comme une entree serieuse et definitive dans la vie, quelque chose qui, en les faisant proprietaires, leur donnait de l'importance au milieu des gens bien poses du quartier.

Le choix d'un logement, depuis deux mois, les occupait. Ils voulurent, avant tout, en louer un dans la grande maison, rue de la Goutte-d'Or. Mais pas une chambre n'y etait libre, ils durent renoncer a leur ancien reve. Pour dire la verite, Gervaise ne fut pas fachee, au fond: le voisinage des Lorilleux, porte a porte, l'effrayait beaucoup. Alors, ils chercherent ailleurs. Coupeau, tres-justement, tenait a ne pas s'eloigner de l'atelier de madame Fauconnier, pour que Gervaise put, d'un saut, etre chez elle a toutes les heures du jour. Et ils eurent enfin une trouvaille, une grande chambre, avec un cabinet et une cuisine, rue Neuve de la Goutte-d'Or, presque en face de la blanchisseuse. C'etait une petite maison a un seul etage, un escalier tres raide, en haut duquel il y avait seulement deux logements, l'un a droite, l'autre a gauche; le bas se trouvait habite par un loueur de voitures, dont le materiel occupait des hangars dans une vaste cour, le long de la rue. La jeune femme, charmee, croyait retourner en province; pas de voisines, pas de cancans a craindre, un coin de tranquillite qui lui rappelait une ruelle de Plassans, derriere les remparts; et, pour comble de chance, elle pouvait voir sa fenetre, de son etabli, sans quitter ses fers, en allongeant la tete.

L'emmenagement eut lieu au terme d'avril. Gervaise etait alors enceinte de huit mois. Mais elle montrait une belle vaillance, disant avec un rire que l'enfant l'aidait, lorsqu'elle travaillait; elle sentait, en elle, ses petites menottes pousser et lui donner des forces. Ah bien! elle recevait joliment Coupeau, les jours ou il voulait la faire coucher pour se dorloter un peu! Elle se coucherait aux grosses douleurs. Ce serait toujours assez tot; car, maintenant, avec une bouche de plus, il allait falloir donner un rude coup de collier. Et ce fut elle qui nettoya le logement, avant d'aider son mari a mettre les meubles en place. Elle eut une religion pour ces meubles, les essuyant avec des soins maternels, le coeur creve a la vue de la moindre egratignure. Elle s'arretait, saisie, comme si elle se fut tapee elle-meme, quand elle les cognait en balayant. La commode surtout lui etait chere; elle la trouvait belle, solide, l'air serieux. Un reve, dont elle n'osait parler, etait d'avoir une pendule pour la mettre au beau milieu du marbre, ou elle aurait produit un effet magnifique. Sans le bebe qui venait, elle se serait peut-etre risquee a acheter sa pendule. Enfin elle renvoyait ca a plus tard, avec un soupir.

Le menage vecut dans l'enchantement de sa nouvelle demeure. Le lit d'Etienne occupait le cabinet, ou l'on pouvait encore installer une autre couchette d'enfant. La cuisine etait grande comme la main et toute noire; mais, en laissant la porte ouverte, on y voyait assez clair; puis, Gervaise n'avait pas a faire des repas de trente personnes, il suffisait qu'elle y trouvat la place de son pot-au-feu. Quant a la grande chambre, elle etait leur orgueil. Des le matin, ils fermaient les rideaux de l'alcove, des rideaux de calicot blanc; et la chambre se trouvait transformee en salle a manger, avec la table au milieu, l'armoire et la commode en face l'une de l'autre. Comme la cheminee brulait jusqu'a quinze sous de charbon de terre par jour, ils l'avaient bouchee; un petit poele de fonte, pose sur la plaque de marbre, les chauffait pour sept sous pendant les grands froids. Ensuite, Coupeau avait orne les murs de son mieux, en se promettant des embellissements: une haute gravure representant un marechal de France, caracolant avec son baton a la main, entre un canon et un tas de boulets, tenait lieu de glace; au-dessus dela commode, les photographies de la famille etaient rangees sur deux lignes, a droite et a gauche d'un ancien benitier de porcelaine doree, dans lequel on mettait les allumettes; sur la corniche de l'armoire, un buste de Pascal faisait pendant a un buste de Beranger, l'un grave, l'autre souriant, pres du coucou, dont ils semblaient ecouter le tic tac. C'etait vraiment une belle chambre.

-Devinez combien nous payons ici? demandait Gervaise a chaque visiteur.

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