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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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La définition du mot devrait faire hésiter ceux qui emploient de tels procédés. Non seulement les représailles sont des mesures de violence, mais d’une violence toujours illicite, en réponse à d’autres violences, non moins illicites. Une célébration de la guerre permanente. D’ailleurs, le latin reprehendere, avant de signifier « reprendre, critiquer », correspondait à « empêcher d’avancer ».

Certes, le monde connaissait les représailles avant le XIVe siècle et on est bien forcé d’évoquer la loi du talion. C’est dire que le précepte « œil pour œil, dent pour dent » fut en honneur un peu partout sur la planète, dans une intention assez folle : faire entrer la vengeance primitive dans un système légal et juridique. « Tu m’as crevé un œil, je t’en crève un, car je n’ai pas le droit de faire plus. » « Tu as tué, la loi te tue », tel fut pendant des siècles le discours social, pratiqué sans vergogne — ce qui signifie « sans honte » — par la loi texane comme par tant de pays en conflit. La représaille, comme le talion, réclame l’égalité, la symétrie, disait Leïla Chahid, mais celle-ci, dans la violence, ne peut se maintenir. Inégalité entre terrorisme aveugle et action militaire massive ; entre volonté de tuer et stratégie pour faire plier la première volonté. La seule égalité des représailles, c’est l’immoralité, la tuerie d’innocents. On peut comprendre l’esprit de vengeance, on ne peut que le condamner et en déplorer les effets, jusqu’à ce que les représailles conduisent à la destruction programmée du destructeur, par exemple, l’attentat suicide. Il existe aussi des guerres suicide, des politiques suicide. Aucunes représailles ne valent contre l’instinct de mort, car rien ne « reprend » la vie supprimée.

21 mai 2001

Pluriel

Certains commentateurs, on vient de l’entendre, enterrent gaillardement la gauche plurielle. En inventant les expressions gauche plurielle et majorité plurielle, l’une des deux grandes tendances politiques qui divisent la France prenait une certaine avance dans la communication. La France est une République plurielle, bien qu’elle soit une et indivisible.

Car dans pluriel, plurel au Moyen Âge, ensuite plurier, il y a plus, et derrière le latin plus, le mot plenus, qui qualifie la plénitude. En politique, le pluralisme des partis est sans doute préférable au système du parti unique. Quant au mot pluralité, qui désigne aujourd’hui le caractère pluriel, il a voulu dire au XVIe et au XVIIe siècle « le plus grand nombre », autrement dit « la majorité », ce qui fait que majorité plurielle aurait alors été un pléonasme.

Mais revenons au début du XXIe siècle : ce qui se dit pluriel reconnaît son caractère propre : être formé de plusieurs éléments identifiables. En fait, toute communauté est plurielle, mais les besoins de l’organisation et de l’action peuvent masquer cette pluralité ou tenter de la réduire, au nom de l’efficacité. Cette tension entre pluralité et unité fait partie des données de la vie sociale.

Dès que la pluralité est reconnue, elle entraîne la critique des opposants ; elle devient rupture, cassure, schizophrénie et reçoit les doux noms de la division. Lorsqu’elle est niée ou masquée, cette pluralité, on parle d’union, et ce n’est pas contradictoire : ainsi, l’Union européenne est remarquablement plurielle, chacun s’en aperçoit. La majorité actuelle, en France, commence à subir les inconvénients de la pluralité, qu’il faut articuler avec ce qui doit rester commun dans le projet. Mais ceux qui parlent de gauche-querelle ne font que noter la tendance de toute pluralité. Et tout ce qui refuse d’être pluriel risque de présenter une façade monolithique qui cache des querelles, des violences et des déchirements. On ne saurait regretter que le Parti communiste soit devenu pluriel, ce qui le rend moins singulier. Cela présente des risques, ce qui est pluriel étant moins bien perçu que ce qui prétend à la singularité. Mais après tout, après un dîner pluriel, Robert Hue ou Lionel Jospin peuvent eux-mêmes se pluraliser. D’ailleurs, Jacques Chirac, écologiste plus que les Verts, social plus que les socialistes, adepte de la politique de proximité, présente en ses discours une attrayante pluralité d’attitudes.

Parler pluriel, c’est possible ; agir pluriel, c’est plus difficile.

25 mai 2001

Travailleur

Le vocabulaire, en politique comme ailleurs, remplit deux rôles bien différents : les mots désignent et signifient, bien sûr, mais ce n’est pas tout : ils ont chacun leur personnalité, font penser à des usages, à des habitudes, ils ont une couleur et un parfum, et c’est souvent pour cela qu’on les choisit.

On a remarqué, et c’était remarquable, qu’un mot désignant une catégorie sociale, salarié, avait cédé la place, s’agissant des mêmes, exactement des mêmes, à un terme plus général, travailleur. Le salarié ne reçoit plus de l’argent pour acheter son sel, ce qui était le cas pour les soldats romains, mais tout simplement pour vivre. Le travailleur, si l’on s’en tient au mot, travaille. Derrière le mot travail se cachent le tourment, le supplice, car c’est un instrument de torture, le trepalium, qui lui a donné son nom. Le travail, à l’origine, est l’activité qui fatigue, éprouve. Même oubliée, cette origine continue à travailler le mot travail. Pourtant, le travail a ses bons côtés, et d’ailleurs les travailleurs, outre qu’ils en ont besoin pour vivre, y sont attachés. Dans les luttes sociales, le droit au travail est une des requêtes les plus fortes. En Angleterre, le Parti du progrès social s’est intitulé Labour party, parti du travail et des travailleurs. En France, à côté de son emploi général, qui inclut les travailleurs intellectuels et les chefs d’entreprise, dont on dit que ce sont de grands travailleurs, travailleur et travailleuse se sont identifiés aux salariés, qui ont absolument besoin d’exercer leur activité professionnelle pour vivre décemment. Beaucoup d’entre eux sont, en termes marxistes, des prolétaires, définis par l’opposition du travail au capital. Mais prolétaire, porteur d’une idée-force accusatrice et dangereuse, celle de lutte des classes, a été marqué d’infamie, et le mot prolétaire ne fait plus recette. On ne parle plus beaucoup d’ouvriers et d’ouvrières, d’ailleurs — mais Arlette Laguiller, avec d’autres, ose évoquer la classe ouvrière, on vient de l’entendre. Finalement, puisqu’il faut bien parler de celles et de ceux qui luttent pour survivre en supportant l’organisation sociale et économique actuelle — et ses contraintes —, on a préféré des termes un peu techniques, bien propres sur eux, comme salarié ou employé. Travailleur, que l’on disait ringard — le mot —, reprend du poil de la bête. Il est vrai qu’il ramène avec lui l’opposition, qui fait frémir nos beaux libéraux, entre capital (pas seulement patrons, mais actionnaires) et travail. Et paradoxalement, les travailleurs au chômage et les travailleurs licenciés n’en sont pas moins travailleurs, car en refusant au travailleur son travail, on le travaille au sens premier du mot, comme un boxeur travaille au corps son adversaire. Travailleurs, travailleuses, ne vous laissez pas travailler !

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