Grande vitesse
La relation entre le temps et l’espace, ou, plus précisément, la maîtrise de l’espace dans le moins de temps possible, s’appelle vitesse. C’est devenu au XXe siècle, et ça continue au XXIe, une obsession, qui peut aller jusqu’à la frénésie. Rien ne va assez vite : les voitures, les avions, les trains bien sûr, le courrier, le travail, les nouvelles, les journées, les nuits… Tout cela alors que la vie, notre réserve de temps, s’allonge.
Vitesse, rapidité, célérité, hâte ? Comme dit la sagesse commune, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. L’être humain d’aujourd’hui tend à les confondre, pourtant, comme le faisait L’Homme pressé de Paul Morand. Vite fait, vite dit, vite vu, vite oublié, et pas toujours « vite fait bien fait ».
Le train à grande vitesse, c’est trop long à dire : c’est devenu en français TGV. La langue aussi veut filer à grande allure, et les abréviations, sigles, apocopes (la télé) et aphérèses (un bus pour autobus) vont bon train, si l’on peut dire. On ne dit plus « à tout à l’heure », « à plus tard », mais « à plus ». On ne dit plus « comme d’habitude » mais « comme d’hab ». Mais que fait-on du temps ainsi gagné ?
La vitesse se paye, en argent, et aussi en accidents, en stress. Pour monter en trois heures de Marseille à Paris, il a fallu pas mal de pèze, de fric, de thune, de patates, beaucoup de travail, et… du temps.
Du travail, la grande vitesse en donne : les horairistes, dont je viens d’apprendre l’existence, doivent être sur les dents. En outre, la vitesse fait du bruit, crée des nuisances : les riverains du TGV et des aérodromes l’éprouvent désagréablement, eux qui voient et écoutent passer trains et avions sans bouger et sans l’avoir demandé.
Avant de prendre son sens moderne — mais c’était il y a huit siècles, car les mots, eux, ne se pressent pas —, vitesse a voulu dire « habileté » et parfois « ruse ». Et il est vrai que les plus malins vont plus vite : de là peut-être la bonne réputation de la vitesse, mais aussi la société à deux vitesses. Tout est relatif : la course de vitesse produit l’excès de vitesse et par conséquent des limitations de vitesse.
Mais ne boudons pas notre plaisir : nos trains « gévé », outre leur bruit impressionnant, produisent un cocorico technique du plus bel effet. Pourtant, on a le droit de remarquer qu’un aller-retour entre Phocée et Lutèce produit six heures de très grande vitesse pour se retrouver au même endroit. On va encore plus vite en ne bougeant pas !
Cela dit, j’adore les trains, même ceux à petite vitesse, avec la nostalgie des TPV de ma jeunesse…
7 juin 2001
Jouvence
Qu’il s’agisse de médicaments ou de chirurgie plastique, de gelée royale ou de cosmétique, l’espèce humaine s’affaire à « réparer des ans l’irréparable outrage ». Le vers de Racine, dans Athalie, est pourtant une mise en garde : l’irréparable ne se répare pas, et le rajeunissement est, comme on dit aujourd’hui, plus cosmétique que réel. La bonne vieille jouvence de l’abbé Soury, cependant, a soutenu bien des détresses. Mais la science fait des progrès ; malgré Viagra et DHEA, la fontaine de jouvence n’est pas pour demain. C’est un joli mot, jouvence, pour une belle légende : celle de la remontée du temps pour l’être vivant, par définition en route vers la mort. Alors que jeunesse, dérivé de jeune, a pris toute la place, l’ancien français, plus proche du latin, disait la jovente, comme les Romains juventa — l’italien a gardé gioventù. Jouvence est un dérivé de juventus qui a donné jouvenceau et jouvencelle, jolie manière de dire « jeune homme » et « jeune fille ». Et c’est à cause du poétique jouvenceau et, pour la fin du mot, de « adolescence », que la jovente est devenue jouvence, pour désigner, non pas une potion magique, mais une hydrothérapie mythique, fontaine, bassin, bain ou cure de la légende orientale, transmise en Occident par les romans antiques du Moyen Âge. Cette fontaine de jouvence évoque l’onde primordiale et, sans doute, l’amnios qui nourrit l’embryon.
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En franglais, une rave party.