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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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30 mai 2001

Tabac

Le tabac est un fléau, c’est entendu. Pour nous, sa consommation est associée à la fumée et surtout à la cigarette, même si le cigare et la pipe ont leurs inconditionnels, presque tous des hommes, au moins dans nos climats, alors que la cigarette a aussi séduit les filles.

L’exécrable réputation médicale du tabac est récente : « je me souviens », comme dit Georges Perec, je me souviens des films en noir et blanc, où les volutes de fumée faisaient partie de l’image, et du président Pompidou, éternelle clope au coin du bec.

L’histoire est ironique : les amoureux de Molière se souviendront que le Dom Juan de notre grand dramaturge commence par un vibrant éloge du tabac, considéré à l’époque comme un merveilleux remède. La plante était arrivée en Europe avec le mot espagnol tabaco, déformation d’un terme entendu en Haïti dans la bouche des Arawaks fumeurs de pipe.

Le tabac, plante exotique, fait partie du jardin botanique venu d’Amérique au XVIe siècle, et qui comprend tomate, maïs, pomme de terre, haricot… sans oublier le cacaotl et le tchocolatl des Aztèques. Mais le tabac, on l’ignorait, était un vilain petit canard. Je me demande, aujourd’hui, si on ne mettrait pas en examen André Thevet et l’ambassadeur Jean Nicot, qui ont importé et répandu la plante en France, le second donnant son nom à l’alcaloïde aujourd’hui en accusation, la « nicotine », et publiant, ce qui n’a aucun rapport apparent, le premier grand dictionnaire de la langue française.

Le tabac dûment transplanté, cueilli, haché, séché, on le mâcha, on le chiqua, on s’en bourra le nez grâce à la tabatière — ça s’appelait priser —, on le roula en cigares, on le brûla dans la pipe : d’ailleurs, le tsibatl des Indiens arawaks, transformé en tabaco par les Espagnols, désignait le tuyau par lequel ils aspiraient la fumée. Plus guère de calumet, maintenant, mais des cigarettes, invention diabolique du XIXe siècle.

Il est rare qu’une substance déclenche l’enthousiasme unanime — nos ancêtres du temps de Louis XIV plaçaient le tabac aussi haut que le chocolat —, puis la réprobation non moins unanime. Le tabac, c’était un rêve, et il faut bien admettre que c’est un rêve parti[21]. La jeunesse, dirait-on, qui se veut moderne, retient surtout des habitudes anciennes les erreurs. Le plaisir ringard de fumer est pimenté d’interdiction. Faudra-t-il rendre la cigarette obligatoire pour détacher les chères têtes blondes, mais légères, d’une coutume dangereuse ?

31 mai 2001

Grande vitesse

La relation entre le temps et l’espace, ou, plus précisément, la maîtrise de l’espace dans le moins de temps possible, s’appelle vitesse. C’est devenu au XXe siècle, et ça continue au XXIe, une obsession, qui peut aller jusqu’à la frénésie. Rien ne va assez vite : les voitures, les avions, les trains bien sûr, le courrier, le travail, les nouvelles, les journées, les nuits… Tout cela alors que la vie, notre réserve de temps, s’allonge.

Vitesse, rapidité, célérité, hâte ? Comme dit la sagesse commune, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. L’être humain d’aujourd’hui tend à les confondre, pourtant, comme le faisait L’Homme pressé de Paul Morand. Vite fait, vite dit, vite vu, vite oublié, et pas toujours « vite fait bien fait ».

Le train à grande vitesse, c’est trop long à dire : c’est devenu en français TGV. La langue aussi veut filer à grande allure, et les abréviations, sigles, apocopes (la télé) et aphérèses (un bus pour autobus) vont bon train, si l’on peut dire. On ne dit plus « à tout à l’heure », « à plus tard », mais « à plus ». On ne dit plus « comme d’habitude » mais « comme d’hab ». Mais que fait-on du temps ainsi gagné ?

La vitesse se paye, en argent, et aussi en accidents, en stress. Pour monter en trois heures de Marseille à Paris, il a fallu pas mal de pèze, de fric, de thune, de patates, beaucoup de travail, et… du temps.

Du travail, la grande vitesse en donne : les horairistes, dont je viens d’apprendre l’existence, doivent être sur les dents. En outre, la vitesse fait du bruit, crée des nuisances : les riverains du TGV et des aérodromes l’éprouvent désagréablement, eux qui voient et écoutent passer trains et avions sans bouger et sans l’avoir demandé.

Avant de prendre son sens moderne — mais c’était il y a huit siècles, car les mots, eux, ne se pressent pas —, vitesse a voulu dire « habileté » et parfois « ruse ». Et il est vrai que les plus malins vont plus vite : de là peut-être la bonne réputation de la vitesse, mais aussi la société à deux vitesses. Tout est relatif : la course de vitesse produit l’excès de vitesse et par conséquent des limitations de vitesse.

Mais ne boudons pas notre plaisir : nos trains « gévé », outre leur bruit impressionnant, produisent un cocorico technique du plus bel effet. Pourtant, on a le droit de remarquer qu’un aller-retour entre Phocée et Lutèce produit six heures de très grande vitesse pour se retrouver au même endroit. On va encore plus vite en ne bougeant pas !

Cela dit, j’adore les trains, même ceux à petite vitesse, avec la nostalgie des TPV de ma jeunesse…

7 juin 2001

Jouvence

Qu’il s’agisse de médicaments ou de chirurgie plastique, de gelée royale ou de cosmétique, l’espèce humaine s’affaire à « réparer des ans l’irréparable outrage ». Le vers de Racine, dans Athalie, est pourtant une mise en garde : l’irréparable ne se répare pas, et le rajeunissement est, comme on dit aujourd’hui, plus cosmétique que réel. La bonne vieille jouvence de l’abbé Soury, cependant, a soutenu bien des détresses. Mais la science fait des progrès ; malgré Viagra et DHEA, la fontaine de jouvence n’est pas pour demain. C’est un joli mot, jouvence, pour une belle légende : celle de la remontée du temps pour l’être vivant, par définition en route vers la mort. Alors que jeunesse, dérivé de jeune, a pris toute la place, l’ancien français, plus proche du latin, disait la jovente, comme les Romains juventa — l’italien a gardé gioventù. Jouvence est un dérivé de juventus qui a donné jouvenceau et jouvencelle, jolie manière de dire « jeune homme » et « jeune fille ». Et c’est à cause du poétique jouvenceau et, pour la fin du mot, de « adolescence », que la jovente est devenue jouvence, pour désigner, non pas une potion magique, mais une hydrothérapie mythique, fontaine, bassin, bain ou cure de la légende orientale, transmise en Occident par les romans antiques du Moyen Âge. Cette fontaine de jouvence évoque l’onde primordiale et, sans doute, l’amnios qui nourrit l’embryon.

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21

En franglais, une rave party.

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