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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Ainsi, le mythe n’oublie pas le réel, ce réel de la biologie qui, depuis qu’existent une embryologie, une génétique, une science des hormones, s’est donné des moyens pour connaître et mieux contrôler le mystère du vieillissement.

Cependant, les mots issus du latin juventus — trois syllabes, entre parenthèses, qu’un célèbre club sportif italien amène jusqu’à nous —, tels jeunesse et juvénile, conservent l’idée de début de vie et d’énergie native, naturelle ou miraculeuse. La fontaine de jouvence demeure un rêve, alors que l’obsession du rajeunissement est prise en charge par le progrès scientifique. Il n’est pas mauvais de conserver ces deux plans distincts, l’imaginaire, qui a des ailes, et l’action réelle, qui progresse lentement, mais améliore la vie. Et la jouvence, malgré sa nature rêvée, a pu donner à la recherche médicale son inspiration.

8 juin 2001

Explication

C’est un peu le leitmotiv, ces jours-ci : le défaut d’explications, et la demande d’explications. La justice demande des explications de toutes parts. Un seul exemple : elle reproche à un prélat ses silences protecteurs, quant aux pédophilies cléricales. Moins graves, mais irritantes, les explications insuffisantes et hésitantes de la SNCF aux passagers des TGV défaillants. Et les accrocs à la cohabitation ont pris dans la bouche du Premier ministre la forme du verbe s’expliquer, orné de deux compléments circonstanciels qui aggravent l’affrontement. S’expliquer devant les journalistes pour l’ancien trotskiste ; devant les juges pour son vis-à-vis élyséen.

L’explication, c’est le remède au secret, y compris le secret d’État, et ce devrait être un droit pour l’opinion. Il n’y a pas que les journalistes et les juges qui recherchent les explications : la démocratie s’en nourrit.

Expliquer, ex-plicare, c’est déplier et, au figuré, rendre clair — autrement dit, élucider — ce qui est caché, replié, embrouillé, entortillé, pas clair du tout. L’explication, c’est le pourquoi d’un fait incompréhensible et la raison, peut-être la justification, d’un comportement.

Là où les choses se compliquent, c’est quand la requête d’une explication est réciproque : on passe alors d’expliquer à s’expliquer. L’explication devient une variante de l’affrontement. La langue populaire l’exprime par des menaces du genre : « Viens dehors, si t’es un homme, on va s’expliquer. » L’explication entre le président et le Premier ministre est à peine plus douce. Si la culture du secret fait place à celle du pugilat, on n’aura pas avancé sur la voie de l’explicite, ne serait-ce que parce que l’émotion, la colère, l’indignation et tous les sentiments vifs dont raffolent les politiques, qui s’en servent, recouvrent la calme raison, et que la polémique interdit toute véritable explication.

On a envie de dire : cessez de vous expliquer réciproquement mais expliquez-vous l’un et l’autre, et surtout expliquez-nous.

14 juin 2001

Émeute

Plusieurs termes expriment l’action populaire, pacifique ou violente, dirigée contre un pouvoir qui n’est plus supporté. Ces mots, dans une gradation, vont de manifestation à émeute, puis à soulèvement et insurrection, jusqu’à révolte, avec pour terme révolution, qui met le régime politique contesté sens dessus dessous (révolution, c’est retournement) et, finalement, le remplace.

La manifestation, même avec un peu de casse, est d’abord faite pour manifester, pour exprimer une opinion, une revendication, une protestation, le plus souvent sans brutalité. En revanche, l’émeute et, plus encore, l’insurrection supposent que la protestation devient action et qu’une violence spontanée s’oppose à la violence du pouvoir et de ses serviteurs, qu’on appelle sans rire les « forces de l’ordre », l’ordre au sens militaire.

Dans cette perspective, l’émeute serait l’apparition des forces du désordre, avec affrontements, saccages et destructions, réels ou symboliques. On dit alors que la manifestation tourne à l’émeute.

À la différence de manifestation et d’insurrection, où l’on reconnaît l’idée de soulèvement et le verbe surgir —, émeute est un mot dont la raison d’être est oubliée. Ce n’était pas le cas, en France, avant le XVIIe siècle, où le rapport de ce mot avec esmeu, l’ancien participe passé du verbe esmovoir, émouvoir, était parfaitement perçu. L’émeute, qui a pris au Moyen Âge le sens de mouvement insurrectionnel, exprime une violente émotion. À l’époque de Louis XIV encore, on parlait d’émotion à propos d’un début d’insurrection.

Mais émeute est alors passé des idées de mouvement et d’émotion à celle de violence collective, violence que l’on n’interprétait pas encore en termes de contenu politique. On peut noter que le mot arabe que nous traduisons par « révolution », thawra, signifie concrètement et au figuré « soulèvement » : cela va du sable que soulève le vent du désert au taureau furieux et à la montée de la colère.

L’idée de soulèvement populaire conduit tout naturellement à celle de révolte, qui est un retournement (mot né en Italie, rivolto, de rivolgere, « retourner ») et finalement, à révolution. Et le moteur, c’est le mouvement, l’émotion et la fureur de l’opinion, quand le peuple est poussé à bout. C’est ce que disait ce mot, émeute, et ce que continuent à affirmer révolte, insurrection, et des mots berbères que j’ignore, mais qu’il faudra maintenant évoquer[22].

15 juin 2001

Neutralité

Les mots neutre et neutralité, que je souhaitais aborder pour répondre à Noël Mamère, puisque je n’ai pu le faire hier, manifestent une remarquable ambiguïté.

Appliquée à la peine de mort, la neutralité n’est certainement pas de mise. Ne pas être contre, c’est être pour. Il en va de même pour toute situation où il s’agit de prendre parti sur un système général inacceptable, surtout antihumaniste. En outre, la neutralité est ambiguë, ce que soulignait Albert Camus dans L’Homme révolté :

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22

Des populations de Kabylie venaient de manifester violemment contre le gouvernement algérien.

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