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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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« En régime capitaliste, l’homme qui se dit neutre est réputé favorable, objectivement, au régime ;

en régime d’Empire [autoritaire, totalitaire], l’homme qui est neutre est réputé hostile, objectivement, au régime. »

En revanche, la neutralité entre deux ou plusieurs opinions, ou entre des personnes, qui consiste à ne favoriser ni l’une ni l’autre, est une attitude de raison. Cette neutralité est alors impartialité et le mot neutre retrouve sa valeur originelle. Neuter, c’est en latin ne uter, « aucun des deux », uter, « l’un des deux », exprimant le choix.

C’est le sens positif du mot, qui exprime d’abord en français le pacifisme, le refus de prendre parti dans un conflit.

Mais lorsque neutralité devient synonyme d’indifférence, ou simplement d’ignorance, la notion devient perverse. On peut, on doit rester neutre devant l’affrontement d’adversaires, et cela doit signifier « sans pré-jugé », « sans favoritisme ». Mais on ne peut rester neutre devant une situation imposée qu’on juge mauvaise, voire insupportable.

Le rôle du bel indifférent ne va pas du tout à la véritable neutralité. Quand on prend une attitude neutre devant une situation brutale, telle la peine de mort en Chine ou aux États-Unis — Amnesty International en répertorie bien d’autres —, cela ressemble trop à une dérobade. La neutralité doit conserver sa valeur première : ne pas favoriser sans réflexion l’une des deux situations ou opinions, a priori. De même, la neutralité entre démocratie et totalitarisme est de nature à ruiner la vraie neutralité, celle qui choisit entre des options comparables, et acceptables.

22 juin 2001

Épidémie

La première réunion de l’ONU sur un sujet médical — on se demande pourquoi c’est la première — va être consacrée au sida. Ce mal est un syndrome, une association de symptômes. Depuis son apparition, en 1962, le sida est devenu l’épidémie du siècle, d’abord frappant des personnes dites « à risques » dans les pays riches, ensuite se développant massivement jusqu’à devenir l’une des plaies qui accablent l’Afrique.

Ces épidémies, fléaux des populations, portaient en latin un nom que nous connaissons bien, pestis : la peste d’Athènes au Ve siècle avant l’ère chrétienne, la peste de Rome, en 165, furent probablement des épidémies de typhus ou de choléra. Ce n’est qu’au XIXe siècle que peste prend son sens actuel, avec la découverte du bacille de Yersin, alors que le terme épidémie conserve une valeur générale.

Épidémie, sous diverses formes approximatives, apparaît au Moyen Âge, par emprunt au grec, où le mot est formé de épi-, « au-dessus » ou « dans », et demos, « le pays » et « le peuple », le démode démocratie.

Le mot s’applique à l’apparition dans un pays, dans une population, d’un grand nombre de cas pathologiques.

La raison d’être des épidémies, que l’on a subies passivement jusqu’au XIXe siècle, mais dont on connaît pourtant la nature à partir du XVIe siècle, c’est la contagion, mot apparenté à contact, avec l’élément qui signifie « toucher », tangere. La contamination par un virus, celui de l’immunodéficience humaine, ou VIH (en anglais HIV), est la cause reconnue du sida.

Le sida s’est mondialisé, et quand une épidémie se mondialise, elle devient pandémie. Or, la lutte contre le sida, qui a fait des progrès médicaux notables, échoue pour des raisons politico-économiques. Les traitements capables de juguler l’épidémie ne sont à la portée que des pays riches. La réunion de l’ONU, qui n’est pas une instance médicale, manifeste le vrai caractère des grandes épidémies : un mal collectif, plus catastrophique dans les populations et les États dépourvus de moyens financiers. Pour le biologiste, l’ennemi est un virus ; pour tout le monde, un autre ennemi s’est dévoilé : l’inégalité économique, représentée (entre autres) par les intérêts financiers des multinationales pharmaceutiques. Sans diaboliser les grands laboratoires, on doit admettre que l’épidémie des égoïsmes, celle des valeurs de marché financier, celle des indifférences sont aussi mortelles que celle des virus. Des agents infectieux, en vérité.

25 juin 2001

Coup de pouce

Le relèvement du SMIC un peu au-delà du chiffre de l’inflation est généralement qualifié de coup de pouce. Cette expression correspond aujourd’hui à « soutien, aide », mais, sans vraiment le dire, elle évoque une action plutôt discrète, car le mot pouce, s’il désigne un doigt assez charnu, évoque aussi la petite taille. À preuve, le célèbre Petit Poucet de Charles Perrault. Le coup de pouce ne vaut pas le coup de main.

Le mot latin d’où vient pouce, pollex, a désigné le gros orteil ; pour autant, coup de pouce n’est pas coup de pied. En français, le mot suscite un nombre étonnant d’expressions, comme y mettre les quatre doigts et le pouce. On peut aussi manger sur le pouce, ce qui est tout de même assez acrobatique. Quant à mettre les pouces, c’est « s’avouer vaincu ». Là, l’image est moins claire, sauf si l’on se souvient qu’avant les menottes on coinçait les pouces des prévenus dans des « poucettes ». En politique, comme dans la vie quotidienne, mettre les pouces, « abandonner », permet parfois de se tourner les pouces, geste symbolique de la paresse, ou plutôt de l’inaction ; cependant, en français québécois, voyager sur le pouce, expression traduite de l’anglais, c’est faire de l’autostop.

Quant à notre coup de pouce, il ne fut pas toujours innocent. Dans les chapitres argotiques des Misérables de Victor Hugo, donner le coup de pouce signifie « occire », peut-être à cause du rôle du pouce dans le coup de couteau — ou de l’étranglement. À la même époque, donner un coup de pouce dans la balance correspond à une malhonnêteté de commerçant, qui triche sur le poids de sa marchandise. De là l’expression donner le coup de pouce qui correspondait à « faire pencher la balance en sa faveur ». Ce genre de coup de pouce est parfaitement égoïste. Enfin, on peut dire des déclarations et explications politiques qu’elles travaillent, tel le sculpteur traditionnel, par coups de pouce successifs.

Le coup de pouce au SMIC, dénoncé comme trop fort par le Medef, comme infime et symbolique par les syndicats, est-ce un acte entièrement altruiste, dénué des intentions politiciennes du coup de pouce interventionniste ? Quoi qu’il en soit, et malgré l’absence de rapport entre pouce et le verbe pousser, trop ou pas assez de coups de pouce produit la réaction critique : « Faut pas pousser ! » Le pouce est un instrument délicat, à manier avec précaution.

26 juin 2001
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