En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Mon avis comptait assez peu. Les décisions, comme partout ailleurs, appartenaient au masculin, dont j’étais exclu. Les délibérations étaient aux mains de Bruno et des autres. J’ignore s’ils me réduisaient consciemment au silence ou si ce mécanisme opérait sans qu’ils s’en aperçoivent. Ils ne m’avaient pas écouté et avaient introduit le film dans le magnétoscope. Quand sont apparues les premières images ils ont plaisanté, puis l’agitation a progressivement changé de nature. Les respirations étaient de plus en plus saccadées. Les corps moites, les yeux fixés sur l’écran, l’appréhension perceptible sur les lèvres légèrement tremblantes, particulièrement tremblantes aux extrémités. Ils ont sorti leur sexe et se sont caressés. J’entends encore les gémissements, de véritables gémissements de plaisir. Je vois encore les sexes humidifiés.
J’ai dit que je devais partir et que je ne voulais pas assister à ce jeu, trop troublé. Je n’ai pas dit que j’étais troublé, j’ai tenté de le cacher, de prendre un air serein. En rentrant chez moi je pleurais, déchiré entre le désir qu’avaient fait naître en moi les garçons et le dégoût de moi-même, de mon corps désirant.
Je suis revenu passer du temps avec eux dès le lendemain. Nous n’avons pas évoqué le film tout de suite.
Nous nous sommes réunis dans le hangar comme les autres jours pour fabriquer des armes de bois en sculptant les bûches. Ce jour-là, mon cousin a rompu le bruit des marteaux et des scies Putain c’était bien le film l’autre fois quand même (mon cœur qui bat si fort quand il prononce ces mots que j’ai l’impression que chaque battement sera fatal, que le cœur ne supportera plus longtemps de telles secousses), il a repris C’est dommage qu’on peut pas faire la même chose que les acteurs du film. Il a attendu une poignée de secondes puis s’est remis à l’ouvrage (sa bûche), puis De toute façon y a pas assez de filles pour faire ça, et les filles elles sont trop coincées ici (coup de marteau, battement de cœur, coup de marteau, battement de cœur ; les deux s’accordaient pour former une symphonie infernale).
Quand ensuite il a posé la question, elle est venue soudainement. Ma mère aurait dit Elle est venue comme ça, comme une envie de pisser. Mon cousin a demandé On pourrait faire comme dans le film, les mêmes trucs. Les réactions ont été moins timides qu’on aurait pu s’y attendre chez ces enfants qui détestaient selon leurs dires, et déjà à dix ans, alors même qu’ils avaient dû en croiser peu, voire jamais, les tarlouzes. Ah ouais ça serait fendard, on se poilerait bien la gueule. Bruno a demandé où nous pourrions jouer à ce jeu, le faire, avant de proposer de rester dans le hangar. Les sourires qu’ils affichaient ne disparaissaient pas et constituaient pour eux l’assurance de pouvoir, à tout moment, transformer ce fragile projet en vaste plaisanterie. Ils parlaient à voix basse, comme si leurs mots étaient des explosifs qu’il fallait manipuler avec une extrême précaution et qui auraient pu, s’ils avaient élevé la voix, les détruire aussitôt. Mon cousin se rassurait et nous rassurait : ce n’était qu’un jeu auquel nous allions jouer, le temps d’un après-midi On pourrait le faire juste comme ça, pour s’amuser. Il m’avait suggéré d’aller voler des bijoux à ma sœur aînée Eddy, toi tu pourrais, ça serait encore mieux parce que ça le ferait plus, toi tu pourrais voler des bagues à ta sœur, et comme ça, celui qui mettrait la bague ça serait celui qui ferait le rôle de la femme, celui qui se ferait baiser, juste pour déconner, sinon on se tromperait sans les bagues, ça fera plus vrai. Avec les bagues on pourra bien reconnaître.
J’exécutai. Je n’étais plus capable de refuser. Je n’arrivais plus à faire semblant d’être rétif ou dégoûté. Mon corps ne me laissait pas d’autre choix que de faire tout ce qu’ils s’apprêtaient à me demander. J’ai couru jusqu’à ma chambre pour subtiliser les bagues que ma sœur cachait dans une petite boîte à bijoux violette. Quand je suis revenu ils étaient encore dans le hangar, j’ai dit Je les ai ramenées. Montre a ordonné Bruno. Il m’en a donné une, l’autre à Fabien Vous deux vous ferez les femmes, et moi et Stéphane on fera les hommes. Ils ne paraissaient pas anxieux. Plutôt prêts à jouer à un jeu inhabituel, risqué, mais rien d’autre qu’un jeu d’enfants, comme les jours où Bruno s’amusait à torturer les poules de sa mère. Je me rappelle de pendaisons de poules avec du fil de pêche, les poules qui poussaient des cris d’horreur, indicibles, inimitables, de poules brûlées vives ou même d’une poule qui, le temps d’une partie de football, avait fait office de ballon. Je me rendais compte, moi, que c’était toute ma personne, tout mon désir refoulé depuis toujours, qui m’entraînait dans cette situation. Je brûlais d’excitation.
Je me suis allongé face contre terre, ou plus précisément le visage contre la sciure de bois qui formait un épais tapis dans le hangar et qui entrait dans ma bouche à cause de ma respiration qui l’aspirait. Mon cousin a baissé mon pantalon et m’a tendu une des bagues que j’avais ramenées Ah et tiens, mets la bague sinon ça sert à rien.
J’ai senti son sexe chaud contre mes fesses, puis en moi. Il me donnait des indications Écarte, Lève un peu ton cul. J’obéissais à toutes ses exigences avec cette impression de réaliser et de devenir enfin ce que j’étais. Chaque coup de reins qu’il me donnait faisait durcir un peu plus mon membre, et, comme lorsqu’ils avaient regardé le film pour la première fois, les rires des premiers coups de reins ont rapidement cédé la place à l’imitation des soupirs des acteurs pornographiques, aux répliques qui m’apparaissaient alors comme les plus belles phrases qu’il m’ait été donné d’entendre Prends ma bite, Tu la sens bien. Pendant que mon cousin prenait possession de mon corps, Bruno faisait de même avec Fabien, à quelques centimètres de nous. Je sentais l’odeur des corps nus et j’aurais voulu rendre palpable cette odeur, pouvoir la manger pour la rendre plus réelle. J’aurais voulu qu’elle soit un poison qui m’aurait enivré et fait disparaître, avec comme ultime souvenir celui de l’odeur de ces corps, déjà marqués par leur classe sociale, laissant déjà apparaître sous une peau fine et laiteuse d’enfants leur musculature d’adultes en devenir, aussi développée à force d’aider les pères à couper et à stocker le bois, à force d’activité physique, des parties de football interminables et recommencées chaque jour. Le sexe de Bruno, plus vieux que nous, qui avait à ce moment une quinzaine d’années quand nous n’en avions que neuf ou dix, était bien plus massif que les nôtres et parsemé de poils bruns. Son corps était déjà celui d’un homme. En l’observant pénétrer Fabien, la jalousie m’a envahi. Je rêvais de tuer Fabien et mon cousin Stéphane afin d’avoir le corps de Bruno pour moi seul, ses bras puissants, ses jambes aux muscles saillants. Même Bruno je le rêvais mort pour qu’il ne puisse plus m’échapper, jamais, que son corps m’appartienne pour toujours.
C’était le début d’une longue série d’après-midi où nous nous réunissions pour reproduire les scènes du film et bientôt les scènes de nouveaux films vus entre-temps. Il fallait prendre garde à ne pas être surpris par nos mères, qui sortaient dans la cour plusieurs fois par jour pour arracher les mauvaises herbes du jardin, déterrer quelques légumes ou chercher des bûches dans le hangar. Quand l’une d’elles arrivait nous trouvions toujours le temps de nous rhabiller et de faire semblant de jouer à autre chose.
La frénésie s’emparait de nous. Il ne se passait plus un jour sans que je ne retrouve Bruno, mon cousin Stéphane ou Fabien, plus seulement dans le hangar mais partout où il était possible, comme nous le disions, de jouer à l’homme et à la femme, derrière les arbres au fond de la cour, dans le grenier de Bruno, dans les rues. Je ne me lavais plus les mains quand elles étaient imprégnées de l’odeur de leurs sexes, je passais des heures à les renifler comme un animal. Elles avaient l’odeur de ce que j’étais.