En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
(Je suis revenu deux jours dans le village de mon enfance pour réunir des informations sur ma famille. J’y suis allé dans le but de voir ma grand-mère et de lui poser des questions sur mon cousin Sylvain. Elle m’a accueilli dans son nouveau petit lotissement HLM où les maisons sont toutes exactement semblables. Elle a quitté celle dans laquelle elle a toujours vécu pour la revendre à ma sœur. C’était la deuxième fois que j’entrais là. Alors que la première fois que je suis venu la maison était propre, j’ai eu l’impression cette fois que ma grand-mère s’emparait progressivement des lieux. Odeur de saleté, de chien sale – elle a effectivement un petit chien avec elle dans sa maison de trente mètres carrés, tous ceux qu’elle avait dans son ancienne maison sont morts désormais. Je ne sais pas comment décrire cette odeur de chien sale, souvent présente dans les maisons du village, chez ma mère aussi. Elle m’a proposé quelque chose à boire et j’ai accepté. Elle m’a tendu un verre sale. Je suis resté silencieux, n’osant rien dire. J’ai pris le verre dans lequel elle a versé un sirop de fraise. Elle est allée jusque dans la cuisine où elle a rincé une petite bouteille de lessive vide avant de la remplir d’eau. J’ai compris qu’elle allait s’en servir de carafe. Malgré mon dégoût, je n’ai toujours rien dit et je l’ai laissée verser de l’eau dans mon verre, horrifié par les particules de lessive qui s’y trouvaient. Pendant deux heures je l’ai interrogée sur notre famille sans toucher à mon verre. Elle jetait dessus des petits regards furtifs et interrogateurs.)
Livre 2L’échec et la fuite
Le hangar
C’est arrivé peu après les premiers coups des deux garçons. Quelques mois plus tard tout au plus.
Tout a commencé lors d’une de ces journées que nous passions dans le hangar à bois des voisins. Bruno nous avait proposé cet après-midi-là d’entrer chez lui : ses parents n’étaient pas présents. Il avait proposé d’aller dans sa chambre pour regarder un film, insistant J’ai quelque chose, un truc terrible à vous montrer. Étant de cinq ou six ans plus jeunes que lui, nous cédions toujours à ses envies, lui qui se faisait appeler le chef de la bande.
Il nous avait fait asseoir sur son lit, un matelas à l’origine blanc ou écru devenu marron, orange à cause de la saleté, tourbillons de poussière quand nous nous asseyons dessus, odeur de renfermé, de placard humide. Il s’est absenté quelques secondes. Quand il est revenu il tenait dans la main une cassette vidéo, un film pornographique Un film de cul que j’ai volé à mon père, il le sait pas, parce que si il le saurait ça c’est sûr qu’y me tuerait. Il a proposé que nous le regardions entre amis. Les deux autres, mon cousin Stéphane et Fabien, l’autre voisin de Bruno, ont approuvé. Quant à moi je ne voulais pas. J’ai dit que ce n’était pas possible, on ne pouvait pas faire ça. J’ai ajouté que je jugeais ça suspect et même assez tordu, des garçons qui regardent ensemble un film pornographique. Mon cousin avait proposé d’un air faussement amusé, avec juste ce qu’il faut d’enjoué dans la voix pour qu’il puisse, si nous avions mal réagi, dire qu’il plaisantait, que cette proposition n’était qu’une plaisanterie, qu’il n’aurait jamais pensé sérieusement à cela, mais aussi juste assez de sérieux et d’autorité dans le ton pour que nous puissions comprendre que sa demande en était réellement une, il avait proposé que nous nous masturbions tous ensemble devant le film. Il y a eu un court silence. Tout le monde s’observait pour essayer de percevoir dans les yeux des autres comment il fallait réagir. Ne pas prendre le risque de donner une réponse qui aurait pu devenir un facteur d’isolement, de moqueries.
Je ne sais plus qui a pris ce risque le premier en acceptant la proposition de mon cousin, entraînant par là même l’approbation générale. Je ne pouvais pas accepter Mais moi j’ai pas envie de voir vos bites, je suis pas un sale pédé.
Je me tenais à l’écart de tout ce qui se rapprochait plus ou moins de l’homosexualité. Un soir, nous étions au stade municipal du village – en réalité, en ces temps-là et avant les travaux qui surviendront, plutôt une sorte de grande étendue d’herbe verte de laquelle sortaient, comme émergeant des profondeurs de la terre, des poteaux d’acier rouillé faisant office de buts –, stade dans lequel nous rentrions frauduleusement la nuit en escaladant les barrières. Nous allions y boire les bières ramenées de l’arrêt de bus. Ce soir-là, mon cousin Stéphane, qui avait bu, avait commencé à tenir des propos insensés sur lui-même et sur sa force physique Moi je suis une bête les mecs, je suis une bête, celui qui me touche il est mort. Il avait retiré ses vêtements un à un, justement dans le but d’exhiber cette puissance de son corps qu’il évoquait, jusqu’à être complètement nu. Dans le village, les hommes le faisaient régulièrement quand ils étaient ivres, comme mon oncle paralysé avant son accident ou Arnaud et Jean, qui chaque année à l’occasion de la fête municipale finissaient nus, debout sur les rangées de tables construites pour que les villageois puissent communier autour des barquettes de frites et des grillades. Les grillades étaient préparées par le père de Fabien, Merguez, surnommé ainsi parce qu’il était celui qui s’occupait du barbecue lors des festivités municipales et des brocantes. Fabien était également surnommé Merguez : les surnoms étaient héréditaires.
Les autres riaient Lui il est complètement bourré, rond comme une queue de pelle, plein comme une huître. Mon cousin courait d’un bout à l’autre du terrain de football, nu, en exhibant son sexe dont la taille imposante m’intimidait. Alors les autres garçons, hilares, se sont mis à l’imiter et à retirer leurs vêtements. Ils couraient, touchaient leur propre sexe et ceux des autres. Les sexes qui avec le mouvement des corps se retrouvaient propulsés d’une cuisse à l’autre, percutant une jambe puis l’autre puis le bas-ventre. Ils se frottaient, peau contre peau, pour mimer l’acte sexuel. Les garçons rient beaucoup de ces choses-là.
L’un d’entre eux m’a demandé pourquoi je ne les rejoignais pas. J’ai répondu assez fort pour être entendu de tous que je ne me livrais pas à ce type d’exercice, une fois de plus, comme avec le film que Bruno avait amené, que je trouvais ça gerbant, et qu’à les regarder, tous autant qu’ils étaient, avec leurs corps dénudés, je me disais que leur comportement était vraiment un comportement de pédés. En vérité, ces morceaux de chair me donnaient des vertiges. J’utilisais les mots pédé, tantouze, pédale pour les mettre à distance de moi-même. Les dire aux autres pour qu’ils cessent d’envahir tout l’espace de mon corps.
Je suis resté assis dans l’herbe et j’ai condamné leur comportement. Jouer aux homosexuels était une façon pour eux de montrer qu’ils ne l’étaient pas. Il fallait n’être pas pédé pour pouvoir jouer à l’être le temps d’une soirée sans prendre le risque de l’injure.