En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Sylvain, après la dispute, a pris la voiture et il est parti sans les enfants, la colère animant chacune des parcelles de son corps. Quelques kilomètres plus loin, un véhicule de police l’a arrêté.
Ma grand-mère à nouveau : Tu parles que quand les flics ils l’ont arrêté, ils savaient déjà. Tout était prévu. Ils l’ont pas dit tout de suite, ils ont fait semblant que c’était un simple contrôle, un truc de routine. Faire semblant de pas le connaître. Ils lui ont demandé qu’il souffle dans le ballon, alors quand il a soufflé, ils ont dû être contents, parce qu’ils avaient un prétexte en plus pour l’arrêter. Ils l’auraient fait avec ou sans ça, mais là ça faisait en plus, on appelle ça des circonstances aggravantes. Puis pour bien faire il avait fumé de l’herbe, et les flics ils sont pas cons, ils ont l’habitude, c’est quand même leur métier. Tout de suite ils l’ont senti. Ils ont fait un test d’alcoolémie, et tu connais Sylvain, il buvait bien. Une bonne descente, comme on dit, tu pourrais pas la remonter à pied. Là, je sais pas mais je crois quand même que les flics y prenaient du plaisir à le faire mijoter, à le faire attendre en se disant qu’il devait avoir la trouille. Celui qui parlait, le chef je crois bien, il a demandé ses papiers à Sylvain et il a été jusqu’à sa voiture pour vérifier sur son ordinateur, les petits ordinateurs qu’il y a toujours dans les voitures de police pour qu’ils puissent reconnaître tout de suite quelqu’un. L’identifier.
Il a pété les plombs Sylvain. Il a appuyé sur la pédale d’accélération, comme si il allait s’échapper. Donc le policier qu’est-ce qu’il a fait ? Ben il s’est mis devant la voiture, dire de l’empêcher de prendre la fuite. Je sais pas ce qui s’est passé dans la tête de Sylvain, un déclic, un coup de folie comme les chiens qui sont gentils comme tout et qui un jour se jettent sur la pauvre gamine qui joue tranquillement avec ses poupées dans le salon, qui lui bouffent le visage et que la gamine elle se retrouve soit morte, soit défigurée pour toute sa vie alors que souvent, dans ces cas-là, le chien il connaît bien la gamine, c’est le chien de la famille, qu’ils ont passé des heures et des heures ensemble, et que le clébard c’était le plus gentil du monde. Que les parents ils essayent de calmer le chien mais dans ces situations-là, t’as beau faire qu’est-ce que tu veux, c’est pas possible, pas possible du tout. Tu imagines toi, le chien que t’as élevé, que t’as nourri, avec qui tu faisais des câlins pis encore des câlins, et que tu le vois, là, devant toi, un beau jour sans prévenir, en train de bouffer tes enfants. Tu te jettes sur le chien, tu le tapes de toutes tes forces, paraît que quand t’es très en colère ou que t’as très peur ta force est multipliée par dix, tu cries, tu pleures, enfin bon j’essaye de m’imaginer parce que heureusement ça m’est jamais arrivé. Mais plus tu frappes le chien et plus il serre les dents sur le cou de ta gamine, et le sang qui coule partout dans la pièce, qui gicle même et ta petite fille qui essaye de crier mais qui y arrive même pas, c’est juste un souffle qui sort de sa bouche, je crois qu’on dit un râle, alors, je sais pas j’essaye d’imaginer, mais tu cours jusqu’à la cuisine chercher un couteau de boucher, tu reviens et tu poignardes ton clébard. On croit que c’est facile de tuer quelqu’un comme ça, mais en vrai, je le sais quand je tue mes poules pour les manger, en vrai c’est dur. Il faut bien appuyer sur le couteau pour qu’il s’enfonce dans la chair, faut avoir des forces. Faut le vouloir, je te le dis moi. Tu fous des coups de couteau au chien mais il est trop tard, parce que quand t’as enfin réussi à le crever cette sale bête, tu te rends compte que ta gamine elle est déjà à moitié morte. Deux cadavres sur le dos.
Enfin bref c’est pas ce que je disais, c’était pas ce que je voulais dire. Sylvain. Il appuie sur la pédale d’accélérateur, le flic se met devant pour l’empêcher de se barrer, mais il se passe un truc dans la tête de Sylvain et il démarre, il accélère, il fonce sur le policier et il lui rentre dedans. Le flic il passe par-dessus le pare-brise. Ça va parce qu’il lui arrive rien de grave, il se relève tout de suite et avec ses collègues ils poursuivent Sylvain, la même chose que les courses-poursuites qu’on voit à la télé. Mais mon biloute, il se laisse pas faire, il arrive à semer la police. Ils le perdent.
Quelques heures plus tard Sylvain était retrouvé sur un chantier où l’on construisait de nouvelles maisons. Il savait qu’il finirait par être arrêté. Il s’est rendu sur les lieux avec la batte de base-ball qu’il gardait toujours dans sa voiture au cas où l’un des garçons à qui il devait de l’argent – le trafic de drogue – ne le surprenne un jour et ne l’agresse pour récupérer son dû. Il avait brisé les fenêtres une à une, poussant des cris qui résonnaient dans la nuit calme. Il avait tout brisé, essayant de mettre le feu et hurlant toujours plus fort, de sorte qu’on aurait pu croire qu’il avait cherché à avertir les voisins (et donc, indirectement, la police) de sa présence. Il ne voulait pas aller en prison, y retourner pour un simple refus de rentrer de permission. Justifier sa peine. Quand la police est arrivée elle l’a découvert au milieu des bris de verre, des morceaux de briques et de tuiles qu’il avait projetées contre les murs. Il avait écrit sur le mur NLP, d’immenses lettres tracées à l’aide d’une bombe de peinture. Il n’a pas opposé de résistance quand les menottes lui ont été mises.
Sylvain est arrivé au tribunal. Il avait l’air très calme, comme lorsque la police l’avait arrêté. Moins agité qu’on aurait pu le penser et qu’il avait pu l’être auparavant. Le procureur lui a posé les questions habituelles : pourquoi avoir fait ça, pourquoi de cette façon-là, les questions sur son passé, ses enfants, sa vie privée Et votre père que vous n’avez jamais connu, votre mère qui vous a abandonné, pensez-vous que tout ça, que tous ces éléments de votre vie soient pour quelque chose dans vos actes de délinquance ? D’autres questions qu’il ne comprenait pas à cause du langage, pas seulement de l’institution judiciaire, mais des mondes où les individus font des études Affirmeriez-vous que vos actes sont imputables à des contraintes extérieures ou avez-vous la sensation que seul votre libre arbitre était en jeu dans cette affaire ? Mon cousin a balbutié qu’il n’avait pas compris la question et il lui a demandé de répéter. Il n’était pas gêné, il ne ressentait pas directement la violence qu’exerçait le procureur, cette violence de classe qui l’avait exclu du monde scolaire et, finalement, par une série de causes et d’effets, cette violence qui l’avait mené jusque-là, au tribunal. Il devait penser au contraire que le procureur était ridicule. Qu’il parlait comme un pédé.
Après cette série de questions, il lui a enfin demandé – une simple formalité puisque tout le monde pensait savoir – ce qu’il avait voulu dire avec ce NLP. Ma famille en avait déjà longuement parlé depuis l’arrestation Sylvain c’est vrai qu’il a jamais pu sentir les flics, il peut pas les voir en peinture. Le procureur lui a demandé d’où lui venait cette haine de la police, pourquoi avoir pris le soin, alors qu’il était en train de tout mettre à sac sur ce chantier dévasté après son passage (éclats de verre, de briques, d’ardoises), d’aller chercher une bombe de peinture dans sa voiture pour écrire NLP, sigle qui signifie, tout le monde le sait, Nique la police, sur le mur, un acte qui aurait été calculé longtemps à l’avance et qui – de ce fait – ne correspondait pas à l’état de folie que reflétait le comportement de Sylvain sur le chantier. Mais monsieur le procureur vous avez rien compris. NLP ça voulait pas dire Nique la police. Ça voulait dire Nique le procureur. Cet affront au procureur fait, aujourd’hui encore, frémir les membres de ma famille quand ils racontent cette histoire Il avait des couilles celui-là. Il est retourné en prison, il avait pris six ans. Et puis un cancer des poumons à un stade avancé a été diagnostiqué. Il a refusé les médicaments. On l’a retrouvé un matin, mort, dans sa cellule de prison. Il n’avait pas trente ans.