En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Un dur.
Au début, il s’est assis, il a fait comme si de rien n’était. Il m’a demandé, et ça il ne le faisait jamais, il ne l’avait jamais fait en presque trente ans, alors c’était un indice en plus, il m’a demandé ce que j’avais fait de ma journée. C’était con. C’était bête parce qu’il s’en doutait bien. Mais j’ai joué le jeu. J’ai répondu : J’ai été chercher le pain à la boulangerie, j’ai donné à manger aux poules, et puis j’ai regardé la télé tranquillement dans mon canapé. Comme d’habitude. Lui il était là, comme une gueuge. À ce moment-là y a eu un silence. Tu sais que dans ces moments-là, ils paraissent longs les silences. C’est presque comme si tu comptais les secondes, et comme si une seconde ça durait une heure. Ça fout mal à l’aise. Je veux dire, d’habitude, je suis pas mal à l’aise avec Sylvain. Jamais. Je l’ai élevé, alors les silences, au bout d’un moment, on oublie. Ça n’a plus d’importance, c’est la vie. C’est même pas qu’on s’en fout, c’est qu’on s’en rend même pas compte. Mais ce jour-là, ce jour-là c’était pas pareil.
Mon cousin a pris la parole après ce long silence. Le plus difficile pour lui était qu’il savait que ma grand-mère avait compris. Il s’apprêtait à dire quelque chose qu’elle avait anticipé. L’appréhension de ne pas le dire correctement, qu’elle ne comprenne pas. L’enjeu n’était pas de lui dévoiler quelque chose mais de faire en sorte qu’elle accepte ce qu’elle savait déjà. Il a donc déclaré qu’il ne retournerait pas en prison. Non pas qu’il ne voulait pas, que c’était sa volonté qui était en jeu, un choix à faire, là, dans cette situation, mais qu’il ne pouvait pas, c’était impossible. Il ne pouvait plus manger tous les jours la même nourriture Je te jure mamie, on parle toujours de la bouffe de l’hôpital, mais là-bas c’est encore pire. Voir les autres détenus qu’il haïssait, même les amis qu’il s’était faits là-bas, d’ailleurs, ceux avec qui il passait du temps pendant les pauses dans la cour, à qui il parlait de sa femme et de ses enfants, ceux qui étaient devenus une deuxième famille pour lui, il disait mon clan, ceux qui le protégeaient, l’aidaient, qu’il protégeait et aidait en retour, même eux il les détestait quand il y réfléchissait (comme si les individus, les autres, étaient toujours associés à un lieu, un espace, un temps particuliers, dont il était impossible de les dissocier, comme s’il existait une géographie des liens, de l’amitié, et que la détestation des lieux entraînait, inexorablement, fatalement, la détestation de ceux qui s’y trouvent). Il ne pouvait plus sentir l’odeur des cellules, plus entendre le fou du dessus qui chaque nuit tapait des poings contre le mur, faisant vibrer non pas les barreaux, car il n’en existe quasiment plus dans les prisons modernes, mais les portes de métal qui les remplaçaient. Sylvain était moins perturbé par le bruit que faisait le fou que par la peur de se voir en lui, de se dire que pourrait arriver son tour, le jour où ce serait lui qui, trop las de rester enfermé dans ces quelques mètres carrés, basculerait dans cet état de démence.
Ma grand-mère : Alors il me l’a dit, Je suis désolé mamie mais j’y retournerai pas. Il me fixait bien dans les yeux. J’ai pas baissé les miens. Moi aussi je le fixais pour lui montrer que ce qu’il était en train de me dire je pouvais l’entendre sans problème, j’étais pas choquée. Il avait pas besoin de parler avec des mots gentils. C’est pas parce que je suis une femme. Donc moi qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai fait un peu la moue j’ai fait la tronche, faire semblant d’hésiter et même d’être un peu en colère, histoire de savoir si il était vraiment sûr et certain de ce qu’il voulait. Il savait. Si j’aurais dit que non, qu’il devait y retourner, il m’aurait répondu, et faut avouer qu’il aurait pas eu complètement tort, c’est ça qu’il m’aurait retourné : Tu veux que je finisse en taule, crever en taule ? Je pouvais pas me le permettre. Je lui ai demandé
T’es sûr de toi, sûr de ton choix ? Il a répondu : Oui mamie parce que si je retourne là-bas, aucun doute, tu me verras plus jamais. Ça m’a un peu foutu les boules quand il m’a dit ça. Je me suis retenue de pleurer alors que je suis pas une femme qui pleure moi en temps normal. J’ai fait semblant de me moucher en disant Ah bordel de merde c’est la récolte des blés ça me file le rhume des foins. Il m’a embrassée et il est parti.
Sylvain est rentré chez lui après ça. Il a fêté sa liberté avec quelques amis. Tout s’est bien passé dans un premier temps, la police n’est pas venue le trouver tout de suite. Il avait dû imaginer à cause des séries télévisées qu’il regardait, l’espace d’un instant, que la police arriverait, des dizaines de voitures et peut-être même un hélicoptère, qui tous auraient encerclé la maison, déclarant, vociférant dans un mégaphone Monsieur Bellegueule, vous êtes en état d’arrestation, ne faites plus aucun mouvement.
Quand il a atteint l’ivresse (Ce soir je me la mets pour fêter ça), il est allé chercher ses enfants, dans leur chambre, qui regardaient une cassette vidéo Les enfants on va faire un tour en voiture. Comme mon père qui, lorsqu’il était saoul, ressentait toujours ce besoin de prendre le volant. Un défi contre lui-même. Les enfants étaient heureux, ils ne se demandaient pas pourquoi maintenant, à cette heure-ci. Ils ont mis leurs chaussures en gardant leur pyjama. Sa femme a dit Non. Elle lui a dit qu’il avait trop bu, trop pris de drogue pour ce soir, ce serait déraisonnable de sa part T’as quand même pas envie de te bousiller et de bousiller tes gosses avec. La dispute a éclaté. Sylvain disait à sa femme qu’elle n’avait pas à dire ça. Elle ne pouvait pas se le permettre. Elle ne savait pas ce que c’était de vivre en prison, tout ce qu’il avait vécu, qu’elle ne pourrait jamais, même avec la meilleure volonté du monde, soupçonner ce que cela représentait. Ces paroles que fait surgir l’alcool et dont on ne sait jamais vraiment si elles sont enfouies depuis trop longtemps, refoulées au fond de celui qui les prononce, ou si elles n’ont aucun rapport à la vérité En plus c’est de ta faute si j’ai fini en prison, parce que tu m’as pas assez aimé, sinon j’aurais pas ressenti le besoin de faire des conneries comme ça, j’ai juste essayé de compenser un manque d’amour, déjà que ma mère m’avait abandonné, j’ai toujours été abandonné moi quand on y réfléchit. Un discours professé par les psychologues à la télévision que ma grand-mère lui avait mis dans la tête. Elle m’avait déjà dit, à moi, que la femme de Sylvain ne s’en occupait pas assez et qu’elle était, en ce sens, responsable de son comportement. Dans le village, les comportements des hommes étaient souvent imputés aux femmes, dont le devoir était de les contrôler, comme lors des bagarres à la sortie du bal Alors tu parles que sa femme elle, elle s’en foutait de Sylvain. Une vraie salope.