En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Mon oncle avait fait les frais de la négligence des hommes vis-à-vis de leur santé. Durant toute sa vie il avait fumé sans jamais se poser les questions de l’excès, des limites, du raisonnable. Le tabac jaunissait ses dents, plus noires que jaunes, l’odeur des Gitanes imprégnait ses vêtements. Il avait fumé mais aussi beaucoup bu après le travail, comme mon père, pour oublier ses journées harassantes à porter des cartons, des colis, à manger en quinze minutes montre en main un mauvais repas réchauffé, préparé la veille par sa femme et déposé dans sa gamelle. Le bruit du centre de tri, assourdissant, agressif même. À peine le temps de s’asseoir pour déjeuner et le rappel oppressant du chef de chaîne s’il dépassait d’une minute le temps de sa pause. Ma mère me parlait de son penchant de plus en plus prononcé pour l’alcool Ça y est il est devenu alcoolique ton oncle comme tous les autres, vraiment tous les mêmes, pas un pour rattraper l’autre. De plus en plus fréquemment il était possible de le voir tituber dans les rues, insultant les habitants du village, adressant des propos obscènes aux jeunes femmes Toi je te baise, ramène ton cul chérie, viens salope allant jusqu’à retirer ses vêtements pour montrer son sexe en public. Ma tante essayait de rester digne, de feindre d’ignorer les débordements de son mari devant les autres femmes à la sortie de l’école.
Quelqu’un a fini par le trouver inanimé sur le trottoir, presque mort, face contre terre et la peau du visage à vif, écorchée par la chute qu’il venait de faire, le nez brisé. Coma éthylique. Celui qui l’a découvert a appelé les pompiers.
Mon oncle retrouvé tête contre le bitume, emmené à l’hôpital par une ambulance. Au bout de quelques minutes, presque la moitié du village se trouvait rassemblée autour de son corps inerte. Ma tante est venue nous voir le soir même, le visage fermé, dur, sans une larme. Elle nous a dit que la situation était grave. Mon oncle avait trop fumé, trop bu, son hygiène de vie déplorable avait provoqué un accident vasculaire cérébral. Il était paralysé Le médecin il m’a dit qu’il se réveillerait peut-être même pas, moi je lui avais dit d’arrêter l’alcool, je lui avais dit mais il en avait rien à faire du tout. Trop borné qu’il était.
J’apprenais deux semaines plus tard l’existence et la signification du mot hémiplégie. Mon oncle était paralysé de toute la partie gauche de son corps. Il allait rester alité jusqu’à la fin de ses jours – ce qui, avait précisé le médecin avec cet air désolé qu’ils prennent en ces circonstances, ne devrait pas se faire attendre trop longtemps. Son état de santé ne cessait de s’aggraver. Les quintes de toux duraient des heures, il poussait des cris toute la journée, et particulièrement la nuit, où il réveillait ma tante pour qu’elle le change de position dans le lit, le retourne à cause de ses membres qui s’engourdissaient, les fourmis dans les bras. Ma tante : Moi j’en peux plus, j’ai envie de me foutre en l’air des fois. Ses crises de démence, probablement à cause de la situation dans laquelle il se trouvait, la lassitude d’une existence alitée dans le salon. Il n’y avait pas de place dans la chambre pour que l’on puisse y installer le lit d’hôpital. Il insultait ma tante Salope, de toute façon t’as qu’une envie c’est que je crève, t’attends que ça.
Ma tante : Et quand il me dit ça je trouve que c’est pas juste, parce que j’aurais pu, si j’aurais voulu, j’aurais pu l’envoyer dans une maison de retraite, mais j’ai pas voulu, j’ai préféré rester avec lui et m’en occuper, je vais m’en occuper jusqu’à la mort, je suis sa femme c’est normal.
Malgré la situation mon oncle refusait de se soigner.
Ma tante, toujours : Et moi je peux rien lui dire, c’est sa fierté il a jamais aimé ça les médicaments, c’est un homme je peux rien dire. Mais tant pis pour lui parce que si ça continue il pourrait lui arriver des bricoles, la même chose qu’à Sylvain.
Sylvain (un témoignage)
Sylvain était très admiré dans la famille. Mon cousin Sylvain, de dix ans mon aîné, un dur, avait passé une grande partie de sa jeunesse à voler des mobylettes, organiser des cambriolages où il raflait des télévisions et des consoles de jeux pour les revendre ensuite, vandaliser des bâtiments publics, faire sauter des boîtes aux lettres. Il s’était fait arrêter à plusieurs reprises alors qu’il dealait de la drogue ou qu’il conduisait ivre, ses enfants assis sur la banquette arrière Il arrêtait pas de faire des conneries. Il était pas comme toi, lui, l’école ça lui plaisait pas. Quand ma tante, ou n’importe quel autre membre de ma famille, parlait des exploits de Sylvain, la fierté d’avoir dans la famille un dur aussi dur prenait toujours le pas sur l’inquiétude ou les reproches Faudrait qu’y se calme un peu Sylvain, il va perdre la garde des gosses.
Sylvain avait été élevé par notre grand-mère après que sa mère eut perdu la garde de ses enfants en raison, je crois, de son alcoolisme. Elle avait déjà attisé la méfiance des services sociaux, ayant fait la plupart de ses enfants avec son propre cousin.
Après plusieurs petits délits de toutes sortes, et à force de reproduire sans cesse les mêmes infractions, le tribunal a pris la décision – de longs mois déjà que la sentence menaçait de tomber sur mon cousin – de l’envoyer en prison, une peine d’une trentaine de semaines. Lorsqu’elle rentrait des visites au parloir, ma grand-mère nous racontait les difficultés qu’il rencontrait : les bagarres avec les autres détenus, la vie quotidienne en prison, particulièrement difficile pour les plus pauvres détenus. Tout était payant là-bas Vous vous rendez compte, même le papier cul il doit le payer. Franchement c’est scandaleux. Et aussi, ma grand-mère osait à peine le dire, seulement quelques insinuations qui la faisaient rougir et baisser les yeux, les viols commis par les détenus sur les autres détenus, et, en l’occurrence, sur mon cousin. Elle n’en était pas certaine puisque Sylvain en parlait à peine du bout des lèvres, comme elle. Un partage de l’humiliation sans les mots.
Après quelques semaines de prison, le tribunal lui avait accordé une permission, pour bonne conduite, disait ma grand-mère, un week-end, le temps de voir sa famille et ses amis. Il avait mis en place un programme, minutieusement, passant des heures, des nuits à en rêver sur son lit, à organiser ses jours de liberté à venir avec l’excitation d’un enfant tandis que le week-end en question s’approchait et que cet emploi du temps devenait toujours plus concret (je ne fais ici qu’essayer d’imaginer, de reconstituer l’état d’esprit de mon cousin à ce moment-là). Il avait raconté à ma grand-mère le sentiment de bonheur qu’il avait éprouvé durant sa permission. Il avait compris que quiconque avait connu autant de difficultés pouvait éprouver le bonheur mieux que n’importe qui d’autre. Il avait compris que l’un n’existait que par rapport à l’autre et qu’il manquait quelque chose à ces gens qui ne connaissent que le confort sans jamais éprouver le besoin ou l’humiliation. Comme si ceux-là n’avaient pas vraiment vécu.
Il avait pu faire l’amour à sa femme, jouer avec ses enfants, choisir l’heure et la composition de ses repas. Il a vite fait été au McDo, ça lui manquait.
Ma grand-mère nous a raconté la suite, l’air désolée.
Quand il est venu me voir – c’était la veille au soir du jour où il devait retourner dans sa cellule de la prison –, je l’ai tout de suite vu. Je l’ai vu dans ses yeux qu’il y avait un truc qui clochait, parce que je le connais bien mon Sylvain, c’est moi qui l’a élevé. J’ai appris. Il avait l’air triste, mais aussi, en même temps, c’est dur à expliquer, pas facile, en même temps il avait l’air content, parce qu’il savait qu’il y retournerait pas. Tout était déjà prévu dans sa tête. Je crois bien même que quand il a ouvert la porte et qu’il est rentré, tout de suite, dans la seconde même, j’ai compris qu’il avait déjà choisi de plus remettre les pieds là-bas. Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise moi, ça faisait tellement longtemps que je l’avais pas vu si heureux mon Sylvain, et ça aurait servi à rien, vous le connaissez, personne n’a jamais réussi à le faire changer d’avis.