En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Ma mère m’avait aussi relaté cet épisode de la vie de mon père, quand, vers vingt ans, il avait décidé d’arrêter l’usine, de tout quitter pour partir dans le sud de la France Il a dit merde à son patron, c’était pas facile tu sais, tu t’en rends bien compte ici les gens ils bougent pas. Ils commencent l’usine après le collège pis ils restent dans le village toute leur vie ou alors ils s’installent dans un patelin mais pas trop loin. Ton père lui il s’est carrément barré.
Mon père est parti. Il avait dû en rêver très souvent. Il s’imaginait que là-bas le soleil aiderait à supporter l’usine, que les femmes seraient plus belles. Il est parti. À Toulon il a tenté de trouver du travail, sans succès. Ma mère : Il a essayé de trouver du travail comme serveur dans un bar mais je crois bien qu’il a passé plus de temps à picoler au comptoir du bar qu’à y demander du travail. Je sais pas si il faisait des trucs en échange, ce qui se passait vraiment parce que ton père il est pas bavard, mais c’était une vieille femme qui l’hébergeait. Une vieille avec plein d’argent. Une mormone dans mes souvenirs.
Lors de son voyage, il s’était lié d’amitié avec un jeune voyou (ma mère disait : un pique-pochette, elle écorchait sans arrêt les mots) qui se faisait appeler Neige, un surnom ironique à cause de sa peau mate de Maghrébin. Ils sont devenus des amis très intimes, passant leurs soirées ensemble, partant draguer les filles à deux. Ils ont été inséparables plusieurs mois avant que mon père ne revienne dans le Nord, ma mère ne savait pas pourquoi. Son passé l’avait rattrapé, comme si en dépit de ses efforts il ne pouvait pas y échapper. Ce qu’elle ne comprenait pas : Et donc c’est pour ça que ton père en parle pas de ça, de son voyage quand il vivait dans le Sud, parce que quand même c’est bizarre, c’est pas logique, il dit qu’il faut tuer les bougnoules et quand il vivait dans le Midi, son meilleur copain c’était un bougnoule. Je te dis ça parce que je comprends pas pourquoi ton père il est raciste comme ça, moi je suis pas raciste, c’est vrai que les Arabes et les Noirs ils ont tous les droits et ils prennent tout notre argent de l’État, mais quand même je suis pas à vouloir les tuer ou à vouloir les pendre ou les mettre dans les camps comme ton père.
La résistance des hommes à la médecine
À force d’injures et des remarques de mon père, j’avais donc fini par me rapprocher de quelques garçons du village. Si je les appelais les copains, ma bande, il était évident que c’était un fantasme que j’exprimais et que j’étais plutôt un élément isolé qui gravitait autour d’eux. Jamais je ne parvins à complètement m’intégrer aux cercles de garçons. Nombreuses étaient les soirées où ma présence était soigneusement évitée, les parties de football auxquelles on ne me proposait pas de participer. Ces choses dérisoires pour un adulte qui marquent un enfant pour longtemps.
Plusieurs fois par semaine nous nous retrouvions dans le hangar à bois des voisins, sans véritablement planifier ces moments. Un vaste hangar planté au milieu de la cour, imposant, comme construit dans la précipitation ou victime d’une terrible tempête, sans cesse sur le point de s’effondrer. Il en existait dans la quasi-totalité des jardins, fabriqués avec de larges et fines tôles d’acier récupérées à la décharge. À cette époque – c’était pourtant il y a peu de temps, au tout début du XXIe siècle : le village, loin de la ville, du mouvement et de l’agitation, était aussi à l’écart du temps qui passe –, les grillages ne divisaient pas encore les jardins et nous partagions derrière les maisons une grande cour commune qui nous permettait de nous retrouver facilement, sans en avertir les adultes, sans être vus.
Nous restions l’après-midi à jouer au milieu des tas de bois et des sciures qui témoignaient des heures que passaient les hommes à couper des bûches pour alimenter les poêles et chauffer les maisons. Je marchais les pieds nus au milieu des clous rouillés et des écorces couvertes de champignons, ma mère qui hurlait On marche pas à pieds nus, c’est dangereux, les clous dans le bois, le risque du tétanos ou d’une infection. T’es vraiment pas bien toi, tu peux pas mettre des pompes et faire un peu gaffe. Aussi : Ah celui-là il a beau être fort à l’école, il est pas malin.
Un jour, comme ma mère l’avait prédit, je marche sur un clou. La honte, ou plutôt l’orgueil, qui m’empêche de lui dire qu’elle avait raison. Je décide de me taire, cacher la plaie ouverte par le clou dans mon pied droit. Après quelques jours apparaît une tache noire et suppurante sur mon pied, qui prend de l’importance, gagne en surface, s’étale comme une tache d’encre sur un tissu. Quelques jours encore, et puis l’inquiétude qui progressivement m’envahit, comme ces prises de conscience trop tardives qui plongent dans l’inertie. Ces fois où, plus le temps passe, plus les chances de corriger une erreur, de régler une situation embarrassante, sont minces, et plus la capacité à réagir s’amenuise. Je décide enfin – après un effort colossal pour m’arracher à l’inaction, à la contemplation d’une situation de plus en plus délicate, et même, je crois pouvoir le dire, dangereuse – d’appliquer chaque jour (plusieurs fois dans une même journée, car à ce stade ce n’est plus l’inquiétude mais la panique qui me saisit face à ce mot dont je ne sais rien ou du moins que très peu de choses mais qui résonne en moi sans me laisser de répit : tétanos) du parfum pour désinfecter la plaie – parfum bon marché à l’odeur repoussante que portait ma mère. Quand elle sent l’odeur de son parfum sur moi, elle me demande si je ne suis pas fou à porter un parfum de femme, celui de ma propre mère. Elle formule la thèse de la folie pour ne pas laisser échapper cet autre mot, pédé, ne pas penser à l’homosexualité, l’écarter, se convaincre que c’est de la folie qu’il s’agit, préférable au fait d’avoir pour fils une tapette.
J’avais hérité de mon père ce détachement vis-à-vis des problèmes de santé. Plus encore que d’un détachement, il s’agissait de méfiance, d’hostilité à l’égard de la médecine et des médicaments. Il me faudra des années, même adulte, même loin du village de mon enfance, du monde qui m’a créé, pour accepter de prendre des médicaments. Aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher d’éprouver une sorte de répulsion à l’idée d’ingérer des antibiotiques ou d’appeler un médecin. D’une manière générale – pas seulement mon père –, les hommes n’aimaient pas ça. Ils en faisaient un principe Moi je fais pas de chichis à prendre de médicaments tout le temps, je suis pas une lopette. J’avais été façonné par l’expérience de la résistance à la médecine, notamment en raison de mon désir obsessionnel de m’identifier, de mimer – sinon singer – les caractéristiques masculines. « Qui ne se sent pas un homme en effet aime à le paraître et qui sait sa faiblesse intime fait volontiers étalage de force. »