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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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— Ils savent où il crèche, le chien ?

— Non.

— Alors je vais le voir pour lui parler, pour le rassurer des fois que je m’en aille, qu’il ne s’inquiète pas, je reviendrai.

— Quand ?

— Quand je reviendrai ?

— Non. Quand vas-tu voir le chien ?

— Ben tout de suite. Des fois qu’ils m’attrapent, faut que je prévienne le chien avant. Tandis que pour ma mère — elle a sa raison, ma mère ?

— Oui.

— Très bien. Alors si je vais en taule, les flics préviendront ma mère. Tandis qu’ils ne préviendront pas le chien. Tu penses. Pas un pour racheter l’autre. Donc ça, prévenir le chien, c’est à moi de le faire. Et le plus tôt possible.

Adamsberg passa les doigts sur le ventre duveteux de Charme, vida son verre dans celui de Lucio et se leva, frottant les fesses de son pantalon.

— Dis voir, hombre, dit Lucio en levant sa grande main. Si tu veux voir ce gars tout seul avant qu’il ait vu le chien et avant que le chien ait vu les flics, faut prendre la route maintenant.

— Je n’ai pas dit que je le ferai.

— Non, tu ne l’as pas dit.

Adamsberg roulait doucement, conscient que la fatigue et le vin avaient entamé ses moyens. Il avait coupé son portable et le GPS de la voiture, au cas où il existerait un flic aussi malin que Lucio, ce qui n’était pas donné, pas même dans les contes et légendes de Mordent. Aucun plan précis concernant cette brute d’Émile. Sauf ce qu’avait résumé Lucio : arriver à Châteaudun avant que les flics n’arrivent au chien. Pourquoi ? Parce que les crottins étaient différents ? Non. Il ne le savait pas quand il avait laissé fuir Émile, si tant est qu’il l’ait fait. Alors ? Parce que Mordent avait traversé sa route comme un buffle ? Non, Mordent déraillait, voilà tout. Parce que Émile était un bon gars ? Non, Émile n’était pas un bon gars. Parce que Émile risquait de crever de faim comme un rat dans les broussailles par la stupidité d’un flic déprimé ? Peut-être. Et le ramener en taule, était-ce mieux que la broussaille ?

Adamsberg n’était pas fort pour les volutes entraînées par les « peut-être », alors que Danglard en raffolait à en perdre l’équilibre, attiré par le gouffre noir de l’anticipation. Adamsberg roulait vers la ferme et voilà tout, priant pour qu’aucun flic n’ait entendu sa conversation du matin avec Émile la brute, avec Émile l’héritier, propriétaire à Garches et Vaucresson. Tandis que Danglard se débattait en ce moment même dans le tunnel sous la Manche, gorgé de champagne, tout cela parce qu’il s’était demandé, peut-être, si un cinglé avait coupé les pieds de son oncle, à moins qu’il ne s’agisse des pieds d’un cousin de son oncle, là-bas, dans les monts lointains. Tandis que Mordent fixait les murs de la prison de Fresnes et, bon Dieu, que pouvait-on faire pour Mordent ?

Adamsberg gara la voiture sur un bas-côté, dans l’ombre des bois, et fit les cinq cents derniers mètres à pied, avançant doucement, tâchant de se repérer. La barrière que sautait le chien, mais quelle barrière ? Il tourna pendant une demi-heure autour de la ferme — trois quarts laitier, un quart viande —, les jambes fatiguées, avant de localiser la barrière la plus probable. Loin, d’autres chiens hurlaient en sentant son approche et il se cala contre un arbre sans plus bouger, vérifiant son sac et son arme. L’air sentait le crottin, ce qui le conforta, comme tout être humain. Ne pas s’endormir, attendre, espérer que Lucio ait eu raison.

Un faible gémissement, un petit lamento irrégulier lui parvenait dans le vent tiède, plus loin que la barrière, peut-être à cinquante mètres de là. Une bestiole coincée ? Un rat dans les broussailles ? Une fouine ? En tout cas pas plus gros que ça. Adamsberg cala mieux son dos contre le tronc, replia les jambes, se balança doucement pour ne pas s’endormir. Imagina le trajet d’Émile depuis Garches jusqu’ici, marche et auto-stop, avec des routiers peu regardants sur l’aspect du gars s’il payait le coup. Ce matin, Émile portait sur son bleu un blouson léger assez graisseux, tout effiloché aux manches. Il revit les mains d’Émile avant que sa phrase ne lui revienne. Ses deux mains face à face et doigts écartés, dessinant le volume du chien. « Pas plus gros que ça. » Adamsberg se redressa sur un genou et écouta le lamento persistant. Pas plus gros que ça. Son chien.

Progressant doucement, il s’avança vers le lamento. À trois mètres, il distingua la petite masse blanche du chien, ses mouvements affolés, tournant autour d’un corps.

— Émile, merde !

Adamsberg le souleva par une épaule et posa ses doigts sur le creux du cou. Ça battait. À travers les déchirures du vêtement le chien léchait fébrilement le ventre de l’homme, passait à sa cuisse, léchait à nouveau, poussait sa plainte dérisoire. Il s’interrompit pour observer Adamsberg, émit un glapissement différent qui semblait dire : heureux d’avoir de l’aide, mon gars. Puis il retourna à sa tâche, arrachant le tissu du pantalon, léchant la cuisse, semblant vouloir y déposer le maximum de bave. Adamsberg alluma sa torche, éclaira le visage d’Émile, suant et crasseux. Émile le bastonneur, tombé, vaincu, l’argent ne fait pas le bonheur.

— Ne parle pas, ordonna Adamsberg.

Maintenant la tête dans sa main gauche, il glissa doucement ses doigts sous l’arrière du crâne, explora de haut en bas, d’avant en arrière. Pas de blessure.

— Ferme les paupières pour dire « oui ». Tu sens ton pied ? J’appuie dessus.

— Oui.

— L’autre ? J’appuie dessus.

— Oui.

— Tu vois ma main ? Tu sais qui je suis ?

— Le commissaire.

— C’est cela, Émile. Tu es blessé au ventre et à la jambe. Tu te souviens de tout ? Tu t’es battu ?

— Pas battu. M’a tiré dessus. Quatre coups, touché deux fois. Là-bas, au château d’eau.

Émile tendit un bras vers sa gauche. Adamsberg scruta l’obscurité, éteignit sa lampe. Le château d’eau se dressait à une centaine de mètres devant les bois, ceux qu’Émile avait dû parcourir en se traînant jusqu’à la barrière, l’atteignant presque. Le tireur pouvait revenir.

— On n’a pas le temps d’attendre une ambulance. On dégage en vitesse.

Adamsberg palpa rapidement la surface du dos.

— Tu as de la veine, la balle est sortie par le flanc sans toucher la colonne. Dans deux minutes, j’amène la voiture. Dis à ton chien de cesser sa plainte.

— Boucle-la, Cupidon.

Adamsberg gara la voiture feux éteints au plus près d’Émile, rabattit le dossier du siège avant. À l’arrière, on avait laissé un imperméable de toile beige, celui du lieutenant Froissy sans doute, toujours assez strictement vêtue. Il le fendit de plusieurs coups de couteau, arracha les manches, en tira deux longues bandes, buta contre les poches, intérieures et extérieures, bourrées à bloc. Adamsberg secoua le tout dans la nuit, vit dégringoler des boîtes de pâté, des fruits secs, des biscuits, une demi-bouteille d’eau, des bonbons, 25 cl de vin en brique de carton et trois bouteilles de cognac pour poupée, comme on en trouve dans les bars des trains. Il eut un mouvement de compassion pour le lieutenant, puis de gratitude. Les réserves névrotiques de Froissy allaient servir.

Le chien, devenu muet, s’écarta des blessures pour laisser travailler Adamsberg, passant le relais. Adamsberg éclaira rapidement la plaie ventrale, nette, la langue de Cupidon ayant bien nettoyé les abords, dégagé la chemise, ôté la terre.

— Il a bossé, ton chien.

— La bave de chien, c’est antiseptique.

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