Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
— Je ne savais pas, dit Adamsberg en entourant les blessures avec les bandes de toile.
— Tu sais pas grand-chose, j’ai l’impression.
— Et toi ? Tu sais combien il a de bras, Shiva ? Je savais au moins que tu étais là ce soir. Je vais te porter, essaie de ne pas gueuler.
— Je crève de soif.
— Plus tard.
Adamsberg installa Émile dans la voiture, lui allongea les jambes avec précaution.
— Tu sais quoi ? dit-il. On prend le chien.
— Ouais, dit Émile.
Adamsberg roula feux éteints pendant cinq kilomètres puis s’arrêta sans couper le moteur dans l’entrée d’un chemin. Il déboucha la bouteille d’eau et suspendit son geste.
— Je ne peux pas te donner à boire, dit-il en renonçant Imagine que ton estomac soit troué.
Adamsberg embraya et rejoignit la départementale.
— On a vingt kilomètres avant l’hôpital de Châteaudun. Tu penses tenir ?
— Fais-moi parler. Parce que ça tourne.
— Fixe ton regard droit devant. Le gars qui t’a tiré dessus, tu as vu quelque chose ?
— Non. Ça a tiré de derrière le château d’eau. Il m’attendait, ça fait pas de doute. Quatre balles je t’ai dit, et seulement deux à la cible. C’est pas un professionnel. Je suis tombé, je l’ai entendu arriver vers moi en courant. J’ai fait le mort, il a essayé de prendre le pouls, voir si j’étais terminé. Il paniquait, mais il pouvait encore m’en coller deux pour être sûr.
— Doucement, Émile.
— Ouais. Une voiture s’est arrêtée au carrefour et il a eu peur, il a filé comme un lièvre. J’ai attendu sans bouger, puis je me suis traîné à la ferme. Des fois que je claque, je voulais pas que Cupidon m’attende dix ans. Attendre, c’est pas une vie. Je sais pas ton nom.
— Adamsberg.
— Attendre, Adamsberg, c’est pas une vie. Ça t’est déjà arrivé d’attendre ? D’attendre longtemps ?
— Je crois.
— Une femme ?
— Je crois.
— Ben c’est pas une vie.
— Non, confirma Adamsberg.
Émile eut un sursaut, et s’appuya contre la portière.
— Plus que onze kilomètres, dit Adamsberg.
— Parle, mais moi, je n’y arrive plus trop.
— Reste avec moi. Je fais des questions et tu réponds par oui ou par non. Comme dans le jeu.
— C’est le contraire, siffla Émile. Dans le jeu, on doit pas dire oui et non.
— Tu as raison. Le gars t’attendait, c’est certain. Tu as dit à quelqu’un que tu allais à la ferme ?
— Non.
— Il n’y a que le vieux Vaudel et moi qui connaissions l’endroit ?
— Oui.
— Mais Vaudel, il a pu raconter l’histoire du chien à quelqu’un ? À son fils par exemple ?
— Oui.
— Ça ne lui sert à rien de te tuer, ta part d’héritage ne lui revient pas si tu meurs. C’est dans le testament.
— La colère.
— Contre toi ? Sûrement. Toi, tu as fait un testament ?
— Non.
— Tu n’as personne qui hérite ? Pas d’enfants, c’est sûr ?
— Oui.
— Le vieux ne t’a pas confié quelque chose ? Papier, dossier, confession, remords ?
— Non. On a pu te suivre aussi, expulsa Émile.
— Un seul savait, dit Adamsberg en secouant la tête. Un vieil Espagnol qui n’a qu’un bras et pas de voiture. Et on t’a tiré dessus avant.
— Oui.
— Plus que trois kilomètres. Toi aussi, on a pu te suivre, depuis l’hôpital de Garches. Trois voitures de flics autour, ça indiquait que tu étais là. Tu es resté planqué dans l’hôpital ?
— Deux heures.
— Où ?
— Aux urgences. Salle d’attente avec les autres.
— Pas mal. Tu n’as vu personne derrière toi quand tu es ressorti ?
— Non. Une moto peut-être.
Adamsberg se gara au plus près de l’entrée des urgences, poussa les battants de plastique jaune, alerta un interne épuisé, sortit sa carte pour accélérer le mouvement. Un quart d’heure plus tard, Émile était posé sur une civière, un tuyau dans le bras.
— On ne peut pas garder le chien, monsieur, dit une infirmière en lui tendant les habits d’Émile, roulés dans un sac.
— Je sais, dit Adamsberg en détachant Cupidon des jambes d’Émile. Émile, écoute bien : n’accepte aucune visite, pas une seule. Je préviendrai l’accueil. Où est le chirurgien ?
— Au bloc.
— Surtout dites-lui de garder la balle qui est restée dans la jambe.
— Une seconde, dit Émile alors que le chariot se mettait en branle. Des fois que je claque. Vaudel m’a demandé quelque chose, s’il mourait.
— Ah, tu vois.
— Mais c’est juste un truc d’amour. A dit que la femme était vieille mais ferait plaisir quand même. Il a codé, pas confiance en moi. Après sa mort, je devais le poster. M’a fait jurer.
— Où est ce papier, Émile ? Et l’adresse ?
— Dans mon froc.
XIII
Les boîtes de pâté, les biscuits, le carton de vin imbuvable, le cognac pour poupée, Adamsberg ne pensait qu’à cela en rejoignant le parking. Un objectif qu’en d’autres temps et d’autres lieux il eût trouvé affligeant mais qui, pour l’heure, formait un point de beauté et de plaisir net et focalisait son énergie. Installé à l’arrière de la voiture, il disposa les merveilles de Froissy sur la banquette. Les conserves s’ouvraient sans ouvre-boîte, une paille était collée au flanc du carton de vin, on pouvait faire confiance au génie pratique du lieutenant Froissy, qui atteignait des sommets dans sa spécialité d’ingénieur son. Il étala le pâté sur un biscuit, engouffra le tout, curieux mélange sucré-salé. Un autre pour le chien, un autre pour lui, jusqu’à ce que les trois boîtes soient vidées. Il n’y avait pas de problème entre le chien et lui. Il semblait clair qu’ils avaient fait la guerre ensemble, leur amitié se passait de commentaire et de passé. Adamsberg pardonnait donc à Cupidon de puer le fumier et que son odeur ait envahi l’habitacle. Il lui versa de l’eau dans le cendrier de la voiture et ouvrit le carton de vin. Le pinard — car il n’y avait pas d’autre mot pour le désigner — coula dans son organisme en lui dessinant à l’acide tous les contours de son système digestif. Il le but jusqu’au bout, assez satisfait de cette brûlure, tant il est vrai qu’une légère souffrance fait ressentir la vie. Tant il est vrai qu’il était heureux, heureux d’avoir trouvé Émile avant qu’il ne se vide dans l’herbe accompagné du lamento du chien. Heureux, presque euphorique, et il prit le temps d’admirer la perfection des bouteilles de cognac pour poupée avant de les ranger dans sa poche.
À moitié allongé sur la banquette, aussi à l’aise que dans un salon d’hôtel, il composa le numéro de Mordent. Danglard ne pensait qu’aux pieds de son oncle et il voulait laisser dormir Retancourt qui n’avait pas dételé depuis deux jours. Mordent, lui, cherchait l’action pour divertir son accablement ce qui expliquait sûrement son absurde précipitation du matin. Adamsberg consulta ses montres, dont une seule brillait dans la nuit. Environ une heure un quart du matin. Cela faisait une heure et demie qu’il avait trouvé Émile, deux heures et demie depuis qu’on lui avait tiré dessus.
— J’attends que vous vous réveilliez, Mordent prenez votre temps.
— Allez-y, commissaire, je ne dormais pas.
Adamsberg posa la main sur Cupidon pour faire cesser ses couinements et écouta le léger bruit de fond dans le téléphone. Un bruit de monde extérieur et non pas d’appartement. Des roulements de voiture, le passage d’un camion. Mordent n’était pas chez lui. Il était planté sur une avenue déserte à Fresnes, et il regardait les murs.