Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
Noël se retourna et désigna le pavillon d’un coup de menton, les mains serrées sur sa ceinture.
— Avec cette pataugière en plus, il y a de quoi perdre le nord. Faudrait peut-être que Danglard vienne relayer, à présent qu’on a tout démonté. Voisenet vous cherche, il a retrouvé le crottin d’Émile, comme dit ce pauvre crétin d’Estalère.
Voisenet avait posé l’échantillon sur la table blanche du jardin, il passa des gants à Adamsberg. Le commissaire ouvrit le sachet et en respira le contenu.
— On a étiqueté « crottin de cheval » mais c’est peut-être autre chose.
— Non, c’en est, dit Adamsberg en faisant glisser une petite plaque brune dans sa main. Il n’est pas comme celui du pavillon. Il n’est pas en boulette.
— Les boulettes, c’est parce que le crottin avait été moulé dans les crampons des bottes. Avec tout le sang sur les tapis, ça s’est détaché.
— De toute façon, Voisenet, ce n’est pas le même cheval. Je veux dire : ce n’est pas le même crottin, donc ce n’est pas le même cheval.
— Il a peut-être deux chevaux, hasarda Justin.
— Je veux dire : ce n’est pas le même élevage de chevaux. Donc pas les mêmes chaussures. Je crois.
Adamsberg releva une mèche qui tombait sur son front. C’était irritant qu’on en revienne toujours à des histoires de chaussures. Son portable sonnait. Retancourt. Il jeta rapidement l’échantillon sur la table.
— Commissaire, c’est naze. Émile m’a lâchée sur le parking de l’hôpital de Garches, deux ambulances interposées entre nous. Je suis navrée. Les motorisés sont là, ils n’arrivent pas à le localiser.
— Ne vous faites pas de mouron, lieutenant. Vous êtes partie avec un handicap.
— Merde, continua Retancourt, deux handicaps. Il connaît le coin comme sa poche, il filait de jardins en ruelles comme s’il les avait fabriqués lui-même. Il doit se planquer dans une haie quelconque. Ce sera dur de l’extirper, sauf qu’il aura bientôt faim. Je stoppe là, parce que je pense que le gars m’a pété une côte au départ.
— Où êtes-vous, Violette ? Toujours à l’hôpital ?
— Oui, les flics ont fait le tour des planques.
— Alors allez montrer ce truc cassé à un médecin.
— Je le fais, dit Retancourt qui coupa aussitôt.
Adamsberg claqua son portable. Retancourt n’avait aucune intention d’aller se faire examiner.
— Émile lui a pété une côte, dit-il. Sûrement très douloureux.
— Elle s’en sort bien, elle aurait pu être touchée aux couilles.
— Ça va, Noël.
— Ce n’est pas le même élevage ? coupa Justin.
Adamsberg reprit la plaque de crottin, ravalant sa réplique. Noël ne s’était jamais privé d’accabler Retancourt, de déclarer à tous vents qu’elle n’était pas une femme mais un bœuf de labour ou une créature approchante. Alors que pour Adamsberg, si Retancourt n’était pas exactement une femme au sens convenu du terme, c’était parce qu’elle était une déesse. La déesse polyvalente de la Brigade, aux capacités aussi multiples que les on-ne-sait-combien de bras que possédait Shiva.
— Combien a-t-elle de bras, la déesse indienne ? demanda-t-il à ses adjoints, tout en palpant le morceau de crottin.
Les quatre lieutenants secouèrent la tête.
— C’est toujours pareil, dit Adamsberg. Quand Danglard n’est pas là, plus personne ne sait rien ici.
Adamsberg renfourna le crottin dans le sachet, ferma la glissière et le tendit à Voisenet.
— Il n’y a plus qu’à l’appeler pour avoir la réponse. Je pense que ce cheval-ci, celui qui a produit ce crottin-ci, connu sous le nom de « crottin d’Émile », est élevé en plein champ et ne mange que de l’herbe. Je crois que l’autre cheval, celui qui a excrété les boulettes du pavillon, connues sous le nom de « crottin du tueur », est nourri en écurie, aux granulés.
— Ah bon ? Ça peut se voir, ça ?
— J’ai passé mon enfance à ramasser du crottin partout pour amender les champs. Et de la bouse séchée pour alimenter le feu. J’en ramasse encore. Je peux vous assurer, Voisenet, qu’à deux nourritures différentes, deux excréments différents.
— D’accord, admit Voisenet.
— Quand aura-t-on les résultats du labo ? demanda Adamsberg en composant le numéro de Danglard. Mettez-leur le feu aux fesses. Urgences : crottins, mouchoir, empreintes, dispersion du corps.
Adamsberg s’éloigna, il avait Danglard en ligne.
— Il est presque dix-sept heures, Danglard. On a besoin de vous pour la pataugière de Garches. C’est démonté, on rentre à la Brigade, on fait la première synthèse. Ah, une seconde. Combien a-t-elle de bras, la déesse indienne ? Celle qui tient dans un rond ? Shiva ?
— Shiva n’est pas une déesse, commissaire. C’est un dieu.
— Un dieu ? C’est un homme, ajouta le commissaire à l’intention de ses adjoints. Shiva est un homme. Et combien a-t-il de bras ? demanda-t-il en revenant à Danglard.
— Cela dépend des représentations car les pouvoirs de Shiva sont immenses et contraires, parcourant presque tout le spectre, de la destruction aux bienfaits. Il peut avoir deux bras, quatre, mais cela peut aller jusqu’à dix. Cela varie selon ce qu’il incarne.
— Et grosso modo, Danglard, il incarne quoi ?
— Pour vous résumer l’essentiel, « dans le vide, au centre de la Nirvana-Shakti, est le suprême Shiva dont la nature est vacuité ».
Adamsberg avait branché le haut-parleur. Il regarda ses quatre adjoints, qui semblaient aussi dépassés que lui-même et faisaient signe de laisser tomber. Apprendre que Shiva était un homme était suffisant pour la journée.
— Un rapport avec Garches ? demanda Danglard. Pas assez de bras ?
— Émile Feuillant hérite de la fortune de Vaudel, sauf la part réservataire de Pierre fils de Pierre. Mordent a mordu la ligne jaune, il lui a signifié sa garde à vue. Le bastonneur l’a mis au tapis et il a filé.
— Retancourt ne lui a pas collé au train ?
— Elle l’a loupé. Elle n’avait pas dû accrocher tous ses bras, et il lui avait cassé une côte au départ. On vous attend, commandant, Mordent est plutôt hors-piste.
— Je m’en doute. Mais mon train ne démarre qu’à 21 h 12. Je ne pense pas pouvoir changer mon billet.
— Quel train, Danglard ?
— Mais le train qui passe dans ce foutu tunnel, commissaire. Ne croyez pas que cela m’amuse. Cependant j’ai vu ce que je voulais voir. Et s’il n’a pas coupé les pieds de mon oncle, nous n’en sommes pas loin.
— Danglard, où êtes-vous ? demanda lentement Adamsberg en s’asseyant sur la table de jardin, haut-parleur coupé.
— Bon Dieu, là où je vous ai dit. À Londres. Et ils en sont certains à présent, les chaussures sont presque toutes françaises, de bonne ou mauvaise qualité. Classes sociales différentes. Croyez-moi, on va se récupérer tout le paquet et Radstock s’en frotte les mains d’avance.
— Mais qu’est-ce qui vous a pris, bon sang, de retourner à Londres ? cria presque Adamsberg. Qu’est-ce qui vous a pris de vous mêler de ces foutues chaussures ? Mais laissez-les à Higegatte, mais laissez-les à Stock !
— Radstock. Commissaire, je vous ai prévenu de mon départ et vous étiez d’accord. C’était nécessaire.
— Foutaises, Danglard ! C’est la femme, Abstract, que vous avez rejointe à la nage.
— Aucunement.
— Ne dites pas que vous ne l’avez pas revue.
— Je ne dis rien de tel. Mais cela n’a pas de rapport avec les chaussures.
— Je l’espère, Danglard.