Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
— Elle s’appelle Charme, grogna Lucio.
— On va arranger ce maxillaire, dit le médecin. Charme, tout va bien.
Ses très gros doigts — qu’Adamsberg voyait de plus en plus énormes, comme les dix bras de Shiva — vinrent se poser sur la mandibule, attrapant la bête en pince.
— Eh bien, Charme ? murmura-t-il en posant pouce ici et index là. Tu as bloqué le système en sortant ? Le commissaire t’a tordue ? Ou bien as-tu eu peur ? Sois patiente quelques minutes, ça va repartir. C’est bien maintenant. Je vais m’occuper de ton ATM.
— C’est quoi ? demanda Lucio, suspicieux.
— L’articulation temporo-mandibulaire.
Le chaton s’abandonna comme de la pâte à pain puis se laissa porter jusqu’à la mamelle.
— Voilà, dit le médecin d’une voix berçante. L’ATM était caudale à droite, céphalique à gauche. Alors nécessairement, ça ne pouvait pas aller, la lésion bloquait la succion. C’est démarré à présent. On attend quelques minutes pour vérifier que tout se passe bien. J’en ai profité pour rééquilibrer son sacrum et ses iliaques. Tout cela à cause de sa naissance un peu sportive, ne vous en faites pas. Elle sera plutôt audacieuse, tenez-la bien. Rien de bien méchant, un gentil caractère.
— D’accord, docteur, dit Lucio, devenu déférent, les yeux rivés sur le chaton qui tétait à en étouffer.
— Et elle aimera toujours manger. À cause de ces cinq jours.
— Comme Froissy, murmura Adamsberg.
— C’est une autre chatte ?
— C’est une de mes adjointes. Elle mange sans cesse, elle cache sa nourriture et elle est mince comme tout.
— Angoisse, dit le médecin d’un ton las. Faudrait voir ça. Faudrait voir tout le monde et moi avec. Je veux bien un coup de vin ou de quelque chose, coupa-t-il soudainement, si ça ne gêne personne. C’est l’heure de l’apéritif. Ça n’en a pas l’air mais cela demande de l’énergie.
Il n’y avait plus rien, à ce moment, du bourgeois de caste qu’Adamsberg avait vu derrière les bras de ses adjoints. Le médecin avait desserré sa cravate et passait ses doigts dans ses cheveux gris, avec la tête simple et pleine d’un gars en sueur qui vient de réussir un bon boulot et qui n’en était pas sûr une heure avant. Il voulait un coup de vin, cet homme, et cette alerte fit réagir Lucio sur-le-champ.
— Où va-t-il ? demanda le médecin en regardant Lucio filer droit vers la haie du fond.
— Sa fille lui interdit tout alcool et tout tabac. Il les cache dans divers recoins des buissons. Les cigarettes sont dans une double boîte en plastique, à cause de la pluie.
— Sa fille le sait, bien sûr.
— Bien sûr.
— Et il sait qu’elle le sait ?
— Bien sûr.
— Ainsi tourne le monde, dans la spirale de ses arrière-pensées. Qu’est-il arrivé à son bras ?
— Arraché pendant la guerre d’Espagne quand il avait neuf ans.
— Mais il avait quelque chose avant, non ? Une blessure non refermée ? Une morsure ? Enfin, je ne sais pas, quelque chose d’irrésolu, non ?
— Un petit truc, dit Adamsberg dans un souffle. Une piqûre d’araignée qui le grattait.
— Il se grattera toujours, dit le médecin d’un ton fataliste. C’est là, dit-il en cognant son front, gravé dans les neurones. Qui n’ont toujours pas compris que le bras était parti. Ça traverse les ans et l’entendement ne peut rien y faire…
— Alors à quoi sert l’entendement ?
— À rassurer les hommes et c’est déjà beaucoup.
Lucio revenait avec trois verres coincés dans ses doigts et une bouteille serrée sous son moignon. Il disposa le tout au sol de l’appentis, jeta un long regard au chaton, collé à la mamelle.
— Elle ne va pas exploser au moins ? Trop manger ?
— Non, dit le médecin.
Lucio hocha la tête, remplit les verres, demanda à trinquer à la santé de la petite.
— Le docteur savait pour ton bras, dit Adamsberg.
— Ben évidemment, dit Lucio. Une piqûre d’araignée, ça se gratte jusqu’aux tréfonds.
XII
— Ce type-là, dit Lucio, c’est peut-être un as, mais je n’aimerais pas qu’il me touche la tête. Des fois qu’il me remette à téter.
Exactement ce qu’il faisait en ce moment, observa Adamsberg alors que Lucio suçotait le bord de son verre avec des bruits de tétine. Lucio préférait de loin boire à la bouteille. Il n’avait sorti les verres que pour l’occasion, parce qu’il y avait un étranger. Cela faisait une bonne heure que le médecin était parti et ils achevaient la bouteille sous l’appentis, en veillant sur la nichée endormie. Lucio estimait qu’ils étaient obligés de finir parce que, après, le vin se corrodait. Finir, ou ne pas commencer.
— Je ne souhaite pas non plus qu’il m’approche, dit Adamsberg. Il a seulement posé son doigt là — il montra l’endroit sur sa nuque — et il a semblé qu’il y avait du grabuge. « Cas intéressant », a-t-il dit.
— En langage de docteur, ça veut dire que ça ne va pas.
— Oui.
— Tant que tu es d’accord avec le grabuge, il n’y a pas de souci à se faire.
— Lucio, suppose une seconde que tu sois Émile.
— D’accord, dit Lucio qui n’avait jamais entendu parler d’Émile.
— Bagarreur, compulsif, cinquante-trois ans, raisonnable et dérivant, sauvé par un vieux maniaque qui l’engage comme homme à tout faire, y compris des parties de morpion géantes le soir devant un feu, avec deux verres de Guignolet.
— Non, dit Lucio. Ça m’écœure, le Guignolet.
— Mais suppose que tu sois Émile et que le vieux te serve du Guignolet.
— Admettons, dit Lucio, contrarié.
— Oublie ce Guignolet. Prends autre chose, ça n’a pas beaucoup d’importance.
— D’accord.
— Suppose que ta vieille mère soit dans un hospice et ton chien en dépôt dans une ferme, vu que tu as tiré onze ans de taule par petits bouts, et suppose que, chaque samedi, tu prennes ta camionnette pour emmener dîner ta mère puis aller voir le chien avec de la viande en cadeau.
— Minute. Je ne visualise pas la camionnette.
Lucio emplit les deux derniers verres.
— Elle est bleue, ses angles sont arrondis, la peinture est ternie, la vitre arrière est occultée, il y a une échelle rouillée sur la galerie.
— J’y suis.
— Suppose que tu attendes le chien dehors, qu’il saute la barrière de la ferme, qu’il mange avec toi et que tu passes un bout de la nuit avec le clebs à l’arrière de la camionnette, avant de repartir à quatre heures du matin.
— Minute. Je ne visualise pas le chien.
— Et la mère ? Tu la visualises ?
— Parfaitement.
— Le chien est un poil long, blanc sale avec quelques taches, oreilles pendantes, petit comme un ballon, bâtard avec des gros yeux.
— Je le vois.
— Suppose que le vieux maniaque ait été assassiné et qu’il t’ait couché sur son testament, au détriment de son fils. Te voilà riche. Suppose que les flics te soupçonnent et veuillent t’embarquer.
— Y a pas à supposer. Ils veulent m’embarquer.
— Oui. Suppose que tu brises les couilles d’un flic et que tu casses une côte à un autre et que tu te tires.
— D’accord.
— Que fais-tu pour ta mère ?
Lucio téta le bord de son verre.
— Je ne peux pas y aller, les flics surveillent l’hospice. Alors je poste une lettre pour qu’elle se fasse pas de souci.
— Qu’est-ce que tu fais pour le chien ?