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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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— Si vous pensiez qu’on a coupé les pieds de votre oncle, vous aussi vous iriez voir de près.

Adamsberg regarda le ciel qui se couvrait, suivit des yeux le vol d’un canard, et reprit plus calmement le téléphone.

— Quel oncle ? Je ne savais pas qu’il y avait un oncle.

— Je ne vous parle pas d’un oncle vivant, je ne vous parle pas d’un homme qui déambule sans ses pieds. Mon oncle est mort il y a vingt ans. C’était le deuxième époux de ma tante et je l’ai adoré.

— Sans vous emmerder, commandant, personne ne peut reconnaître les pieds morts de son oncle.

— Ce ne sont pas ses pieds que j’ai reconnus, mais ses chaussures. Ce que notre ami Clyde-Fox disait très justement.

— Clyde-Fox ?

— Le lord excentrique, vous vous rappelez ?

— Oui, soupira Adamsberg.

— Je l’ai revu hier soir, d’ailleurs. Assez désolé car il avait égaré son nouvel ami cubain. Nous avons été vider quelques verres ensemble, très bon spécialiste de l’histoire des Indes. Et comme il le disait justement, que peut-on mettre dans des chaussures ? Des pieds. Et généralement, les siens. Si donc ce sont les chaussures de mon oncle, il y a toutes les chances que les pieds qui y sont lui appartiennent.

— Un peu comme le crottin et le cheval, commenta Adamsberg, qui sentait la fatigue lui tirer dans le dos.

— Comme le contenant et le contenu. Mais je ne sais pas s’il s’agit de mon oncle. Ce peut être un cousin, ou un homme du même village. Dans l’ensemble, ils sont tous un peu cousins là-bas.

— Bien, dit Adamsberg en se laissant glisser au bas de la table. Quand bien même un gars aurait fait collection de pieds français et que sa route ait malheureusement croisé celle de votre oncle ou de son cousin, que voulez-vous que ça nous foute ?

— Vous aviez dit que rien n’empêchait de s’intéresser, dit Danglard, froissé. C’est vous qui ne vouliez pas lâcher les pieds de Highgate.

— Là-bas peut-être. Ici et à Garches, non. Et la gaffe, Danglard, c’est votre voyage. Car si ces pieds sont français, le Yard voudra collaborer. Cela aurait pu tomber sur une autre équipe, mais à présent et grâce à vous, notre brigade sera en pleine visibilité. Et j’ai besoin de vous pour la boucherie de Garches, plus alarmante qu’un nécrophile qui prélevait des pieds à droite et à gauche il y a vingt ans.

— Pas « à droite et à gauche ». Je pense qu’il les a choisis.

— C’est Stock qui dit ça ?

— C’est moi. Parce que quand mon oncle est mort, il était en Serbie, et ses pieds de même.

— Et vous vous demandez à quoi bon chercher des pieds en Serbie alors qu’il y en a soixante millions en France ?

— Cent vingt millions. Soixante millions de personnes, donc cent vingt millions de pieds. Vous commettez la même erreur qu’Estalère, mais dans l’autre sens.

— Mais pourquoi votre oncle était-il en Serbie ?

— Parce qu’il était serbe, commissaire. Il s’appelait Slavko Moldovan.

Justin arrivait en courant vers Adamsberg.

— Il y a un type dehors qui insiste pour avoir des explications. On a démonté les banderoles, il ne veut rien savoir, il a l’intention d’entrer.

XI

Les lieutenants Noël et Voisenet se tenaient face à face, bloquant chacun d’un bras l’ouverture de la porte, formant une double barrière devant l’homme, peu intimidant.

— Rien ne me prouve que vous êtes policiers, répétait-il. Rien ne me prouve que vous n’êtes pas des casseurs, des détrousseurs. Vous surtout, dit-il en désignant Noël, dont le crâne était presque rasé. Je veux voir mon rendez-vous, nous étions convenus de dix-sept heures trente, je tiens à être ponctuel.

— Le rendez-vous n’est pas visible, dit Noël, accentuant sa gouaille déplaisante.

— Montrez-moi vos cartes. Rien ne me le prouve.

— On vous a déjà expliqué, dit Voisenet. Nos cartes sont dans nos vestes, nos vestes sont dans le pavillon, et si nous lâchons cette porte, vous entrerez. Or le périmètre est interdit.

— Bien entendu j’entrerai.

— Alors il n’y a pas de solution.

L’homme, estima Adamsberg en s’approchant du groupe, était obtus ou courageux pour son gabarit moyen et son corps gras. Car s’il pensait avoir affaire à des casseurs, le mieux aurait été de cesser là toute discussion et de filer.

Mais le type avait quelque chose de professionnel, de digne et de sûr de lui, portant haut la mine un peu figée de l’homme de devoir, en tout cas de l’homme déterminé à faire son boulot quoi qu’il advienne, à la condition que sa mise n’en souffre pas. Assureur ? Marchand d’art ? Juriste ? Banquier ? Il y avait aussi, dans sa lutte contre les bras des deux flics, l’indice d’un clair réflexe de classe. Il n’était pas de ceux qu’on pouvait chasser, et en aucun cas par deux gars comme Noël et Voisenet. Parlementer avec eux était au-dessous de sa condition, et c’était peut-être cette conviction sociale, ce foncier mépris de caste qui lui tenait lieu de courage aux bornes de l’inconscience. Il ne craignait rien de ses inférieurs. Hormis cette posture, son visage astucieux et démodé devait être, au repos, plutôt sympathique. Adamsberg posa ses mains sur la barrière des avant-bras roturiers et le salua.

— Si police il y a, je ne quitte pas ces lieux sans avoir vu votre supérieur, disait l’homme.

— Je suis le supérieur. Commissaire Adamsberg.

Cet étonnement, cette déception, Adamsberg les avait vus bien des fois sur bien des visages. En même temps que, aussitôt après, la soumission immédiate au grade, quel qu’en soit l’étrange détenteur.

— Enchanté, commissaire, répondit l’homme en lui tendant la main par-dessus les bras. Paul de Josselin. Je suis le médecin de M. Vaudel.

Trop tard, pensa Adamsberg en lui serrant la main.

— Je suis navré, docteur, M. Vaudel n’est pas visible.

— C’est ce que je comprends. Mais en tant que son médecin, il est de mon droit et de mon devoir d’être informé, n’est-ce pas ? Malade ? Décédé ? Hospitalisé ?

— Mort.

— À son domicile, donc. Sinon nous n’aurions pas tout ce déploiement policier.

— C’est exact, docteur.

— Quand ? Comment ? Je l’ai visité il y a quinze jours, tous les voyants étaient au vert.

— La police est contrainte de réserver ses informations. C’est la procédure en cas d’assassinat.

Le médecin fronça les sourcils, semblant marmonner le mot « assassinat ». Adamsberg réalisa qu’ils continuaient à parler de part et d’autre des bras, comme deux voisins accoudés à la clôture. Bras maintenus sans sourciller par les lieutenants figés, sans que personne ne songe à modifier cet arrangement. Il tapa du bout des doigts sur l’épaule de Voisenet et défit la barrière.

— Allons dehors, dit Adamsberg. Le sol doit être protégé des contaminations.

— Je comprends, je comprends. De même que vous ne pouvez rien me dire, n’est-ce pas ?

— Je peux vous dire ce que savent les voisins. Cela s’est produit dans la nuit de samedi à dimanche, on a découvert le corps hier matin. L’alerte a été donnée par son jardinier, rentré vers cinq heures.

— Pourquoi l’alerte ? Il criait ?

— Selon le jardinier, Vaudel laissait les lumières allumées la nuit. Quand il est rentré, rien n’était éclairé, alors que son patron avait une peur phobique du noir.

— Je le sais. Ça remontait à l’enfance.

— Vous étiez son médecin ou son psychiatre ?

— Son généraliste en même temps que son ostéopathe somatopathe.

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