Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
— Mordent ? Adamsberg. Vous m’avez rappelé ?
— Non, je suis navré, commissaire, dit Mordent d’une voix creuse. Les mecs d’Avignon ne voulaient pas se presser, à vrai dire ils gueulaient qu’ils avaient autre chose à foutre, avec deux accidents de la route et un mec grimpé sur les remparts avec un fusil. Débordés.
— Bon sang, Mordent, il fallait insister. Homicide et toute la clique.
— Je l’ai fait, mais ils ne m’ont rappelé qu’à sept heures du matin, heure de leur visite domiciliaire. Vaudel était chez lui.
— Sa femme avec ?
— Oui.
— Tant pis, commandant, tant pis.
Adamsberg regagna la voiture, mécontent, ouvrit grand les vitres et s’assit lourdement au volant.
— À sept heures, dit-il au chien, tu penses bien que Vaudel avait eu largement le temps de rentrer chez lui. Si bien qu’on ne saura jamais. Il y a eu faute, Mordent n’a pas insisté, tu peux en être sûr. Il a la tête ailleurs, envolée comme un ballon, poussée par les vents de la détresse. Il a donné la consigne à Avignon et il s’en est lavé les mains. J’aurais dû anticiper, comprendre que Mordent était à ce point impotent. Même Estalère aurait fait mieux.
Quand il entra deux heures plus tard dans les locaux de la Brigade, le chien sous le bras, personne ne le salua vraiment. Il régnait une excitation particulière qui propulsait les agents à travers les salles comme des objets mécaniques au rythme déréglé, il s’épandait une odeur de sueur matinale. Ils se croisaient sans trop se voir, échangeaient des mots abrégés, semblaient éviter le commissaire.
— Un événement ? demanda-t-il à Gardon, qui ne paraissait pas touché par la perturbation.
Généralement, les perturbations atteignaient le brigadier avec quelques heures de retard et très amorties, comme le vent de Bretagne vient s’affaisser sur Paris.
— Ce truc du journal, expliqua-t-il, et ces trucs du labo, je crois.
— Très bien, Gardon. La voiture beige, la 9, il faut l’emmener au nettoyage. Demandez le traitement spécial, sang, boue, désordre général.
— Ça va poser un sacré problème, je crois.
— Ça ira, les housses sont plastifiées.
— Je parle du chien. Vous avez ramassé un chien ?
— Oui. C’est un porteur de crottin.
— Ça va faire du dégât, avec le chat. Je ne vois pas comment on va gérer ça.
Adamsberg se sentit presque envieux. Gardon avait en commun avec Estalère de n’utiliser aucune échelle de gravité, d’être incapable de classer les éléments par ordre d’importance. Pourtant, le brigadier avait vu comme les autres l’atroce pataugière de Garches. À moins que ce ne soit sa manière de se protéger et, en ce cas, il avait sans doute raison. Raison aussi de s’inquiéter pour la cohabitation du chat et du chien. Encore que l’énorme et apathique chat mâle qui vivait à la Brigade ne fût pas prédisposé à l’action, aplati sur le capot tiède d’une des photocopieuses. Trois fois par jour et à tour de rôle, les agents de la Brigade — en priorité Retancourt, Danglard et Mercadet, très sensible à l’hypersomnie du chat — devaient porter la bête de onze kilos jusqu’à son plat et rester auprès d’elle tandis qu’elle mangeait. C’est pourquoi on avait fini par installer une chaise près de l’écuelle, pour que les agents puissent continuer leur travail sans s’impatienter ni presser le chat.
Le dispositif était aménagé à côté de la salle du distributeur de boissons, et il arrivait de sorte qu’hommes, femmes et bête se désaltèrent ensemble au point d’eau. Alerté de cette dérive, le divisionnaire Brézillon avait exigé le départ immédiat de l’animal sur papier officiel. Lors de sa visite semestrielle d’inspection — qui visait essentiellement à emmerder le monde vu les résultats indiscutables de la Brigade —, on rangeait prestement les coussins qui servaient de couchette à Mercadet, les revues d’ichtyologie de Voisenet, les bouteilles et les dictionnaires de grec de Danglard, les revues pornographiques de Noël, les vivres de Froissy, la litière et l’écuelle du chat, les huiles essentielles de Kernorkian, le baladeur de Maurel, les cigarettes de Retancourt, et ce jusqu’à rendre les lieux parfaitement opérationnels et invivables.
Lors de cette phase d’épuration, seul le chat posait problème, miaulant terriblement dès qu’on tentait de l’enfermer dans un placard. Un des hommes l’emportait donc dans la cour arrière et attendait dans une des voitures le départ de Brézillon. Adamsberg avait par avance refusé de faire disparaître les deux grands bois de cerf qui gisaient au sol de son bureau, arguant qu’il s’agissait de la pièce maîtresse d’une enquête[2]. À mesure que le temps passait — trois ans à présent que les vingt-huit agents étaient installés dans ces locaux —, l’opération de camouflage devenait chaque fois plus longue et ardue. La présence de Cupidon n’arrangerait rien, mais il n’était là, normalement, qu’à titre provisoire.
XV
Ce n’est qu’une fois Adamsberg au centre de la grande salle qu’on remarqua réellement ses habits sales, ses joues barbues, le petit chien crotté sous son bras. Un cercle désordonné de chaises s’organisa spontanément autour de lui. Le commissaire résuma sa nuit, Émile, la ferme, l’hôpital, le chien.
— Vous saviez où il allait et vous m’avez laissée cavaler ? gronda Retancourt.
— Je ne me suis rappelé le chien que beaucoup plus tard, mentit Adamsberg. Après la visite du médecin de Vaudel.
Retancourt eut un hochement de tête qui indiquait qu’elle n’en croyait rien.
— Il donne quoi, ce médecin ? demanda Justin de sa voix grêle.
— Pour le moment, il ne nous en dit pas plus sur Vaudel que nous sur le crime. Bataille du secret professionnel, les positions sont figées.
— Plus de secret, bataille terminée, dit Kernorkian d’une voix inaudible.
— Le médecin affirme tout de même que Vaudel avait des ennemis, mais sans doute imaginaires. Il en sait plus. L’homme est calé, capable de remettre une mandibule à téter.
— À Vaudel ?
Adamsberg n’eut pas envie de regarder Estalère, à croire parfois que le brigadier le faisait exprès. Mais il jeta un coup d’œil à Maurel qui écrivait rapidement dans son carnet. Il avait su que Maurel notait les bévues d’Estalère pour en faire un florilège, une marotte qu’Adamsberg ne trouvait pas innocente. Maurel surprit son regard et ferma son carnet.
— On a vérifié que Pierre fils était à Avignon au moment de l’agression d’Émile ? demanda Voisenet.
— Mordent s’en est chargé. Mais les flics d’Avignon ont traîné les pieds, ils ont raté l’heure.
— Merde, fallait insister.
— Il a insisté, coupa Adamsberg, en défense de Mordent et de sa tête-ballon perdue dans les airs. Gardon dit qu’il y a des résultats de labo ?
Danglard se leva automatiquement La mémoire, le savoir et l’esprit synthétique du commandant le prédisposaient aux résumés des rapports scientifiques. Un Danglard se tenant presque droit, le teint presque frais, l’expression presque animée, régénéré par sa seconde immersion en climat britannique.
— En ce qui concerne le corps, on estime qu’il fut dépecé en quatre cent soixante pièces environ, dont près de trois cents ont été ensuite réduites en miettes, ou presque. Certaines ont été débitées à la hache, d’autres à la scie circulaire, en prenant appui sur un billot de bois. Les échantillons révèlent des échardes quand la hache fut utilisée, ou de la poudre de bois quand ce fut la scie. Le même billot a servi pour les opérations d’écrasement. Les éléments de mica et de quartz incrustés dans les chairs indiquent que le tueur posait la pièce sur le billot la calait sous une pierre de granit sur laquelle il frappait à l’aide d’une masse. Ont fait l’objet d’un traitement intense toutes les articulations, chevilles, poignets, genoux, coudes, têtes de l’humérus et du fémur, ainsi que les dents, pulvérisées, et les pieds, au niveau du tarse et des métatarses. Les phalanges du pouce du pied sont également écrasées mais pas celles des quatre autres doigts, 2 à 5. Les parties les moins endommagées sont les mains — carpiens exceptés —, des parties d’os longs, l’iliaque, l’ischium, les côtes, le sternum.
2
Voir, du même auteur, Dans les bois éternels (éd. Viviane Hamy, 2006).