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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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Mon père est revenu le soir même et pendant plusieurs jours il est resté allongé. Parfois ses cris couvraient le son de la télévision et celui des pleurs des enfants de la voisine. Ma mère : C’est la voisine, elle sait pas élever ses gosses celle-là.

Il pensait devoir arrêter le travail quelque temps, quelques semaines tout au plus. Les semaines sont vite devenues des mois et les mois des années, mes parents parlaient de longue maladie, fin de droits, plus de chômage, revenu minimum, RMI. Ma mère m’a finalement dit que Oui, il pourrait reprendre le travail ton père si il voulait, mais tu vois bien que ce qu’il aime, c’est boire des bouteilles de pastis tous les soirs devant la télé avec ses copains. Il faut que tu comprennes ça Eddy, ton père il est alcoolique, il retournera plus au travail.

Après plusieurs années sans travail, mon père a été confronté aux rumeurs du village, provenant des femmes à la sortie de l’école ou devant l’épicerie Jacky, c’est un fainéant, ça fait quatre ans qu’il travaille pas, il est même pas foutu de nourrir sa femme et ses gosses. Regardez comme sa maison est négligée, les volets qui se décrochent, la peinture de la façade écaillée, et son grand fils alcoolique qu’il arrive pas à calmer.

Mes parents se braquaient, ils refusaient de prêter attention aux ragots. Ma mère me confiait qu’elle n’avait que faire de ces rumeurs Moi les faux-culs du village je les emmerde, je m’en occupe pas, qu’elles se mêlent de leur cul les autres bonnes femmes. Mon père avait bien tenté de trouver à nouveau du travail mais il s’était découragé après avoir essuyé une centaine de refus. Il continuait à inviter ses copains tous les soirs qui ramenaient deux litres de pastis, parfois plus, pour trois, et plus les mois passaient, plus l’ivresse était difficile à atteindre. Mon père et ses copains en avaient conscience Oh maintenant j’ai plus de pastis dans les veines que de sang.

Je rentrais du collège à la nuit tombée tous les vendredis soir. Je faisais du théâtre dans un groupe formé par mon professeur de français : mon père, plus que dépassé par mon intérêt pour le théâtre, en était fortement agacé et refusait souvent de prendre la voiture pour venir me chercher après le cours, maugréant Personne t’oblige à faire tes conneries de théâtre. Je parcourais les quinze kilomètres qui me séparaient de chez moi à pied, marchant à travers champs pendant des heures, la boue et la terre qui s’accumulaient sous mes chaussures jusqu’à les faire peser plusieurs kilos. Les champs qui semblaient ne jamais prendre fin, comme on dit, à perte de vue, les animaux qui les traversaient pour se rendre d’un bosquet à un autre.

Ces soirs où je rentrais plus tard que d’habitude, les copains de mon père étaient déjà là. Ils se resservaient du pastis, déclamant chaque fois On va pas repartir sur une jambe et ma mère qui rétorquait Vous avez tellement picolé que c’est pas sur une ni sur deux jambes que vous allez repartir, c’est sur dix comme des pieuvres. Toujours la fumée des cigarettes et du poêle à bois qui obscurcissait la pièce, l’épaisseur de la fumée qui tamisait la lumière. Ma mère : Fume ça c’est de la bonne. La télévision. Mon père et ses copains, Titi et Dédé, regardaient quotidiennement le même programme. Les commentaires sur les femmes qui participaient à l’émission pour réaffirmer leur virilité entre hommes Putain elle est bonne celle-là, j’aimerais bien me la faire, la sauter, ma mère irritée Ah ceux-là ils pensent qu’à ça. Un soir, tandis que je rentrais du collège, ils ont changé de chaîne. Ils ne le faisaient que très rarement, fidèles qu’ils étaient à leur programme, La Roue de la fortune. Ils disaient quand l’émission allait débuter Notre émission, Vite ça va être « La Roue », faut pas rater le début, interrompant ce qu’ils étaient en train de faire, leurs discussions, et se précipitant sur les chaises, essoufflés. Toute la journée ils avaient attendu ce moment, d’une certaine manière, toute la journée n’avait eu de sens que dans l’attente de voir La Roue le soir autour de quelques verres.

Sur l’autre chaîne il y avait un homosexuel qui participait à une émission de téléréalité. C’était un homme extraverti aux vêtements colorés, aux manières féminines, aux coiffures improbables pour des gens comme mes parents. L’idée même qu’un homme aille chez le coiffeur était mal perçue. Les hommes se faisaient tondre par leur femme, ils n’allaient pas au salon de coiffure. Il les faisait beaucoup rire – toujours les rires – à chacune de ses prises de parole Ah ! Celui-là il fait du vélo sans selle. J’aimerais pas ramasser la savonnette à côté de lui. Lui, pédé ? Plutôt se faire enculer. L’humour qui à certains moments cédait la place au dégoût Faut les pendre ces sales pédés, ou leur enfoncer une barre de fer dans le cul.

C’est à ce moment, au moment où ils faisaient des commentaires sur l’homosexuel de la télévision, que je suis rentré du collège. Il s’appelait Steevy. Mon père s’est tourné vers moi, il m’a interpellé Alors Steevy, ça va, c’était bien l’école ? Titi et Dédé se sont esclaffés, un véritable fou rire : les larmes qui coulent, le corps qui se tord, comme soudainement possédé par le démon, la difficulté à reprendre sa respiration Steevy, oui c’est vrai que maintenant que tu le dis, ton fils a un peu les mêmes manières quand il parle. L’impossibilité, encore, de pleurer. J’ai souri et je me suis précipité dans ma chambre.

L’autre père

Ma mère m’avait rapporté cette anecdote. C’était lors d’un des bals du village – des bals aux noms saugrenus qui avaient lieu dans la salle des fêtes plusieurs fois par an « Soirée tartiflette et années quatre-vingt », « Soirée cassoulet et sosies de Johnny ». Il y avait un homosexuel, courageux, qui avait pris la décision de vivre sans se cacher. Il se rendait à ces soirées avec des hommes rencontrés probablement sur des lieux de drague à quelques kilomètres de là, sur des parkings déserts ou des stations-service sordides. S’y rendaient également les garçons du village, les bandes de copains qui venaient boire, s’amuser, chanter et essayer de séduire les rares filles qui n’étaient pas encore prises, qui n’avaient pas encore d’enfants. L’alcool, l’effet de groupe, les garçons ont commencé à chahuter l’homosexuel, quelques coups d’épaule, des regards que l’on pourrait qualifier d’agressifs, Eh t’es pédé toi ou quoi, tu aimes la bite, baisse les yeux ou je te pète la gueule. Mon père est arrivé, il avait tout entendu. Il était terriblement en colère, il a serré la mâchoire avant de s’adresser à eux, Vous allez lui foutre la paix bordel de merde, vous vous croyez malins à l’insulter, ça vous regarde si il est pédé ? Ça vous dérange ? Il leur a dit de rentrer chez eux Faites plus chier. Il était à deux doigts de leur tomber dessus a conclu ma mère.

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