En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Parler philosophie, c’était parler comme la classe ennemie, ceux qui ont les moyens, les riches. Parler comme ceux-là qui ont la chance de faire des études secondaires et supérieures et, donc, d’étudier la philosophie. Les autres enfants, ceux qui dînent, c’est vrai, boivent des bières parfois, regardent la télévision et jouent au football. Mais ceux qui jouent au football, boivent des bières et regardent la télévision ne vont pas au théâtre.
Je formulais mes plaintes auprès d’Amélie quant à ma mère qui ne s’occupait pas assez de moi, contrairement à la sienne. Je n’étais pas à même de voir que la mère d’Amélie n’avait pas le même métier, le même statut, n’avait pas des conditions de vie aussi rudes. Qu’il était plus difficile pour ma mère de me consacrer du temps et, par là, de l’amour.
D’autres fois, c’est vrai, l’indifférence de ma mère me rassurait. Quand je rentrais du collège, elle aurait pu facilement voir mes traits tirés, comme des rides. Mon visage semblait ridé à cause des coups qui me vieillissaient. J’avais onze ans mais j’étais déjà plus vieux que ma mère.
Je sais, au fond, qu’elle savait. Pas une compréhension claire, plutôt quelque chose sur quoi elle peinait à mettre des mots, qu’elle ressentait sans être capable de l’exprimer. Je craignais qu’un jour elle ne se mette à formuler toutes ces questions qu’elle accumulait – malgré son silence – depuis des années. De devoir lui répondre, lui parler des coups, lui dire que d’autres pensaient la même chose qu’elle. J’espérais qu’elle n’y pensait pas trop et qu’elle finirait par oublier.
Un matin avant de partir pour le collège elle m’avait dit Tu sais Eddy, tu devrais arrêter de faire des manières, les gens se moquent de toi derrière ton dos, moi je les entends, puis tu devrais t’aérer le cerveau, voir des filles. Elle l’avait dit, comme mon père, partagée entre le désarroi, la honte, l’agacement. Elle ne pouvait pas s’expliquer pourquoi je n’allais pas séduire de jeunes filles, comme mon père l’avait fait des années auparavant, en boîte de nuit ou aux bals dans la salle des fêtes du village.
À partir de douze ans je me suis rendu en boîte de nuit avec quelques copains le samedi soir pour – selon ce que je disais à mes parents, que je répétais afin qu’ils saisissent les motivations fictives de ces sorties – y rencontrer des jeunes filles. Mon père, moins dupe que je ne l’espérais, voyait bien que je ne lui présentais pas les filles qu’il aurait été logique que je rencontre dans ces lieux. Il s’interrogeait sur ma passivité quand mon frère, lui, ramenait chaque mois des jeunes femmes chez nous, faisait les présentations et projetait fiançailles, mariage, enfants.
(Un privilège réservé aux garçons. Quand ma sœur a présenté, au retour du bal, son deuxième compagnon à mes parents – après avoir quitté le premier –, ils lui ont dit que ce n’était pas possible. Elle ne pouvait pas ramener un autre garçon à la maison étant donné que tout le village l’avait déjà vue avec un autre Après, tu comprends, c’est pas qu’on veut pas, on a rien contre lui et il est bien gentil, mais tu peux pas ramener des garçons comme ça tout le temps. On dit ça pour toi, mais les autres gens ils vont dire, c’est sûr et certain, ils vont dire que t’es une salope.)
Si mes parents étaient en butte à l’incompréhension face à mon comportement, mes choix, mes goûts, la honte se mêlait souvent à la fierté quand il était question de moi. Mon père n’en disait rien mais ma mère me racontait Faut pas lui en vouloir, tu sais, c’est un homme et les hommes ça dit jamais ses sentiments. Il confiait à ses copains de l’usine qui me le rapportaient Mon fils travaille bien à l’école, il est intelligent et peut-être même que c’est un surdoué. Il est intelligent, il va faire de grandes études et surtout (c’est ce qui le rendait le plus heureux), surtout, mon fils il va devenir riche. Lui qui détestait, il le disait, les bourgeois presque autant que les Arabes ou les juifs, il souhaitait me voir passer de l’autre côté.
En rentrant du collège je le trouvais dans la pièce commune affalé sur sa chaise et buvant son verre de pastis en regardant la télévision. La télévision trop forte, ses ronflements quand il s’endormait devant, les injures à ma mère si elle passait devant l’écran. Toujours la même position : les jambes étendues et les mains posées sur son ventre. Ma grande sœur : Avec ses mains sur son gros ventre on dirait une femme enceinte. La pièce avait une odeur de graisse à cause des frites qu’y préparait ma mère – le plat préféré de mon père Moi j’aime bien la bouffe d’homme qui tient bien à l’estomac, pas comme dans les trucs de bourges où plus c’est cher moins t’en as dans l’assiette. Ce n’était pas simplement le plat préféré de mon père mais aussi l’un des rares plats dont il se nourrissait et dont nous nous nourrissions puisque c’était lui qui décidait de la composition des repas. Même si ma mère faisait comme si c’était elle qui décidait, elle se trahissait quand elle me disait J’aimerais bien me faire des haricots ou des salades de temps en temps mais ton père il va criser. Les repas étaient faits uniquement de frites, de pâtes, très occasionnellement de riz, et de viande, des steaks hachés surgelés ou du jambon achetés au supermarché hard-discount. Le jambon n’était pas rose, mais fuchsia et couvert de gras, suintant.
Une odeur de graisse, donc, de feu de bois et d’humidité. La télévision allumée toute la journée, la nuit quand il s’endormait devant, ça fait un bruit de fond, moi je peux pas me passer de la télé, plus exactement, il ne disait pas la télé, mais je peux pas me passer de ma télé.
Il ne fallait pas, jamais, le déranger devant sa télévision. C’était la règle lorsqu’il était l’heure de se mettre à table : regarder la télévision et se taire ou mon père s’énervait, demandait le silence, Ferme ta gueule, tu commences à me pomper l’air. Moi mes gosses je veux qu’ils soient polis, et quand on est poli, on parle pas à table, on regarde la télé en silence et en famille.
À table, lui (mon père) parlait de temps en temps, il était le seul à en avoir le droit. Il commentait l’actualité Les sales bougnoules, quand tu regardes les infos tu vois que ça, des Arabes. On est même plus en France, on est en Afrique, son repas Encore ça que les boches n’auront pas.
Lui et moi n’avons jamais eu de véritable conversation. Même des choses simples, bonjour ou bon anniversaire, il avait cessé de me les dire. À mon anniversaire il m’offrait quelques cadeaux, sans une parole. Et je ne m’en plaignais pas, je ne voulais pas qu’il me parle. Il m’expliquait d’un air faussement décontracté qui cachait mal la gêne de devoir le dire Tu attendras le début du mois qu’on a les allocations familiales pour te faire ton cadeau. T’es né le 30 octobre, à la fin du mois, c’est pas de chance.
J’ignorais tout de lui et surtout de son passé, les seules informations que je possédais m’étaient données par ma mère.
Tous les soirs, ses copains arrivaient vers dix-huit heures avec des bouteilles de pastis. Mon père ne travaillait plus. Un matin – ou un soir, je n’en suis plus sûr –, il était parti, comme d’habitude, à l’usine. Il avait emporté sa gamelle, la nourriture que ma mère préparait la veille et qu’elle mettait dans un Tupperware pour le lendemain. Mon père mangeait dans sa gamelle, comme les animaux. Ce jour-là l’usine a appelé ma mère : Le dos de votre mari s’est soudainement bloqué, il a eu les larmes, pourtant on le connaît bien Jacky, ce n’est pas une petite nature, mais là vraiment il criait de douleur. Puis la voix du médecin (ou celle de mon père directement) Votre mari a porté des poids beaucoup trop lourds à l’usine, pendant beaucoup trop de temps. Il aurait fallu s’en rendre compte avant, prendre les précautions nécessaires. (Mais vous savez, Jacky aime pas les médecins, il s’en méfie toujours, il refuse de prendre des médicaments, comme son beau-frère hémiplégique.) Son dos est abîmé, complètement broyé, les disques écrasés. Il va devoir arrêter le travail pour une période indéterminée. Ma mère : Mais on va perdre de l’argent si il est au chômage ?