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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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Sans cesse assuré par ma mère de ma supériorité sur les Arabes ou nos voisins extrêmement pauvres, ce n’est qu’après avoir quitté le collège que j’ai pu me rendre compte que j’étais moins privilégié que je ne l’avais imaginé. Je savais, avant cela, qu’il existait des mondes bien plus favorisés que le mien. Les bourgeois que mon père insultait, l’épicière du village ou les parents de mon amie Amélie. J’y pensais même régulièrement. Mais tant que je n’avais pas été directement confronté à l’existence de ces autres mondes, que je n’y avais pas été plongé, ma connaissance était restée à l’état d’intuition, de fantasme.

Je le découvrirai plus tard, notamment en discutant avec mes anciens enseignants – les enseignants du collège, impuissants, abattus par la façon qu’avaient les parents du village d’élever leurs enfants, et qui en parlaient en salle des professeurs Et le petit Bellegueule, il a des capacités mais s’il continue comme ça à ne pas faire ses devoirs, à être absent aussi fréquemment, il ne s’en sortira pas.

J’appartenais au monde de ces enfants qui regardent la télévision le matin au réveil, jouent au football toute la journée dans les rues peu fréquentées, au milieu de la route, dans les pâtures qui s’étendent derrière leur maison ou en bas des blocs, qui regardent la télévision, encore, l’après-midi, le soir pendant des heures, la regardent entre six et huit heures par jour. Au monde de ces enfants qui passent des heures dans les rues, le soir et la nuit, à zoner. Mon père me prévenait – maladroit quand il s’agissait d’aborder les questions scolaires – que je pouvais faire ce que je voulais mais que je devrais toujours en assumer les conséquences Tu sors quand tu veux, tu rentres à l’heure que tu veux mais si le lendemain tu es fatigué à l’école, c’est de ta faute. Si tu veux jouer au grand tu vas jusqu’au bout, quand les enfants d’instituteurs, du médecin ou des gérants de l’épicerie étaient astreints à rester chez eux pour faire leurs devoirs. Il lui arrivait à de multiples reprises dans une même semaine de me demander si mes devoirs étaient faits. Peu lui importait la réponse, comme ma mère qui m’interrogeait sur ma journée au collège. Sa question, ce n’était pas lui qui la posait mais un rôle qui le dépassait, parfois, contre sa volonté, l’acceptation ou plutôt l’intériorisation du fait qu’il valait mieux, qu’il était plus légitime de bien faire ses devoirs pour un enfant.

Toutes les sorties tournaient autour de l’arrêt d’autocar, qui était le centre de la vie des garçons. Nous y passions nos soirées, à l’abri du vent et de la pluie. Il me semble qu’il en a toujours été ainsi : les garçons à l’adolescence se retrouvaient chaque soir, là, pour boire et discuter. Mon frère et mon père étaient passés par là, et en retournant au village j’y ai vu les garçons qui n’avaient pas huit ans quand je suis parti. Ils avaient pris la place que j’avais occupée quelques années auparavant ; rien ne change, jamais.

Les discussions interminables jusqu’au bout de la nuit : toujours les histoires du village, comme un monde qui n’existait que pour lui-même, étranger à toute connaissance de l’extérieur, de l’ailleurs, les blagues, les boîtes aux lettres que nous cassions à coups de pied juste pour le plaisir, Jeanine, la vieille femme qui habitait en face de l’arrêt du car, qui appelait les gendarmes quand nous étions trop bruyants et nous qui l’insultions salope, vieille connasse, avant de nous enfuir en courant. Nous achetions des packs de bière et nous buvions jusqu’à vomir, en filmant ces scènes avec les téléphones portables.

Je me souviens, très jeune, dès treize ans, quatorze ans, d’avoir été confronté à des pertes de connaissance, des comas éthyliques. Devoir appeler les secours, maintenir sur le côté un de mes copains pour éviter qu’il ne se noie dans son propre vomi. Quand c’était à moi que cela arrivait, les lendemains de soirée arrosée (nous disions Vivement la cuite de samedi), je me réveillais dans l’une des tentes plantées dans les pâtures autour du village la veille par nos soins, les vêtements rigidifiés par le vomi séché qui les recouvrait, un sac de couchage sale à l’odeur à peine descriptible à cause de la nourriture renvoyée par mon estomac malade, le ventre douloureux et la boîte crânienne harcelée par des pulsations, comme si le cœur et les poumons se trouvaient le temps d’une journée à la place du cerveau. Les copains me disaient en riant que j’avais échappé de peu à la mort, j’aurais pu me noyer dans mon vomi, avaler ma langue.

Je m’appliquais à me rapprocher le plus possible des garçons pour apaiser mes parents. En vérité, je m’ennuyais beaucoup en leur compagnie. Et il n’était pas rare que je dise à ma mère lorsque je m’absentais que je partais jouer avec eux : je rejoignais en fait Amélie. L’un de mes jeux préférés consistait à la maquiller, l’affubler de rouge à lèvres et de tout un tas de poudres différentes. J’ose à peine m’imaginer l’effroi qui aurait saisi mes parents s’ils l’avaient su. J’éprouvais ce besoin de les rasséréner, de faire en sorte qu’ils cessent de se poser des questions que je voulais voir disparaître.

Des bagarres ponctuaient ces soirées. Dans l’arrêt de bus s’ajoutaient aux litres de bière du whisky bon marché et du pastis. Les festivités se prolongeaient jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au lever du jour, du temps pour rien, pour attendre que le temps passe ou plutôt qu’il vienne. L’arrêt de bus, lui aussi en briques rouges, tagué Nicke la police, A more les salle pédé.

Les bagarres étaient monnaie courante, les filles comme les garçons se battaient – essentiellement les garçons, et pas seulement sous l’emprise de l’alcool (presque tous les jours dans la cour du collège ; les enfants se regroupaient autour des deux adversaires – parfois plus – et hurlaient à pleine voix le nom de celui qu’ils supportaient).

L’une d’elles a éclaté un jour entre Amélie et moi. Une dispute d’enfants. Ses parents avaient une situation plus confortable que les miens, pourtant pas vraiment des bourgeois : une mère employée à l’hôpital et un père technicien chez EDF. Amélie m’avait dit ce jour-là pour me blesser – elle savait qu’en disant cela elle y parviendrait – que mes parents étaient des fainéants. Je me rappelle cette dispute avec la précision des événements que l’on crée dans sa vie à partir de souvenirs qui auraient pu être insignifiants, banals. Et puis, des mois, des années après, selon ce que l’on devient, ils prennent du sens.

Je l’ai frappée. Je l’ai saisie par les cheveux et j’ai claqué sa tête contre la tôle du car du collège qui stationnait là, avec violence, comme le grand roux et le petit au dos voûté dans le couloir de la bibliothèque. Beaucoup d’enfants nous voyaient. Ils riaient et m’encourageaient, Vas-y défonce-la, défonce-lui la gueule. Amélie qui pleurait me suppliait d’arrêter. Elle hurlait, gémissait, implorait. Elle m’avait fait comprendre qu’elle appartenait à un monde plus estimable que le mien. Tandis que je passais du temps à l’arrêt de bus, d’autres enfants comme elle, Amélie, lisaient des livres offerts par leurs parents, allaient au cinéma, et même au théâtre. Leurs parents parlaient de littérature le soir, d’histoire – une conversation sur Aliénor d’Aquitaine entre Amélie et sa mère m’avait fait pâlir de honte –, quand ils dînaient.

Chez mes parents nous ne dînions pas, nous mangions. La plupart du temps, même, nous utilisions le verbe bouffer. L’appel quotidien de mon père C’est l’heure de bouffer. Quand des années plus tard je dirai dîner devant mes parents, ils se moqueront de moi Comment il parle l’autre, pour qui il se prend. Ça y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie.

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