Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
Ce fut au tour de Gilbert � sentir le rouge lui monter au visage; il n�osait se mettre � table avec ces braves gens, mais il mourait d�envie de les suivre.
Cependant sa philosophie, ou plut�t cet orgueil dont Rousseau l�avait tant engag� � se d�fier, lui souffla tout bas:
� C�est bon pour des femmes d�avoir besoin de quelqu�un; mais moi, un homme! n�ai-je pas des bras et des �paules?
� Tous ceux qui ne seront pas l�, continua la m�re, comme si elle e�t devin� la pens�e de Gilbert et qu�elle y r�pond�t, tous ceux qui ne seront pas l� ne verront rien que les carrosses vides, et, ma foi! les carrosses vides, on peut les voir quand on veut; ce n�est point la peine de venir � Saint-Denis pour cela.
� Mais, madame, dit Gilbert, beaucoup de gens, ce me semble, auront la m�me id�e que vous.
� Oui; mais tous n�auront pas un neveu aux gardes pour les faire passer.
� Ah! c�est vrai, dit Gilbert.
Et, en pronon�ant ce c�est vrai, sa figure exprima un d�sappointement que remarqua bien vite la perspicacit� parisienne.
� Mais, dit le bourgeois, habile � deviner tout ce que d�sirait sa femme, monsieur peut bien venir avec nous, s�il lui pla�t.
� Oh! monsieur, dit Gilbert, je craindrais de vous g�ner.
� Bah! au contraire, dit la femme, vous nous aiderez � parvenir jusque-l�. Nous n�avions qu�un homme pour nous soutenir, nous en aurons deux.
Aucun argument ne valait celui-l� pour d�terminer Gilbert. L�id�e qu�il serait utile et payerait ainsi, par cette utilit�, l�appui qu�on lui offrait, mettait sa conscience � couvert et lui �tait d�avance tout scrupule.
Il accepta.
� Nous verrons un peu � qui il offrira son bras, dit la tante.
Ce secours tombait, pour Gilbert, bien v�ritablement du ciel. En effet, comment franchir cet insurmontable obstacle d�un rempart de trente mille personnes toutes plus recommandables que lui par le rang, les richesses, la force, et surtout l�habitude de se placer dans ces f�tes, o� chacun prend la place la plus large qu�il peut se faire!
C�e�t �t�, au reste, pour notre philosophe, s�il e�t �t� moins th�oricien et plus pratique, une admirable �tude dynamique de la soci�t�.
Le carrosse � quatre chevaux passait comme un boulet de canon dans la masse, et chacun se rangeait devant le coureur au chapeau � plumes, au justaucorps bariol� de couleurs vives et � la grosse canne, qui lui-m�me se faisait pr�c�der parfois par deux chiens irr�sistibles.
Le carrosse � deux chevaux donnait une esp�ce de mot de passe � l�oreille d�un garde, et venait prendre son rang dans le rond-point attenant au couvent.
Les cavaliers au pas, mais dominant la foule, arrivaient au but lentement, apr�s mille chocs, mille heurts, mille murmures essuy�s.
Enfin le pi�ton, foul�, refoul�, harcel�, flottant comme une vague pouss�e par des milliers de vagues, se haussant sur la pointe des pieds, soulev� par ses voisins, s�agitant comme Ant�e, pour retrouver cette m�re commune qu�on appelle la terre, cherchant son chemin pour sortir de la multitude, le trouvant et tirant apr�s lui sa famille, compos�e presque toujours d�une troupe de femmes que le Parisien, seul entre tous les peuples, sait et ose conduire � tout, partout, toujours, et faire respecter sans rodomontades.
Par-dessus tout, ou plut�t par-dessus tous, l�homme de la lie du peuple, l�homme � la face barbue, � la t�te coiff�e d�un reste de bonnet, aux bras nus, � la culotte maintenue avec une corde; infatigable, ardent, jouant des coudes, des �paules, des pieds, riant de son rire qui grince en riant, se frayait un chemin parmi les gens de pied aussi facilement que Gulliver dans les bl�s de Lilliput.
Gilbert, qui n��tait ni grand seigneur � quatre chevaux, ni parlementaire en carrosse, ni militaire � cheval, ni parisien, ni homme du peuple, e�t immanquablement �t� �cras�, meurtri, broy� dans cette foule. Mais, une fois qu�il fut sous la protection du bourgeois, il se sentit fort.
Il offrit r�solument le bras � la m�re de famille.
� L�impertinent! dit la tante.
On se mit en marche; le p�re �tait entre sa s�ur et sa fille; derri�re venait la servante, le panier au bras.
� Messieurs, je vous prie, disait la bourgeoise avec son rire franc; messieurs, de gr�ce! messieurs, soyez assez bons�
Et l�on s��cartait, et on la laissait passer, elle et Gilbert, et dans leur sillage glissait tout le reste de la soci�t�.
Pas � pas, pied � pied, on conquit les cinq cents toises de terrain qui s�paraient la place du d�jeuner de la place du couvent, et l�on parvint jusqu�� la haie de ces redoutables gardes-fran�aises dans lesquels le bourgeois et sa famille avaient mis tout leur espoir.
La jeune fille avait repris peu � peu ses couleurs naturelles.
Arriv� l�, le bourgeois se haussa sur les �paules de Gilbert, et aper�ut � vingt pas de lui le neveu de sa femme qui se tortillait la moustache.
Le bourgeois fit avec son chapeau des gestes si extravagants, que son neveu finit par l�apercevoir, vint � lui, et demanda un peu d�espace � ses camarades, qui dessoud�rent les rangs sur un point.
Aussit�t, par cette ger�ure se gliss�rent Gilbert et la bourgeoise, le bourgeois, sa s�ur et sa fille, puis la servante, qui jeta bien dans la travers�e quelques gros cris en se retournant avec des yeux f�roces, mais � qui ses patrons ne song�rent pas m�me � demander la raison de ses cris.
Une fois la chauss�e franchie, Gilbert comprit qu�il �tait arriv�. Il remercia le bourgeois; le bourgeois le remercia. La m�re essaya de le retenir: la tante l�invita � s�en aller, et l�on se s�para pour ne plus se revoir.
Dans l�endroit o� se trouvait Gilbert, il n�y avait que des privil�gi�s; il gagna donc facilement le tronc d�un gros tilleul, monta sur une pierre, se fit un appui de la premi�re branche et attendit.
Une demi-heure environ apr�s cette installation, le tambour roula, le canon retentit, et la cloche majestueuse de la cath�drale lan�a un premier bourdonnement dans les airs.
Chapitre 49. Les carrosses du roi
Un murmure criard dans le lointain, mais qui devint plus grave et plus ample en se rapprochant, fit dresser l�oreille � Gilbert, qui sentit tout son corps se h�risser sous un frisson aigu.
On criait: Vive le roi!
C��tait encore l�usage alors.
Une nu�e de chevaux hennissants, dor�s, couverts de pourpre, s��lan�a sur la chauss�e: c��taient les mousquetaires, les gendarmes et les Suisses � cheval.
Puis un carrosse massif et magnifique apparut.
Gilbert aper�ut un cordon bleu, une t�te couverte et majestueuse. Il vit l��clair froid et p�n�trant du regard royal, devant lequel tous les fronts s�inclinaient et se d�couvraient.
Fascin�, immobile, enivr�, pantelant, il oublia d��ter son chapeau.
Un coup violent le tira de son extase; son chapeau venait de rouler � terre.
Il fit un bond, ramassa son chapeau, releva la t�te, et reconnut le neveu du bourgeois qui le regardait avec ce sourire narquois particulier aux militaires.
� Eh bien! dit-il, on n��te donc pas son chapeau au roi?
Gilbert p�lit, regarda son chapeau couvert de poussi�re et r�pondit:
� C�est la premi�re fois que je vois le roi, monsieur, et j�ai oubli� de le saluer, c�est vrai. Mais je ne savais pas�
� Vous ne saviez pas? dit le soudard en fron�ant le sourcil.
Gilbert craignit qu�on ne le chass�t de cette place o� il �tait si bien pour voir Andr�e; l�amour qui bouillonnait dans son c�ur brisa son orgueil.
� Excusez-moi, dit-il, je suis de province.
� Et vous �tes venu faire votre �ducation � Paris, mon petit bonhomme?
� Oui, monsieur, r�pondit Gilbert d�vorant sa rage.
� Eh bien, puisque vous �tes en train de vous instruire, dit le sergent en arr�tant la main de Gilbert, qui s�appr�tait � remettre son chapeau sur sa t�te, apprenez encore ceci: c�est qu�on salue madame la dauphine comme le roi, messeigneurs les princes comme madame la dauphine; c�est qu�on salue enfin toutes les voitures o� il y a des fleurs de lis� Connaissez-vous les fleurs de lis, mon petit, ou faut-il vous les faire conna�tre?