En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Nous nous racontions les histoires qui animaient le village et rendaient l’existence moins monotone.
L’une d’entre elles m’avait beaucoup marqué. C’était la mort d’un homme au village. Il n’avait plus d’argent, des dettes accumulées dans tous les cafés. Mon père aime dire qu’il y en avait douze pour un village d’à peine plus de cinq cents habitants en ces temps-là. Je dis l’histoire d’un homme, mais je le connaissais bien.
La solitude, la faim – le vieil homme devait être las de son existence. Il était fatigué de vivre mais il ne s’est pas directement donné la mort, comme si même cet effort avait été trop éprouvant.
Et puis l’odeur a commencé à se propager dans les rues.
Je l’ai sentie moi aussi un jour que je me promenais avec mon cousin. Il m’a dit Ça pue la mort ici. Je passais beaucoup de temps avec mon cousin. Il avait besoin de moi pour lacer ses chaussures ou se gratter le dos : son handicap l’empêchait de se mouvoir correctement. Quand il était enfant, tandis qu’il finissait sa croissance, sa colonne vertébrale a continué à se développer, à grandir de façon anormale, puis elle a atteint le cerveau, provoquant des lésions irréversibles. Un grave handicap. Il marchait de travers, la bosse imposante qu’il avait sur le dos déformait ses vêtements. Le bossu de Notre-Dame, gloussaient les habitants. Il a perdu ses dents très jeune, à partir de vingt ans elles se sont mises à tomber les unes après les autres, et certains jours, sans trop qu’on sache pourquoi, sa peau devenait jaunâtre ou pour ainsi dire totalement jaune. Ces jours-là, des fièvres foudroyantes le clouaient au lit pour des semaines. Il était handicapé mais les gens du village évitaient de prononcer ce mot devant lui ou sa mère. Nous ne savions pas si sa mère – ma tante – feignait de ne pas avoir conscience de la gravité de son état de santé ou si elle était réellement incapable de comprendre la situation dans laquelle se trouvait mon cousin. « Les parents sont les derniers à admettre que leur fils est fou. » Un jour, une seule fois, je me souviens, la stupéfaction quand nous l’avons entendue dire, comme un aveu, comme si elle nous apprenait, nous révélait quelque chose Vous savez, mon fils il est handicapé. En l’absence de sa mère, en revanche, les habitants parlaient de son handicap Le malheureux, ah, ton cousin, il a pas de chance, tu es un gentil garçon d’en prendre soin. Le médecin, quand j’allais le voir, me prévenait Profite bien de ton cousin, il ne va pas vivre très vieux tu sais. Les moqueries aussi Ton cousin le bossu, l’éclopé du village. Le mongol.
Il y avait dans ma famille plus de handicapés que dans d’autres familles. Ou peut-être qu’on le cachait moins, qu’on le soignait moins, qu’on ne savait pas comment s’y prendre. Peut-être, simplement, était-ce le manque d’argent pour se soigner correctement, l’hostilité à l’égard de la médecine. Il y a ma cousine qui est née avec deux palais, l’autre cousin qui tombe malade en permanence, il est allergique aux antibiotiques, à la lessive, à l’herbe. Il y a la tante qui s’arrache les dents avec une pince quand elle est saoule, sans raison, pour jouer – une pince comme celles qu’on utilise au garage. Elle est souvent ivre, et, fatalement, elle se retrouve sans avoir de dents à arracher.
Mon cousin a dit ce jour-là, Ça pue la mort. Il avait raison, c’était la mort. Je ne pouvais pas deviner qu’elle avait cette odeur. Le vieil homme avait décidé de rester chez lui, de ne plus sortir. Ne plus aller prendre son pastis, mon petit jaune, au café du village où se retrouvent les hommes le soir après le travail – ou après une journée à la maison, devant la télévision, quand ils n’ont pas de travail. Il est resté chez lui en attendant de mourir, fixe, immobile sur son lit. Les rumeurs disaient, j’ignore si c’était juste, elles disaient qu’il était mort dans les déjections. Il est mort dans sa pisse et dans sa merde, même de son lit il ne voulait plus bouger, il n’allait plus aux toilettes, il couvrait les mares de pisse et les tas de merde avec des feuilles de papier journal, comme un dernier souci d’hygiène avant de mourir. Paraît que ses chaussettes elles étaient incrustées dans sa chair, ça faisait des mois qu’il les avait pas retirées, et avec la pisse, le pus, les chaussettes elles sont petit à petit rentrées dans sa peau, collées comme si à force elles faisaient partie de son corps. Et puis, le silence. Le processus de décomposition du corps. Les femmes du village : Il a été bouffé par les vers, et l’odeur qui se propage dans les rues. La foule s’est amassée (ce même jour où mon cousin avait identifié, sans le vouloir, la mort – car ça pue la mort était une expression que nous utilisions de façon constante pour qualifier toutes les mauvaises odeurs) autour de la maison de laquelle se dégageait l’odeur du corps en putréfaction. Malgré l’oxygène bientôt irrespirable, les femmes se couvraient le nez à l’aide de mouchoirs en papier pour pouvoir continuer à regarder, pouvoir rester là, ne pas abandonner cette chance d’assister à un pareil événement, pouvoir sortir quelques instants, le temps de quelques minutes, d’un quotidien sans surprise, sans même l’attente ou l’espoir de la surprise. Mon cousin, du fait de son organisme fragile, a beaucoup vomi cet après-midi-là.
Cette histoire, nous la racontions souvent, elle nous amusait.
La bonne éducation
Mes parents veillaient à me donner une bonne éducation, pas comme les racailles et les Arabes des cités. La vanité que ma mère en tirait : Mes enfants sont bien élevés, je les dresse bien, pas comme les voyous ou – et je ne sais d’où lui venaient ces informations, peut-être des propos que lui tenait son père, ancien combattant de la guerre d’Algérie – Mes enfants sont bien élevés, pas comme les Algériens, tu sais ce sont les pires les Algériens, quand tu regardes bien ils sont beaucoup plus dangereux que les Marocains ou les autres Arabes.