En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Ma grand-mère, qui s’imaginait que posséder une maison, être propriétaire, comme disent les slogans publicitaires ou politiques, la ferait accéder à un statut social plus élevé, une vie plus agréable, se rendait compte que, depuis qu’elle l’était, rien n’avait changé, et peut-être même qu’au contraire tout s’était compliqué avec le prêt qu’elle avait dû faire et qu’elle devait rembourser.
Elle a froid mais elle ne peut plus payer ses livraisons de bois. Cet homme que mon père appelait le Copain, qui livrait le bois à toute la famille – il se déplaçait dans les rues avec un tracteur de petite taille, chargé de plusieurs stères de bois –, avait arrêté de la livrer Parce que j’ai des enfants, vous comprenez madame, je peux plus vous livrer de bois si vous payez pas, j’ai des enfants à nourrir moi madame, j’ai une famille. Sa grand-mère, à la surveillante, disait qu’elle utilisait beaucoup de couvertures contre le froid mais que c’était inutile, le froid pénétrait les couvertures, elles devenaient semblables à des couvertures de glace, plus froides que le vent froid lui-même.
(Ma grande sœur, au moment où je parle, a entamé les démarches nécessaires afin de racheter pour une somme dérisoire la maison de ma grand-mère partie finir ses jours dans un logement social.
Elle m’a téléphoné pour m’en parler et me parler des travaux très importants qu’il y avait à faire, étant donné le taudis dans lequel vivait ma grand-mère, dont le plafond était percé d’un trou de près de deux mètres de diamètre Et pis je l’aime bien mamie donc je veux pas la critiquer, mais l’odeur qui y avait. Des crottes de je sais pas trop quoi partout, de la moisissure. On va en avoir pour longtemps de travaux. Ma sœur, qui n’aura jamais pu voir autre chose que le village de toute sa vie, à vingt-cinq ans, déjà propriétaire et engagée dans des travaux interminables.)
Ma grand-mère, comme celle de la surveillante, adoptait des hordes de chiens. Elle se sentait moins seule et pouvait se blottir contre eux la nuit pour récupérer un peu de la chaleur corporelle qu’ils produisent Au moins j’ai bien chaud aux jambes quand je dors avec, et ça fait de la compagnie, sinon je m’emmerde un peu toute seule. Elle en adoptait cinq, six, parfois plus, ce qui irritait fortement mon père. Il trouvait son comportement irrationnel, adopter des chiens alors qu’elle pouvait à peine se nourrir Et tu peux même plus aller te promener parce que tes chiens ils bousillent la baraque si tu sors. J’ai bien vu qu’ils arrachent les rideaux, le canapé, qu’ils pissent sur la télé. Et puis oui, ce que je disais, t’as pas d’argent pour les nourrir. Elle se justifiait Ils boufferont les restes, mais – tout le monde s’en apercevait – elle achetait de la nourriture pour les chiens et encore moins pour elle. C’était elle qui bouffait les restes des chiens, et finalement, en plus d’avoir froid, elle avait faim.
Quand ma grand-mère n’avait plus de bois, elle partait dans les forêts qui bordent le village. Elle emportait avec elle son cabas en toile vert et bleu, criblé de trous, comme elle avait fini par l’admettre : à cause des chiens qui broient tout. Elle ramassait des petites branches qu’elle rapportait. Ma mère le faisait elle aussi pour allumer le feu de la cheminée ou pour cuire la viande sur les grilles du barbecue quand elle n’avait plus de charbon de bois, sa fierté de mère Mes gosses manqueront pas de bouffe, ils auront pas froid. Pour ne pas avoir à subir la honte, ma mère en faisait un jeu. Nous savions que c’était la pauvreté, le manque d’argent, les enfants comprennent ça plus vite qu’on ne peut l’imaginer. Ma mère disait On va aller ramasser du bois, histoire de faire une petite promenade, au moins on va bien se marrer.
Nous faisions semblant de la croire et elle faisait semblant de croire que nous la croyions.
Parfois, ma mère, fatiguée, cessait de faire semblant. Elle abandonnait tous ses efforts pour nous cacher la réalité et me contraignait à me rendre à l’épicerie du village pour faire crédit, faire marquer de quoi manger. Vas-y toi parce que comme t’es un gosse, si tu demandes pour faire marquer, elle va dire oui, alors qu’à moi c’est certain qu’elle va me dire non la vieille conne de l’épicerie. J’essayais de me dérober, avant que mon père n’intervienne, Tu vas te dépêcher de te bouger le cul sinon ça va mal se passer pour toi. Il me terrifiait, tant et si bien que je m’exécutais en silence. Les enfants inspirent plus facilement la pitié et j’étais désigné comme étant celui qui devait utiliser cet atout pour obtenir de la nourriture ; pas seulement à l’épicerie, mais également, certains jours, chez les voisins, les autres habitants du village, pour demander un morceau de pain, un paquet de pâtes ou un peu de fromage. L’humiliation quand il fallait, au moment de payer les denrées à l’épicerie, dire, à voix basse pour que les femmes du village qui étaient présentes n’entendent pas Maman elle demande si on peut faire marquer et la patronne qui tirait beaucoup de satisfaction à élever la voix de façon à ce que, à l’inverse, tout le monde puisse saisir ses paroles. Ça peut pas durer comme ça, tes parents il faut bien qu’ils payent, parce que moi je peux pas leur faire marquer sans arrêt. Ils n’ont qu’à travailler un peu plus s’ils ont besoin d’argent. Moi, répète-leur bien, je suis là au magasin tous les jours de huit heures du matin à huit heures du soir, y a que comme ça qu’on y arrive. Bon c’est la dernière fois que je vous laisse faire marquer, la dernière je te préviens, parce que je peux pas te laisser repartir les mains vides. Et moi, qui baissais les yeux, haïssais la patronne de l’épicerie, l’envie d’arracher son visage avec n’importe quel objet pointu et coupant Merci madame, merci madame.
D’autres fois, quand nous n’avions plus d’argent, nous mangions les poissons que mon père pêchait. Il était pêcheur depuis toujours, c’était une passion, les garçons pratiquaient la pêche ou la chasse. Il y allait très souvent, dans les étangs aux abords du village, surtout depuis son accident à l’usine qui avait entraîné la perte de son travail. Il rapportait les poissons à la maison que ma mère vidait avant de les mettre au congélateur, enveloppés dans du papier journal ou dans des sacs plastique de supermarché. La vision horrifiante quand j’ouvrais le congélateur et y trouvais ces cadavres recouverts d’un manteau de glace. Le plus troublant était de voir leurs yeux, prisonniers de la glace après avoir été figés par la mort. Et l’odeur qui restait plusieurs jours dans la pièce commune après que ma mère eut vidé les poissons. Les fins de mois où mes parents n’avaient plus assez d’argent pour acheter de la viande, nous mangions du poisson pendant plusieurs jours d’affilée. Le dégoût est né de là. Aujourd’hui je suis écœuré par ce plat si valorisé dans les milieux dans lesquels j’ai voulu parvenir.
Les histoires du village
Nous n’étions pas les plus pauvres. Nos voisins les plus proches, qui avaient moins d’argent encore, une maison constamment sale, mal entretenue, étaient l’objet du mépris de ma mère et des autres. N’ayant pas de travail, ils faisaient partie de cette fraction des habitants dont on disait qu’ils étaient des fainéants, des individus qui profitent des aides sociales, qui branlent rien. Une volonté, un effort désespéré, sans cesse recommencé, pour mettre d’autres gens au-dessous de soi, ne pas être au plus bas de l’échelle sociale. Du linge crasseux était éparpillé partout dans leur maison, les chiens urinaient dans toutes les pièces, souillaient les lits, les meubles étaient couverts de poussière, pas seulement de la poussière, d’ailleurs, plutôt une saleté dont aucun mot n’exprime la vérité : un mélange de terre, de poussière, de restes de nourriture et de liquides renversés, vin ou Coca-Cola séché, des cadavres de mouches ou de moustiques. Eux aussi étaient sales, les vêtements maculés de terre ou d’autre chose, les cheveux gras et les ongles longs, noircis. Ce que ma mère répétait également, toujours avec fierté : La pauvreté ça empêche pas la propreté, nous au moins on n’a pas trop d’argent mais la maison est bien propre et mes gosses ont toujours des vêtements qui sentent la lessive, ils sont pas crapés. Les voisins allaient dans les champs qui entouraient le village pour dérober du maïs et des petits pois, avec la vigilance dont il fallait faire preuve pour ne pas être surpris par les agriculteurs, faire gaffe aux culs-terreux. Je passais chez eux de nombreuses journées, dans la cuisine qui sentait le pétrole à cause du réservoir entreposé dans la pièce d’à côté. Cette pièce avait d’abord été la salle de bains, mais les voisins, jugeant qu’une salle de bains n’était pas utile, en avaient fait une réserve de pétrole. Nous préparions du pop-corn avec le maïs volé aux culs-terreux. Les récits que nous en faisions, comme des enfants peuvent le faire : des récits cousus de mensonges, d’éléments ajoutés, inventés, d’exagérations. Les péripéties imaginaires du voisin Et à ce moment-là, le cul-terreux, il est arrivé, il m’a poursuivi en tracteur mais j’ai couru plus vite et il a pas réussi à me rattraper.