Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
� Connaissez-vous donc l�auteur?
� L�auteur est Jean-Jacques Rousseau.
� Rousseau! s��cria vivement le jeune homme.
� Oui. Il y a ici quelques feuillets de son dernier livre, d�tach�s, �gar�s.
� Ainsi ce jeune homme, pauvre, inconnu, obscur, mendiant presque par les grands chemins qu�il parcourait � pied, c��tait Rousseau, c�est-�-dire l�homme qui devait un jour faire l��mile et �crire le Contrat social?
� C��tait lui, ou plut�t non, dit le vieillard avec une expression de m�lancolie difficile � rendre. Non, ce n��tait pas lui; l�auteur du Contrat social et de l��mile est l�homme d�senchant� du monde, de la vie, de la gloire, et presque de Dieu; l�autre� l�autre Rousseau� celui de madame de Warens, c�est l�enfant entrant dans la vie par la m�me porte que l�aurore entre dans le monde; c�est l�enfant avec ses joies, ses esp�rances. Il y a entre les deux Rousseau un ab�me qui les emp�chera de jamais se joindre� trente ans de malheurs!
Le vieillard secoua la t�te, laissa tomber tristement ses bras, et parut se perdre dans une r�verie profonde.
Gilbert �tait demeur� comme �bloui.
� Ainsi donc, dit-il, cette aventure avec mademoiselle Galley et mademoiselle de Graffenried est donc vraie? Cet amour ardent pour madame de Warens, il l�a donc �prouv�? Cette possession de la femme qu�il aimait, possession qui l�attristait au lieu de le transporter au ciel comme il s�y attendait, ce n�est donc pas un ravissant mensonge?
� Jeune homme, dit le vieillard, Rousseau n�a jamais menti. Rappelez-vous sa devise: Vitam impendere vero.
� Je la connaissais, dit Gilbert; mais, comme je ne sais pas le latin, je n�ai jamais pu la comprendre.
� Cela veut dire: �Donner sa vie pour la v�rit�.�
� Ainsi, continua Gilbert, cette chose est possible, qu�un homme parti d�o� est parti Rousseau, soit aim� d�une belle dame, d�une grande dame! Oh! mon Dieu! savez-vous que c�est � rendre fous d�espoir ceux qui, partis d�en bas comme lui, ont jet� les yeux au-dessus d�eux?
� Vous aimez, dit Jacques, et vous voyez une analogie entre votre situation et celle de Rousseau?
Gilbert rougit; seulement, il ne r�pondit point � la question.
� Mais toutes les femmes ne sont point comme madame de Warens, dit-il; il y en a de fi�res, de d�daigneuses, d�inaccessibles, et celles-l�, c�est une folie de les aimer.
� Cependant, jeune homme, dit le vieillard, de pareilles occasions ont �t� plus d�une fois offertes � Rousseau.
� Oh! oui, s��cria Gilbert, mais il �tait Rousseau. Bien certainement, si je sentais en moi une �tincelle du feu qui a br�l� son c�ur en �chauffant son g�nie�
� Eh bien?
� Eh bien, je me dirais qu�il n�y a pas de femme, si grande dame qu�elle soit par la naissance, qui puisse compter avec moi; tandis que, n��tant rien, n�ayant point la conviction de mon avenir, quand je regarde au-dessus de moi, je suis �bloui. Oh! je voudrais pouvoir parler � Rousseau!
� Pour quoi faire?
� Pour lui demander si madame de Warens n��tant pas descendue � lui, il n�e�t pas mont� � elle; pour lui dire: �Cette possession qui vous a attrist�, si elle vous e�t �t� refus�e, ne l�eussiez-vous pas conquise, m�me�?�
Le jeune homme s�arr�ta.
� M�me�? r�p�ta le vieillard.
� M�me par un crime!
Jacques tressaillit.
� Ma femme doit �tre r�veill�e, dit-il coupant court � l�entretien; nous allons descendre. D�ailleurs, la journ�e d�un travailleur ne commence jamais assez t�t: venez, jeune homme, venez.
� C�est vrai, dit Gilbert; pardon, monsieur; mais il y a certaines conversations qui m�enivrent, certains livres qui m�exaltent, certaines pens�es qui me rendent presque fou.
� Allons, allons, vous �tes amoureux, dit le vieillard.
Gilbert ne r�pondit rien, et se mit � ramasser les haricots et � reformer les sacs � l�aide des �pingles; Jacques le laissa faire.
� Vous n�avez pas �t� somptueusement log�, lui dit-il; mais au bout du compte vous avez ici le n�cessaire, et si vous eussiez �t� plus matinal, il vous f�t arriv� par cette fen�tre des �manations de verdure qui ont bien leur m�rite au milieu des odeurs naus�abondes qui infectent la grande ville. Il y a l� les jardins de la rue de la Jussienne: les tilleuls et les faux �b�niers y sont en fleurs, et les respirer le matin, n�est-ce pas, pour un pauvre captif, amasser du bonheur pour toute une journ�e?
� J�aime tout cela vaguement, dit Gilbert, mais j�y suis trop accoutum� pour y faire grande attention.
� Dites qu�il n�y a pas assez longtemps que vous avez perdu la campagne pour la regretter encore. Mais vous avez fini; allons travailler.
Et montrant le chemin � Gilbert, Jacques le fit sortir et ferma le cadenas derri�re lui.
Cette fois, Jacques conduisit son compagnon droit � la pi�ce que Th�r�se, la veille, avait d�sign�e sous le nom de son cabinet.
Des papillons sous verre, des herbes et des min�raux encadr�s dans des bordures de bois noir, des livres dans une biblioth�que de noyer, une table �troite et longue, couverte d�un petit tapis de laine verte et noire, us�e par le frottement, et sur laquelle des manuscrits �taient rang�s en bon ordre, quatre chaises-fauteuils de merisier, fonc�s et couverts de crin noir, tel �tait l�ameublement du cabinet; le tout luisant, cir�, irr�prochable d�ordre et de propret�, mais froid � l��il et au c�ur, tant le jour tamis� par des rideaux de siamoise �tait gris et faible, tant le luxe et m�me le bien-�tre semblait �loign� de cette cendre froide et de ce foyer noir.
Un petit clavecin en bois de rose port� par quatre pieds droits, et sur la chemin�e un maigre cartel, sign�: �Dolt, � l�Arsenal�, rappelaient seuls, l�un par la vibration de ses fils d�acier �veill�s par le passage des voitures dans la rue, l�autre par son balancier argentin, que quelque chose vivait dans cette esp�ce de tombeau.
Gilbert entra respectueusement dans le cabinet que nous venons de d�crire; il trouvait le mobilier presque somptueux, car c��tait � peu pr�s celui du ch�teau de Taverney; le carreau cir� surtout lui imposait fort.
� Asseyez-vous, lui dit Jacques en lui montrant une seconde petite table plac�e dans l�embrasure d�une fen�tre, je vais vous dire quelle est l�occupation que je vous ai destin�e.
Gilbert s�empressa d�ob�ir.
� Connaissez-vous ceci? demanda le vieillard.
Et il montrait � Gilbert un papier ray� � intervalles �gaux.
� Sans doute, r�pondit celui-ci; c�est du papier de musique.
� Eh bien, lorsqu�une de ces feuilles a �t� noircie convenablement par moi, c�est-�-dire quand j�ai copi� dessus autant de musique qu�elle peut en contenir, j�ai gagn� dix sous; c�est le prix que j�ai fix� moi-m�me. Croyez vous que vous apprendrez � copier de la musique?
� Oui, monsieur, je le crois.
� Mais est-ce que ce petit barbouillage de points noirs embroch�s de raies uniques, doubles ou triples, ne vous tourbillonne pas devant les yeux?
� C�est vrai, monsieur. Au premier coup d��il, je n�y comprends pas grand-chose; cependant, en m�appliquant, je distinguerai les notes les unes des autres; par exemple, voici un fa.
� O� cela?
� Ici, embroch� dans la ligne la plus �lev�e.
� Et cette autre entre les deux lignes basses?
� C�est encore un fa.
� La note au-dessus de celle qui est � cheval sur la deuxi�me ligne?
� C�est un sol.
� Mais vous savez lire la musique, alors?
� C�est-�-dire que je connais le nom des notes, mais je n�en connais point la valeur.
� Et savez-vous quand elles sont blanches, noires, croches, doubles croches et triples croches?
� Oh! oui, je sais cela.
� Et ces signes?
� Ceci, c�est un soupir.
� Et ceci?
� Un di�se.
� Et ceci?
� Un b�mol.
� Tr�s bien! Ah ��! mais, avec votre ignorance, fit Jacques, dont l��il commen�ait � se voiler de cette d�fiance qui lui paraissait habituelle, avec votre ignorance, voil� que vous parlez musique comme vous parliez botanique, et que vous avez failli me parler amour.