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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Elle regarda la noyée dans le miroir. Pourquoi tu te fais du souci, dit-elle à la fille dans la glace, tu t’en es sortie ce jour-là, tu aurais dû mourir, mais une main est venue te cueillir sur cette vague et t’a déposée sur le rivage ; alors n’aie pas peur, n’aie plus jamais peur, tu n’es pas seule, Joséphine, tu n’es pas seule.

Elle eut soudain cette certitude : elle n’était pas seule.

Tu survivras à ce regard de Luca, tu survivras comme tu as survécu au regard de ta mère qui t’a abandonnée, sans se retourner.

Elle se sécha le visage avec une serviette, remit de l’ordre dans sa coiffure, de la poudre sur son nez.

Une petite fille l’attendait dans le hall de l’hôtel. Sa petite fille à elle, son amour. La vie avait continué après, la vie continue toujours. Elle te donne des raisons de pleurer et des raisons de rire. C’est la vie, Joséphine, fais-lui confiance. C’est une personne, la vie, une personne qu’il faut prendre comme partenaire. Entrer dans sa valse, dans ses tourbillons, parfois elle te fait boire la tasse et tu crois que tu vas mourir et puis elle t’attrape par les cheveux et te dépose plus loin. Parfois elle t’écrase les pieds, parfois elle te fait valser. Il faut entrer dans la vie comme on entre dans une danse. Ne pas arrêter le mouvement en pleurant sur soi, en accusant les autres, en buvant, en prenant des petites pilules pour amortir le choc. Valser, valser, valser. Franchir les épreuves qu’elle t’envoie pour te rendre plus forte, plus déterminée. Après cette baignade dans les Landes, elle avait travaillé comme une acharnée, s’était immergée dans ses études, avait construit sa vie. Une autre vague avait emporté Antoine mais elle avait survécu. Il y aurait d’autres vagues encore, mais elle savait qu’elle aurait la force de les passer et que toujours, toujours elle serait repêchée. C’est ça la vie, se dit-elle avec certitude en se regardant dans la glace. Des vagues et des vagues.

Elle regarda la fille dans la glace. Elle souriait, tranquille, apaisée. Elle respira un bon coup et retourna chercher Hortense.

Dimanche soir. L’avion pour Paris venait de décoller de JFK et Philippe regardait sa femme allongée à ses côtés. Ils ne s’étaient presque pas parlé depuis le dîner de la veille au Waldorf Astoria. Le grand dîner de clôture du festival de New York. Ils avaient dormi tard, ce matin, avaient pris leur petit-déjeuner en silence. Philippe avait dit : « J’ai deux personnes à voir aujourd’hui, on se retrouve vers cinq heures à l’hôtel pour filer à l’aéroport ? Tu n’as qu’à aller faire des courses, te promener, il fait beau. » Elle n’avait pas répondu, métamorphosée en statue de pierre dans le grand peignoir blanc de l’hôtel. Ses yeux bleus fixaient le vide et ses pieds fins se balançaient. Il lui avait laissé de l’argent pour prendre des taxis ou aller au musée. Ils sont ouverts le dimanche, profites-en. Il était parti sans qu’elle ait desserré les dents. Le soir, une voiture les avait emmenés à l’aéroport. Deux places, first class, pour Roissy-Charles-de-Gaulle. À peine installée dans l’avion, elle avait demandé à l’hôtesse qu’on ne la réveille pas. Elle avait mis un masque sur ses yeux, avait tourné la tête vers lui en disant : « Ça ne t’ennuie pas si je dors, je suis crevée. L’aller-retour pour un week-end, je ne le referai plus jamais. »

Il la regardait dormir. Sans ses grands yeux bleus, elle ressemblait à n’importe quelle femme élégante qui voyage en première classe, confortablement installée sous sa couverture. Il savait qu’elle ne dormait pas. Elle devait se repasser les événements de la veille.

Je sais tout, Iris, avait-il envie de dire. Je sais tout puisque j’ai tout organisé.

L’arrivée à Manhattan. La grande limousine qui les avait emmenés à l’hôtel. Elle bavardait comme une petite fille, s’étonnait du temps si lumineux pour un mois de novembre, serrait la main de Philippe, montrait du doigt un panneau publicitaire, une maison biscornue. À l’hôtel, elle s’était jetée sur les journaux, page Spectacles. On y annonçait l’arrivée de Gabor Minar, « le grand metteur en scène européen, celui avec lequel toutes les actrices rêvent de tourner. Il ne lui manque plus qu’un contrat avec une major américaine pour faire de lui le maître du cinéma contemporain, écrivait le journaliste du New York Times ; ça ne saurait tarder. On murmure qu’il aurait rendez-vous avec Jo Schrenkel ». Elle les lisait de la première à la dernière ligne, relevant à peine la tête pour répondre à ses questions. « Quels films veux-tu aller voir ? » demandait-il en consultant le programme du festival. Elle répondait « choisis, je te fais confiance », lui adressant un sourire distrait et convenu. Le samedi, ils avaient déjeuné au Bernardin avec des amis venus eux aussi de Paris. Iris disait oui, disait non, disait c’est une bonne idée, mais Philippe la sentait tendue vers un seul but : sa rencontre avec Gabor. Le premier soir, alors qu’elle s’habillait pour la soirée, elle avait changé trois fois de tenue, de boucles d’oreilles, de sac. Trop habillé, disaient ses sourcils froncés, trop dame, pas assez bohème. À l’issue de la projection de son film, Gabor Minar n’était pas venu. Il aurait dû parler, répondre aux questions des spectateurs. Quand les lumières s’étaient rallumées, un organisateur avait annoncé qu’il ne viendrait pas. Un oh ! de déception avait soulevé l’assistance. Le lendemain, on avait appris qu’il avait passé la nuit à faire la fête dans un club de jazz à Harlem. On ne peut jamais compter sur lui, avait dit un producteur, dépité. On est obligé de se plier à ses caprices. C’est peut-être pour cela qu’il fait des films si puissants, avait fait remarquer un autre. C’était au petit-déjeuner. On ne parlait que de l’absence de Gabor Minar. L’après-midi, ils avaient vu d’autres films. Assise à côté de lui, Iris s’agitait dans son fauteuil, puis se figeait quand un spectateur tardif venait s’asseoir devant eux. Il sentait son corps raidi dans l’espoir d’apercevoir Gabor. Il n’osait pas poser sa main sur la sienne de peur qu’elle ne se tende comme un ressort. Le soir, à nouveau, elle s’était préparée. Ballet de robes, mines perplexes, ballet de chaussures, mines inquiètes, ballet de bijoux, mines contrariées. C’était le dîner de gala. Il allait venir. Il était l’invité d’honneur. Elle avait choisi une longue robe du soir en taffetas parme qui soulignait ses yeux, son long cou, la grâce de son port. Philippe s’était dit, en la regardant, c’est une longue liane avec deux grands yeux bleu profond. Elle chantonnait en quittant la chambre et courut vers l’ascenseur en faisant voler sa robe.

Ils étaient assis à la table d’honneur. À la table de Gabor Minar. Quand il était entré, la salle entière s’était levée et l’avait applaudi. Tous les ressentiments s’étaient envolés. Soudain on ne parlait plus que de son film. Magnifique, sublime, envoûtant, étrange ! Quelle force ! Quelle mise en scène ! Quelle énergie ! Les bouches des femmes se tendaient vers lui en une offrande suppliante. Les hommes applaudissaient les bras levés comme pour se grandir face à ce génie. Il était apparu, flanqué de ses acteurs. Géant débraillé, barbu, vêtu d’un vieux jean troué, d’un blouson de cuir, de bottes de motocycliste, son éternel bonnet de laine vissé sur le crâne. Il s’était incliné avec un sourire, avait ôté son bonnet en signe de remerciement. Ses cheveux ébouriffés et gras s’étaient échappés, il les avait aplatis d’un geste rude de la main, avait traversé la salle et était venu s’asseoir à leur table avec toute sa troupe. Ils s’étaient poussés, leur avaient fait de la place. Iris se tenait sur le bord de sa chaise, le cou incliné, le regard tendu comme un arc vers lui. À ce moment-là, Philippe lui avait effleuré le bras ; elle l’avait retiré, comme foudroyée par une décharge électrique. Gabor Minar avait salué de la tête, un par un, chaque invité présent à la table, les remerciant de s’être décalés. Son regard était tombé sur Iris. Il l’avait regardée, avait fait un effort pour se souvenir… Il avait cherché quelques secondes. Iris palpitait, offerte. Les invités présents autour de la table s’étonnaient et leurs regards allaient de l’un à l’autre. Alors Gabor s’était exclamé : « Irish ! Irish ! » Elle s’était redressée, magnifique, souriante, éclairée d’une joie intense. « Irish ! You ! Here ! Unbelievable ! Such a long time ! » Iris s’était levée pour aller l’embrasser. Il l’avait serrée dans ses bras. Tout le monde les regardait. « Votre femme connaît Gabor Minar ? avait demandé à Philippe son voisin. Elle le connaît personnellement ? – Oui », avait dit Philippe, les yeux rivés sur Iris, ne perdant pas une miette du spectacle qu’offraient Iris et Gabor réunis dans le même halo lumineux, portés par les mêmes murmures de curiosité. « Elle l’a connu quand elle faisait ses études à Columbia. » Toute l’assistance regardait Gabor Minar prendre Iris Dupin dans ses bras et l’embrasser. Iris, dans les bras de Gabor, recevait l’hommage muet de la salle comme si elle était la femme de Gabor, qu’enfin justice était faite et l’oubli réparé. Oh ! le regard qu’elle avait alors posé sur Gabor… Philippe ne l’oublierait jamais. Un regard de femme qui arrivait au port, qui se remettait entre les bras de l’homme, de son homme. Ses grands yeux bleus dévoraient Gabor, ses mains venaient se placer naturellement dans ses mains. Il l’enlaçait et la serrait contre lui de son bras vigoureux.

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