Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Ginette le regarda en souriant. La joie de Marcel la bouleversait, mais elle était moins sûre du retour de Josiane. Ce n’est pas une poule mouillée, la Josiane. Élever un gamin toute seule, ça ne lui fait pas peur. Elle a dû mettre de l’argent de côté et, avec le pécule que lui a constitué Marcel au fil des années, elle est à l’abri pour un moment.
Elle ne dit rien, se leva et, avant de retourner dans l’atelier, lui fit jurer de ne rien dire à Josiane au cas où elle déciderait de sortir de sa retraite.
— Motus et bouche cousue, Marcel ?
Marcel fit une large croix sur sa bouche réjouie et croisa les doigts.
— Promets-moi, si elle t’appelle, de me le dire tout de suite.
— Tu charries ! C’est ma copine, je vais pas la trahir.
— Tu me dis pas où elle est. Tu me dis juste « tiens, elle a appelé, elle va bien, elle a pris trois kilos, elle a mal aux reins, elle met des coussins dans le dos pour se soutenir, elle est folle des marrons glacés… ». Et n’oublie pas de lui demander si le ventre pointe en avant, c’est signe de garçon, ou s’il ballonne sur le côté, ce serait une fille… Dis-lui aussi de bien se nourrir, de ne pas lésiner sur la viande rouge, de se coucher tôt, de bien dormir sur le dos pour ne pas l’écraser…
— Oh, Marcel ! T’exagères pas un peu, là ?
— Dis-lui surtout, et ce sera tout, que son compte en banque va éclater tellement il rigole ! Surtout qu’elle manque de rien, ma Choupette, qu’elle manque de rien ! Et qu’elle se ménage !
— Écoute, Marcel, j’en ai fait trois. J’ai survécu. Calme-toi !
— On n’est jamais assez prudent. Elle est pas habituée à se rouler les pouces ! Elle pourrait se faire mal.
— Je retourne au turbin. Tu me paies pas pour attendre près du téléphone, hein ?
Marcel se dressa d’un coup, enlaça une branche de glycine et l’embrassa. Les gouttes de pluie ruisselèrent sur ses joues. On aurait dit qu’il pleurait de bonheur.
Iris jeta le magazine sur la table basse en faisant la grimace. Elle s’était fait piéger. Elle avait reçu la journaliste chez elle, avait fait servir le thé par Carmen sur un grand plateau sombre en bois ciselé de chez Brown and Birdy, l’avait régalée d’une tarte au citron meringuée et avait répondu aux questions avec sérénité et détachement. Tout était parfait, j’aurais pu dire Moteur et la caméra aurait tourné ! Scène 14. Bureau de l’écrivain dont on parle, fin d’une journée d’automne : elle reçoit une journaliste dans son bureau. Elle a répandu des livres à terre, froissé des papiers, ouvert un carnet sur lequel est posé un stylo et mis en sourdine une musique de jazz, la voix cassée de Billie Holiday qui souligne sa langueur désespérée. Tout avait été parfaitement réglé, du moins le croyait-elle…
Sa nonchalance avait été perçue comme de l’arrogance. Tout juste si elle ne me traite pas de bourge endimanchée et frimeuse ! fulmina Iris. Elle relut l’article. Toujours les mêmes questions : en quoi le rapport hommes-femmes au XIIe siècle était-il différent d’aujourd’hui ? De quoi souffraient les femmes, alors ? Sont-elles vraiment plus heureuses au XXIe siècle qu’au XIIe ? Qu’est-ce qui a vraiment changé ? La modernité et la parité ne compromettent-elles pas in fine la passion ? « Les femmes n’ont pas davantage de sécurité affective que par le passé, avait répondu Iris, elles s’en accommodent mieux, c’est tout. La seule sécurité possible serait de se détourner des hommes, de ne plus avoir besoin d’eux, mais ce serait mourir un peu – du moins pour moi. » C’est pas mal, ça, pourtant. Et ce n’est pas arrogant. « Il n’y a pas d’homme idéal. L’homme idéal est celui qu’on aime. Il peut avoir dix-huit ou quatre-vingt-dix ans, il n’y a pas de loi. Pourvu qu’on l’aime ! Je ne connais pas d’homme idéal, je connais des hommes, certains que j’aime, d’autres que je n’aime pas. – Vous pourriez aimer un garçon de dix-huit ans ? – Pourquoi pas ? Quand on aime, on ne compte pas. – Vous avez quel âge ? – L’âge que l’homme que j’aime veut bien me donner. »
Elle sentit des larmes d’irritation monter à ses yeux. Elle prit une autre revue, chercha à quelle page on parlait d’elle. Elle ne pouvait pas feuilleter un journal sans tomber nez à nez avec elle-même. Elle se regardait parfois avec tendresse, parfois avec agacement. Trop de rouge sur les joues, mauvaise lumière, oh ! que je suis mignonne, là ! Elle aimait par-dessus tout poser pour les photographes. Elle s’offrait à eux, faisait la moue, éclatait de rire, se coiffait d’un grand chapeau, s’écrasait le bout du nez avec son index ganté… Elle ne s’en lassait pas.
Page 121. L’article d’un vieux critique littéraire intellectuel et bougon. Il était connu pour ses pointes acides et ses jugements sans appel. Iris lut les premiers mots avec anxiété et soupira, soulagée. Il aimait le livre : « La science et le talent réunis sous une même plume. Des détails qui accrochent, des élans de l’âme qui enflamment. Un vocabulaire qui ne cultive pas l’hermétisme, mais sait être limpide sans être transparent… » C’est beau, ça, « limpide sans être transparent » ! Iris repoussa le bout du châle sur son pied, elle avait froid, et sonna Carmen, elle avait soif. Elle se souvenait très bien de ce journaliste. Elle l’avait rencontré à un dîner avec Philippe alors que Joséphine était en pleine écriture. Elle avait pris l’air humble pour l’écouter et lui avait parlé de Chamfort. C’était un spécialiste de Chamfort. « Tout homme qui n’est pas misanthrope à quarante ans n’a jamais aimé les hommes. » Elle avait lu dans son œil une lueur de reconnaissance émue et s’était tue.
Le prochain roman, Joséphine devra jouer une partition plus érudite, moins simpliste. C’est bien beau cette histoire de maris qui s’enchaînent et l’enrichissent, mais ça fait un peu midinette. Ça me dessert, finalement. Pas étonnant qu’on me prenne pour une cruche ! Le prochain, il faudra qu’il soit plus obscur, plus sulfureux, moins grand public, mais tout aussi limpide.
Elle donna un coup de pied dans la pile de magazines et décida de les ignorer. Le stade suivant, c’est qu’on me parle comme à un vrai écrivain. Qu’on arrête de me poser ces questions débiles ! Qu’est-ce que j’en sais, moi, des rapports hommes-femmes ! Je suis mariée depuis quinze ans, fidèle à en périr d’ennui et le seul homme que j’aime vit je ne sais où, entre Londres, New York, Budapest, le sud de la France et le nord du Mali. Il traîne ses guêtres là où bon lui semble, n’appartient à aucun pays, à aucune femme, arrête un tournage pour menaces de mort et revient, hilare, insouciant, retrouver des acteurs qui le vénèrent et acceptent tout de lui ! Il porte toujours le même jean crasseux et un bonnet en laine. Un bohémien de génie. C’est ce que j’aurais dû balancer à cette imbécile ! Gabor Minar. Le beau, le célèbre Gabor Minar fut mon amant et je l’aime encore. « Rester toujours fidèle à un ancien amour, c’est parfois le secret de toute une vie. » Alors là, je faisais la une du journal !
Gabor…
Elle allait le revoir.
Philippe lui avait proposé de l’emmener à New York pour le festival du film. Gabor y serait. Il était l’invité d’honneur. Iris se recroquevilla sous son châle et songea : Est-ce bien son amour que je regrette ou la gloire, la célébrité et les paillettes que j’aurais connues en restant avec lui ? Parce que après tout, quand on s’est connus, il n’était personne. Ma passion a grandi au fil de notre éloignement et de sa célébrité. Est-ce que je n’aime pas Gabor parce qu’il est devenu Gabor Minar, le grand metteur en scène reconnu dans le monde entier ? Elle chassa aussitôt de sa tête cette pensée dérangeante et se ravisa : ils étaient faits l’un pour l’autre, c’est son mariage avec Philippe qui avait été une erreur. Je vais le voir, je vais le voir et alors, peut-être, toute ma vie en sera changée. Que valent quinze années d’absence quand on s’est aimés si fort ? Il n’aura pas peur, lui, il m’enlèvera à la hussarde, il m’écrasera de baisers… Il m’écrasait de baisers quand on étudiait ensemble à Columbia. Elle se recroquevilla sous le châle et observa la manucure parfaite de ses ongles.