Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Ma parole : t’as le ballon ! Félicitations. T’as quitté la boîte, alors ?
— Il voulait plus que je travaille. Il veut que je couleuvre.
— Alors t’es pas au courant pour le père Grobz ?
Le cœur de Josiane s’emballa. Il était arrivé quelque chose à Marcel.
— Il est mort ?
— T’es bête ! Il vient de réussir un coup fumant. Il a racheté le plus gros fabricant de produits de maison. C’est la souris qui mange l’éléphant. Tout le métier ne parle que de ça ! On n’a rien vu venir. Il a dû bénéficier de la complicité d’une banque, a jeté toutes ses forces dans la bataille, on n’y a vu que du feu…
Alors Josiane comprit. Il ne tremblait pas devant le Cure-dents, il attendait de conclure. Et, tant que ce n’était pas signé, il ne s’agissait pas de bouger une oreille. Henriette le tenait par les coucougnettes. Elle l’avait attaqué sur son fumier et il avait fini par l’emporter. Qu’il était fort, son Marcel ! Et dire qu’elle avait douté… Elle commanda un whisky bien serré, s’excusa auprès de Junior pour le taux d’alcool, et but au succès de son homme, sans le nommer. Chaval n’avait pas l’air guilleret. Son corps ne donnait pas l’assaut. Il se tenait, tassé sur son siège, et jetait des coups d’œil anxieux vers l’entrée.
— Allez, Chaval, redresse-toi. Tu t’es jamais courbé devant une femme !
— Ma pauvre Josiane, je vais te dire, j’ai oublié la verticalité. Je me traîne, je me traîne… Je ne savais pas que ça pouvait faire si mal.
— Tu me fais pitié, Chaval.
— Eh oui ! Le pire finit toujours par arriver !
— Le pire ou le meilleur ! Moi, je bois au meilleur. La roue tourne, la roue tourne… Dire que j’ai été folle de toi !
Elle descendit du tabouret avec précaution, passa à la réception pour demander qu’on lui prépare sa note pour le lendemain. Monta dans sa chambre prendre un bain.
Elle reposait dans la mousse parfumée, jouant avec les bulles irisées, les pinçant pour les faire claquer, racontant son bonheur futur aux miroirs qui couvraient les murs lorsqu’elle sentit un coup de pied lui ouvrir le ventre. Elle suffoqua, se recroquevilla, des larmes d’extase roulèrent sur ses joues, elle poussa un cri en plongeant sous l’eau de la baignoire : « Junior ! », c’était Junior !
Les jambes défilaient sous le nez de Joséphine. Des jambes noires, des jambes beiges, des jambes blanches, des jambes vertes, des jambes écossaises. Au-dessus des jambes, il y avait des chemises, des polos, des vestes, des impers, des manteaux. Du bruit et un ballet incessant. Du podium montait une poussière qui lui piquait la gorge, qui lui piquait les yeux. On les avait placées au premier rang, elles pouvaient toucher les mannequins qui défilaient à un mètre d’elles. À côté de Jo, droite et appliquée, Hortense prenait des notes. Iris était partie pour New York. Avant de partir, elle avait dit à Joséphine : « Tiens, j’ai deux invitations pour le défilé de la collection homme de Jean-Paul Gaultier. Pourquoi n’irais-tu pas avec Hortense ? Ça l’intéresserait et toi, ça pourrait t’inspirer pour un prochain roman. On ne va pas rester tout le temps au Moyen Âge, hein, ma petite chérie, on va peut-être sauter quelques siècles pour le prochain… » Je n’écrirai pas de deuxième, ni de troisième livre pour elle, rumina Joséphine en apercevant un homme en kilt qui tournait devant elle. Joséphine avait pris les invitations, libellées au nom d’Iris Dupin, et avait remercié en disant qu’Hortense allait être enchantée. Elle lui avait souhaité un bon séjour à New York. « Oh ! Tu sais, c’est un aller-retour, juste le temps d’un week-end… »
Joséphine regarda sa fille à la dérobée. Elle détaillait chaque modèle, notait des détails, griffonnait des revers de veste, des manches, des cols de chemise, une cravate. Je ne savais pas que la mode masculine l’intéressait. Elle avait attaché ses cheveux et tirait une petite langue recourbée, signe qu’elle était concentrée. La puissance de travail de sa fille l’étonnait. Son attention revint sur le podium. Iris a raison : observer et prendre des notes. Toujours. Même sur des sujets qui ne vous passionnent pas, comme ces hommes magnifiques qui avancent à grands pas. Certains marchaient tout droit, les yeux arrimés au vide, d’autres souriaient et faisaient des signes à des amis placés dans l’assistance. Non, je n’écrirai pas un autre livre pour Iris ! Elle était énervée par l’attitude de sa sœur. Non qu’elle soit jalouse, toute cette exposition publique l’insupportait, mais parce qu’elle voyait ce qu’elle avait écrit se tordre en une parodie infâme. Iris racontait n’importe quoi. Donnait des recettes de cuisine, de beauté, l’adresse d’un hôtel de charme en Irlande. Joséphine avait honte. Et toujours elle se disait : C’est moi qui suis à l’origine de cette farce. Je n’aurais jamais dû accepter. J’ai été faible. J’ai succombé à l’argent facile. Elle soupira. C’est vrai que la vie était devenue agréable. Elle ne comptait plus. Plus jamais. À Noël, elle emmènerait les filles au soleil. Elle choisirait une destination dans un catalogue sur papier glacé et elles partiraient toutes les trois.
Hortense tourna les pages de son carnet de croquis et le bruit des feuilles ramena Joséphine au défilé de mode. Son attention fut attirée par un homme grand, brun, au visage émacié qui venait de surgir et défilait en ignorant le monde à ses pieds. Luca ! Il était vêtu d’une veste noire et d’une chemise blanche à longs revers asymétriques. Elle sursauta. Il avançait droit devant lui ; son visage énigmatique semblait posé sur un corps désarticulé. On aurait dit un mannequin de cire. Voilà d’où il tire son mystère, songea-t-elle. Il a appris à s’extraire de son corps pour faire ce métier qu’il abhorre et, quand il n’est pas en représentation, il continue à marcher, détaché de son enveloppe physique.
Il passa plusieurs fois devant elle. Elle essaya d’attirer son attention en faisant des petits gestes de la main. Quand le défilé fut terminé, la troupe de mannequins revint saluer, entourant Jean-Paul Gaultier qui s’inclina en posant la main sur le cœur. L’atmosphère, sur le podium, était détendue, bon enfant. Luca se tenait à portée de main. Elle tendit le bras vers lui et prononça son nom à haute voix.
— Tu le connais ? demanda Hortense, étonnée.
— Oui…
Elle répéta « Luca, Luca ». Il se tourna vers elle. Leurs yeux se croisèrent mais ceux de Luca n’exprimaient ni surprise ni joie de l’apercevoir.
— Luca ! C’était superbe ! Bravo !
Il la considéra d’un regard froid, distant, de ces regards qu’on lance à une admiratrice encombrante pour qu’elle se tienne à distance.
— Luca ! C’est moi, Joséphine…
Il détourna la tête et revint se fondre dans le groupe de mannequins qui saluèrent et se retirèrent.
— Luca ? lança une dernière fois Joséphine d’une voix faiblissante.
— Il ne te connaît pas du tout.
— Mais si… C’est lui !
— Le Luca avec qui t’allais au cinéma ?
— Oui.
— Il est canonissime !
Joséphine s’était rassise et avait du mal à contenir son émotion.
— Il ne m’a pas reconnue. Il n’a pas voulu me reconnaître.
— Il ne devait pas s’attendre à te voir là ! Mets-toi à sa place…
— Mais… Mais… l’autre soir, à Montpellier, il m’a prise dans ses bras et il m’a embrassée…
Elle était si bouleversée qu’elle en oublia qu’elle parlait à sa fille.
— Toi, maman ! T’as roulé une pelle à un garçon ?
— On n’a rien fait d’autre, mais après une conférence, il m’a embrassée… et il m’a dit que j’étais merveilleuse, que je l’apaisais, qu’avec moi il se sentait bien…
— Tu ne serais pas un peu surmenée ?
— Non, je te promets. C’est lui, Luca. Celui qui m’emmène au cinéma… Avec qui je bois des cafés à la bibliothèque, qui écrit une thèse sur les larmes au Moyen Âge…