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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Maman, tu délires ! Reviens sur terre. Qu’est-ce qu’un garçon aussi beau ferait avec une femme comme toi, hein ? Réfléchis un peu…

Joséphine piqua du nez, honteuse, triturant le bout de ses ongles.

— C’est bien ce que je n’arrête pas de me demander. C’est pour ça que l’autre jour, à Montpellier, je l’ai repoussé après qu’il m’a embrassée… Pas par vertu, mais parce que j’ai eu peur d’être trop moche.

— Tu l’as repoussé ! s’exclama Hortense d’une voix surexcitée. J’hallucine total ! Va falloir que je revoie toutes mes bases de calcul ! Toi, repousser un mec si canon !

Elle s’éventait avec son carnet de croquis pour reprendre ses esprits. Joséphine restait prostrée sur sa chaise. Les lustres suspendus au plafond s’éteignaient un à un.

— Allez, viens, on s’en va… Il n’y a plus personne, déclara Hortense.

Elle la tira par la manche et elles sortirent. Joséphine jeta un dernier regard en arrière pour voir s’il ne revenait pas, s’il ne l’avait pas, enfin, reconnue.

— Je te promets, chérie, que je ne te raconte pas de mensonges.

— Mais oui, mais oui…

Il n’a pas voulu me voir. Il a eu honte de moi. Je l’ai embarrassé en l’interpellant. Je ne pourrai plus jamais le regarder dans les yeux. Il va falloir que je l’évite… Je n’irai plus en bibliothèque.

Un buffet avait été dressé au fond d’un grand salon rouge et or. Hortense lui proposa d’aller boire un jus d’orange ou une coupe de champagne.

— Ça te fera du bien parce que là, tu pètes les plombs, ma petite mère…

— Mais si, je t’assure…

— C’est ça, c’est ça… Allez, viens !

Joséphine se dégagea.

— Je crois que je vais aller me passer un peu d’eau sur le visage… On se retrouve dans le hall, dans un quart d’heure, ça te va ?

— Une demi-heure ?

— D’accord. Mais pas plus… J’ai besoin de rentrer à la maison.

— T’es vraiment pas fun ! Pour une fois qu’on sort de notre trou.

— Une demi-heure, Hortense, pas une minute de plus !

Hortense s’éloigna en haussant les épaules et en marmonnant « même pas drôle ! ». Joséphine alla aux toilettes. Elle n’avait jamais vu de toilettes aussi luxueuses. Une petite pièce, baptisée Powder Room en lettres roses sur la porte grise, faisait office d’antichambre où s’ouvraient quatre autres portes gris perle encadrées de filets de peinture rose. Elle en poussa une au hasard. Pénétra dans une pièce ronde, tout en marbre, avec un lavabo profond, des serviettes moelleuses disposées tout autour, un flacon d’eau de toilette, des savonnettes, de la crème pour les mains, des brosses à cheveux. Elle se regarda dans la glace. Son visage était décomposé. Sa bouche tremblait. Elle fit couler l’eau dans la vasque et y plongea la tête. Oublier Luca. Oublier le regard de Luca. Oublier le regard froid de Luca qui disait je ne vous connais pas. Ne pas respirer, rester la tête dans l’eau. Tenir jusqu’à ce que mes poumons éclatent. Suffoquer sous l’eau pour oublier que je suffoque sur terre. Il n’a pas voulu me reconnaître. Il consent à me traiter en égale à Montpellier, au milieu d’universitaires mais, sous les lambris dorés de cet hôtel de luxe, parmi ces créatures sophistiquées, il m’ignore. Ses poumons menaçaient d’éclater, mais elle tenait bon. Oublier Luca. Oublier le regard froid de Luca. Ce regard… Ni hostile ni hargneux, non : juste vide. Comme si je n’existais pas… Si je me fais mal, là, maintenant, si je remplis mes poumons d’air à m’en faire craquer les tympans, la douleur physique remplacera la douleur mentale. C’est ce qu’elle faisait quand elle avait du chagrin, petite. Elle se coupait le doigt ou se brûlait la peau sous les ongles. Cela faisait si mal qu’elle en oubliait l’autre douleur. Elle soignait le doigt endolori, lui parlait, le dorlotait, lui donnait des baisers et toute sa peine passait dans ses baisers, effaçait la voix de sa mère qui disait en la repoussant « que tu es pataude, Jo, un peu de tenue, prends exemple sur ta sœur » ! Ou : « Joséphine n’a pas l’éclat de sa sœur, je ne sais pas ce qu’on va en faire, cette enfant n’est vraiment pas douée pour la vie. » Elle s’enfermait dans sa chambre, se blessait, puis se consolait. C’était un rituel qu’elle suivait sans faiblir. Blême, digne, enragée. Ça marchait. Elle ressortait ses cahiers et se remettait à travailler. Je vais retrouver Hortense et je ne penserai plus à Luca. Elle plongea une nouvelle fois la tête dans la vasque et demeura sans respirer, poussant jusqu’au bout les limites de sa résistance. Elle avalait de l’eau, mais restait immergée, agrippant le rebord du lavabo. Le sang battait dans ses oreilles, cognait contre ses tempes, elle sentait ses mâchoires sur le point d’exploser.

Il l’avait regardée d’un œil froid, puis il avait tourné la tête et s’était éloigné. Comme si elle n’en valait pas le coup, comme si elle n’existait pas.

Elle sortit la tête du lavabo en faisant gicler l’eau de partout, mouillant les serviettes immaculées et blanches, l’emballage des savonnettes. Elle jeta les bras autour de son corps et s’enlaça. Je vais mourir, je vais mourir. Elle s’étranglait, suffoquait, relevait la tête, cherchant à happer l’air. Elle aperçut dans la glace la figure blafarde d’une noyée et un souvenir vint heurter sa mémoire. Papa, les bras de papa, tu es une criminelle, et elle qui crachait l’eau salée et pleurait… Elle eut un frisson d’horreur. Tout lui revenait. La baignade avec sa mère et Iris, un après midi d’été, dans les Landes. Son père était resté sur la plage, il ne savait pas nager. Sa mère et sa sœur se moquaient de lui et se jetaient en courant dans les vagues pendant qu’il restait sur le bord, honteux, à les guetter. N’allez pas trop loin, il y a des courants, c’est dangereux… Sa mère était une excellente nageuse. Elle partait se baigner et disparaissait en nageant d’un crawl puissant et régulier. Les filles, quand elles étaient petites, la regardaient s’éloigner, muettes d’admiration. Elle leur avait appris à nager comme elle. Par tous les temps, elle les mettait à l’eau et les emmenait au loin. Elle disait : « Il n’y a rien de mieux que la natation pour former le caractère. » Ce jour-là, la mer était calme. Elles faisaient la planche, battaient des pieds pendant que leur père, sur le bord, s’énervait et faisait de grands moulinets. À un moment, sa mère avait regardé vers le rivage et avait dit : « En effet, on s’éloigne, il faut rentrer, votre père a peut-être raison, la mer peut être dangereuse par ici… » Elles n’avaient pas pu rentrer. Elles avaient beau nager, nager de toutes leurs forces, le courant les emportait. Le vent s’était levé, les vagues s’ourlaient de friselis d’écume menaçants. Iris avait commencé à pleurer, « j’y arriverai jamais, maman, j’y arriverai jamais », leur mère avait serré les dents, « tais-toi, ne pleure pas, ça ne sert à rien, nage ! », Joséphine pouvait lire la peur sur son visage. Et puis le vent avait soufflé plus fort et la lutte avait été plus dure. Elles s’étaient accrochées au cou de leur mère et buvaient la tasse. Les vagues les giflaient, l’eau salée leur piquait les yeux. Alors Joséphine avait senti sa mère la rejeter. « Laisse-moi, laisse-moi. » Elle avait attrapé Iris sous le menton, lui avait donné une grande claque et, la coinçant sous son bras, elle avait regagné le rivage en nageant la brasse indienne, enfonçant la tête dans les vagues, crachant l’eau sur le côté, effectuant de puissants battements de jambes.

Elle était restée derrière. Seule. Sa mère ne s’était pas retournée. Elle l’avait vue tenter de franchir plusieurs fois le rouleau de vagues. Plusieurs fois elle avait été rejetée, mais elle était revenue à l’assaut, traînant Iris inconsciente sous son bras. Elle les avait vues franchir la barre. Elle avait aperçu son père qui criait sur la plage. Elle avait eu de la peine pour lui et elle avait imité sa mère, la brasse sur le côté de sa mère, le bras en avant qui cherchait le rivage, la tête sous l’eau, elle était repartie à l’assaut des rouleaux qui devenaient de plus en plus gros. Elle buvait l’eau salée, la recrachait, le sable dans les vagues lui rayait les yeux. « Pas pleurer, elle se répétait, pas pleurer, je vais perdre mes forces si je pleure. » Elle se souvenait très bien de cette phrase, « pas pleurer, pas pleurer »… Elle dut s’y reprendre à plusieurs fois avant qu’une vague ne la cueille et ne la jette sur la plage, aux pieds de son père qui était entré jusqu’à mi-corps dans l’eau et lui tendait la main en hurlant son nom. Il l’avait arrachée à la vague et l’avait emportée contre lui en répétant « criminelle, criminelle, criminelle ». Elle ne se souvenait plus de ce qu’il s’était passé après. On n’en avait plus jamais reparlé.

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