Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— C’est vrai…
— Alors…
— Non. N’insiste pas.
Elles continuèrent à marcher sans rien dire. Joséphine passa le bras sous celui de Shirley et s’appuya contre l’épaule de son amie.
— Pourquoi tu m’as dit que tu étais richissime tout à l’heure ?
— Je t’ai dit ça ?
— Oui. Je t’ai proposé de te dépanner si tu avais des problèmes d’argent et tu m’as dit « arrête, je suis richissime »…
— Tu vois, Joséphine, comme les mots sont dangereux dès qu’on devient intimes, qu’on se lâche… Avec toi, je ne fais pas attention, et les mots jaillissent comme les pièces de ton puzzle. Un jour, tu vas découvrir la vérité toute seule… dans un lavabo de palace !
Elles éclatèrent de rire.
— Je ne vais plus fréquenter que des lavabos, désormais. Ce sera mon marc de café. Lavabo, beau lavabo, dis-moi qui est-cette femme que j’aime à la folie et qui joue les mystérieuses ?
Shirley ne répondit pas. Joséphine pensa à ce qu’elle venait de dire sur les mots qui vous échappent et vous trahissent. L’autre jour, sans qu’elle sache pourquoi, l’attention de Philippe l’avait troublée. Et, si je suis honnête avec moi, j’ai aimé cette tendresse dans sa voix. Elle avait raccroché, surprise par l’émotion qui l’avait submergée. Rien que d’y penser à nouveau, le rouge lui monta aux joues.
Dans l’ascenseur, sous la lumière blafarde du plafonnier, Shirley lui demanda : « Tu penses à quoi, Joséphine ? », elle secoua la tête et dit « à rien ». Sur le palier, devant la porte de Shirley, un homme habillé tout en noir était assis sur le paillasson. Il les vit arriver et ne se leva pas. Oh ! My God ! chuchota Shirley. Puis se tournant vers Jo, elle enchaîna :
— Prends l’air naturel et sois souriante. Tu peux parler, il ne comprend pas le français. Peux-tu me garder mon fils ce soir et cette nuit ?
— Pas de problème…
— Peux-tu aussi le guetter qu’il ne vienne surtout pas sonner chez moi, qu’il aille directement chez toi ? Cet homme ne doit pas savoir qu’il habite ici avec moi, il croit qu’il est pensionnaire.
— D’accord…
— C’est moi qui viendrai te voir quand il sera parti, mais jusque-là, fais bien attention à lui. Interdis-lui de mettre les pieds à la maison.
Elle l’embrassa, lui étreignit l’épaule, se dirigea vers l’homme, toujours assis, et lança, désinvolte, Hi, Jack, why don’t you come in ?
Gary comprit tout de suite quand Jo mentionna l’homme en noir.
— J’ai mon cartable, j’irai directement au lycée demain, dis à maman qu’elle ne se fasse pas de souci, je sais me défendre.
Pendant le dîner, Zoé, intriguée, posa des questions. Elle était rentrée plus tôt que Gary et Hortense et avait aperçu l’homme en noir sur le paillasson.
— C’est ton papa, le monsieur ?
— Zoé, tais-toi ! la coupa Jo.
— Mais je peux demander si c’est son papa ou non !
— Il n’a pas envie d’en parler. Tu le vois bien… Ne l’embête pas.
Zoé porta un morceau de gratin dauphinois à sa bouche, le mastiqua du bout des dents, puis reposa sa fourchette d’un air triste.
— Parce que, moi, mon papa, il me manque drôlement… J’aimais mieux quand il était là… C’est pas drôle de vivre sans papa.
— Zoé, t’es gonflante, s’exclama Hortense.
— J’ai toujours peur qu’il se fasse manger par les crocodiles. Ils sont méchants les crocodiles…
— Ils ne t’ont pas mangée, cet été, répliqua Hortense, énervée.
— Non, mais j’ai fait très attention.
— Eh bien, dis-toi que papa aussi fait très attention.
— Parfois, il est distrait. Parfois, il passe de longs moments à les regarder dans les yeux… Il dit qu’il s’entraîne à lire dans leurs pensées…
— Tu dis n’importe quoi !
Hortense s’adressa à Gary et lui demanda s’il ne voulait pas gagner un peu d’argent de poche en défilant.
— Chez Dior, ils cherchent des adolescents grands, romantiques, beaux pour présenter leur collection.
Iris lui avait demandé si elle n’avait pas de copains que ça pouvait intéresser.
— Elle m’a parlé de toi… Tu te rappelles quand on est allés la voir au studio Pin-up ? Elle t’a trouvé très beau…
— Je ne sais pas si j’en ai vraiment envie, dit Gary. J’aime pas qu’on me touche les cheveux ou qu’on m’habille.
— Ce serait fun ! Je viendrais avec toi.
— Non, merci, Hortense. Mais j’ai bien aimé voir la séance de photos avec Iris. Moi, ce qui me plairait, ce serait de devenir photographe.
— On peut y retourner, si tu veux. Je lui demanderai…
Ils avaient fini de dîner. Joséphine débarrassa, Gary mit la vaisselle dans le lave-vaisselle, Hortense passa une éponge sur la table pendant que Zoé, les yeux remplis de larmes, marmonnait « je veux mon papa, je veux mon papa ». Joséphine la prit dans ses bras et la porta jusqu’à son lit en faisant semblant de se plaindre qu’elle était si lourde, si grande, si belle qu’elle avait l’impression de tenir une étoile dans ses bras. Zoé se frotta les yeux et demanda :
— Tu le penses vraiment, maman, que je suis belle ?
— Mais oui, mon amour, parfois je te regarde et je me dis quelle est cette belle jeune fille qui vit ici ?
— Aussi belle qu’Hortense ?
— Aussi belle qu’Hortense. Aussi chic qu’Hortense, aussi craquante qu’Hortense. La seule différence, c’est qu’Hortense le sait et toi, tu ne le sais pas. Toi, tu crois que tu es un petit canard boiteux. Je me trompe ?
— C’est dur d’être petite quand on a une grande sœur…
Elle soupira, tourna la tête sur l’oreiller et ferma les yeux.
— Maman, je peux ne pas me laver les dents, ce soir ?
— D’accord, mais c’est exceptionnel…
— Je suis si fatiguée…
Le lendemain, en fin de matinée, Shirley vint frapper à la porte de Joséphine.
— J’ai réussi à le convaincre de partir. Ça a été dur, mais il est parti. Je lui ai dit qu’il ne fallait plus qu’il vienne ici, qu’il y avait un type des renseignements qui habitait dans l’immeuble…
— Et il t’a crue ?
— Je crois. Joséphine, j’ai pris une décision, cette nuit. Je vais partir… Nous sommes fin novembre, il va pas revenir tout de suite mais il faut que je parte… Je vais me réfugier à Moustique.
— Moustique ? L’île des milliardaires, de Mick Jagger et de la princesse Margaret…
— Oui. J’ai une maison là-bas… Là-bas, il ne viendra pas. Après, je verrai, mais ce qui est sûr, c’est que je ne peux plus vivre ici.
— Tu vas déménager ! Tu vas me laisser ?
— Toi aussi, tu voulais déménager, souviens-toi.
— Hortense. Pas moi…
— Tu sais ce qu’on va faire ? On va tous partir à Moustique pour les vacances de Noël et moi, je resterai là-bas. Gary rentrera avec toi, le temps qu’il finisse son année et passe son bac. Ce serait idiot qu’il interrompe ses études, il est si près du but. Tu peux me le garder ?
Joséphine hocha la tête.
— Je ferais n’importe quoi pour toi…
Shirley lui prit la main et la serra.
— Après, je verrai… On déménagera à nouveau. Je suis habituée…
— Tu ne veux toujours pas me dire ce qu’il se passe ?
— Je te le dirai à Moustique, à Noël… Je me sentirai plus en sécurité.
— Tu n’es pas en danger, au moins ?
Shirley eut un pauvre sourire fatigué.
— Pour le moment, non, ça va.
Marcel Grobz se frottait les mains. Tout marchait sur des roulettes. Il avait agrandi son empire en rachetant les frères Zang, coiffé sur le poteau les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Espagnols qui les guignaient. Son coup de poker avait marché, il avait raflé la mise. Il tenait maintenant toutes les manettes. Il avait réussi à évincer Henriette de ses affaires et il venait de louer un grand appartement, juste à côté du bureau, pour y installer Josiane et Junior. Dans un bel immeuble avec concierge, interphone, plafonds hauts, parquets cirés façon Versailles et cheminées à trumeaux. Rien que du beau linge : des barons, des baronnes, un Premier ministre, un académicien et la poule d’un industriel connu. Il était confiant. Josiane allait revenir. Sur des roulettes, sur des roulettes. Le matin, quand il arrivait au bureau, il montait les marches sur la pointe des pieds, avançait tout doucement, passait la tête, fermait les yeux et se disait : Elle va être là, ma petite caille ! Avec son ventre en sautoir et ses cheveux blonds en buisson ! Installée derrière la table, le téléphone bloqué contre son cou, elle va me dire y a monsieur Machin qui a appelé et monsieur Trucmuche qui attend sa commande, magne-toi le cul, Marcel, magne-toi le cul ! Et moi, je dirai rien, je plongerai la main dans ma grande fouille et je lui poserai les clés de l’appartement entièrement refait à neuf pour qu’elle aille m’y attendre. Qu’elle se délasse, qu’elle se prélasse, qu’elle dévore des côtes de bœuf et des gigots saignants pour que Junior soit un gros bébé joufflu, braillard, costaud comme les deux jambes d’un zouave. Qu’elle mitonne toute la journée sur le grand lit de notre chambre en mangeant des pâtes de fruits, du saumon bien gras et des haricots verts pour la chlorophylle. Dans la chambre manque plus que les rideaux… Je vais demander à Ginette de s’en occuper.