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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Elle fut dérangée par Carmen qui lui apportait son thé.

— Alexandre est rentré de l’école. Il a eu dix-sept en maths.

— Il ne m’a rien dit ! Il sait que je suis dans mon bureau ?

— Oui, je le lui ai dit. Il a répondu qu’il avait plein de travail pour demain. Qu’est-ce qu’il travaille !

— Il imite son père…

Iris étendit le bras, prit la tasse de thé fumant que lui tendait Carmen et se rallongea.

— Il l’imite en tout ! Et il m’évite. Normal, c’est l’âge. Le père devient le modèle, la mère est bonne à jeter et puis ça change… Que les hommes sont prévisibles, Carmen !

Elle bâilla et mit sa main devant la bouche d’un geste élégant.

Josiane se réveillait le matin vers neuf heures, appelait le room service pour qu’on lui apporte son petit-déjeuner, montait sur la balance, notait son poids, se vaporisait d’un nuage de parfum, Chance de Chanel, et se recouchait, en écoutant son horoscope sur RTL. L’astrologue ne se trompait jamais. Elle pouvait prévoir l’humeur de sa journée en l’écoutant. Elle commandait toujours un continental breakfast et ne se résolvait pas à manger des œufs, malgré les conseils de son gynécologue qui préconisait les protéines dès le matin. C’est bon pour les English, ces choses frites et grasses, disait-elle en se bouchant le nez – elle avait pris l’habitude de se parler toute seule, elle n’avait pas d’autre compagnie. Il lui fallait de la bonne baguette, du beurre, du miel et des confitures. Elle découpait le capuchon doré de la brioche, mangeait un peu de croûte, puis la laissait sur le côté : Ah ! si ma mère me voyait ! Elle me forcerait à l’avaler d’une taloche ou la fourrerait dans sa poche.

Elle pensait de plus en plus souvent à sa mère.

Avec le petit-déjeuner, elle se faisait livrer les journaux et, tout en les feuilletant, allumait la télé et regardait l’émission de Sophie Davant. Elle lui disait Bonjour Sophie, ça va aujourd’hui ?, lui envoyait un baiser et se carrait contre les oreillers. C’est pas une bêcheuse, celle-là ! Elle la regardait avec délice, enfoncée dans la plume des oreillers et lui parlait tout haut. T’as raison, Sophie, tords-lui le nez à cet engourdi ! Quand Sophie lui disait au revoir, elle se levait, allait sur la terrasse et étendait les bras dans toutes les directions pour s’étirer. Elle filait prendre sa douche, puis descendait au restaurant des Princes, composait son menu en choisissant les plats les plus chers. Elle voulait goûter ce qu’elle ne connaissait pas. Ici, je fais mon éducation, j’efface mon malheur, je colmate ma misère, se disait-elle en dégustant du caviar sur un blini.

L’après-midi, elle sortait. Elle partait faire une promenade, vêtue d’une pelisse de vison qu’elle avait achetée avenue George-V en léchant les vitrines. La tête de la vendeuse quand elle avait dégainé sa carte Platine, en disant « je veux ça », le doigt pointé sur la friandise ! Ç’avait été une grande joie. Elle se repassait le film d’avant en arrière sans se lasser. Vous ? disait la moue dégoûtée de la fille. Vous, pauvre chose ordinaire, vous allez revêtir cet article de luxe extraordinaire ? Oui, moi, Choupette, je vous confisque votre peau de lapin rupin ! Elle devait reconnaître que ça chauffait bien les reins. Y a pas à dire, les riches, ils s’y connaissent. Ce sont les champions du confort. Quand on s’escrime en tricot de corps, ils se calfeutrent dans la fourrure.

Elle se pavanait donc dans son lapin rupin, descendait l’avenue George-V en serrant le col doux contre son visage, enfilait l’avenue Montaigne et, à chaque tentation, dégainait la Platine. Avec la même jubilation devant les mêmes mines pincées des vendeurs et des vendeuses. Elle ne s’en lassait pas. Ça, ça et ça, pointait le doigt et paf ! elle sortait l’arme fatale. Une seule, avec un grand sourire, avait répondu « vous serez enchantée de cet article, madame… ». Elle lui avait demandé son petit nom et lui avait offert une belle écharpe en cachemire. Elles étaient devenues copines. Le soir, après avoir quitté son boulot, Rosemarie venait dîner avec elle au restaurant des Princes.

Elle était bien contente d’avoir de la compagnie. Il lui arrivait de se sentir seule, un grand manteau noir lui tombait sur les épaules. Le soir surtout. Elle n’était pas une exception. Il y en avait des camions de riches esseulés chez George. C’est le nom qu’elle avait donné à l’hôtel où elle résidait : le George-V. De temps en temps, Rosemarie restait dormir. Elle posait la tête sur son ventre et essayait de deviner si c’était un petit gars ou une bambinette. Elles cherchaient des prénoms. « Te casse pas la tête, si c’est un gars, il s’appellera Marcel, si c’est une fille, j’aurai le choix. »

— D’où tu le tiens tout ce pognon ? demandait Rosemarie, déconcertée par les dépenses de Josiane.

— De mon jules. Un soir de Noël où il m’avait une nouvelle fois laissée seule pour tenir compagnie au Cure-dents, il m’a offert la Platine ! Et le compte qui va avec !

— C’est un brave homme.

— Oui mais il lambine, il lambine… Pour chauffer un gars, il faut lui refroidir le train. En disparaissant sans laisser d’indices, je l’inquiète, je le déstabilise, ça doit travailler dans sa petite tête… Je le sens. On est reliés, Marcel et moi. Je l’entends qui met les bouchées doubles. Ginette a dû lui dire pour l’angelot et il trime dur…

— Il est comment, ton Marcel ?

— C’est pas un jeunot ni un portemanteau. Mais il me plaît. On vient du même monde…

Rosemarie soupirait et actionnait la télécommande. Il y avait des chaînes dans toutes les langues, des chaînes qui passaient des films porno, des chaînes où les présentatrices étaient voilées.

— Drôle de monde ! elle disait. Tu vas rester longtemps ici ?

— Aussi longtemps que je n’entends pas l’appel du Grand Vizir. Un jour, je me réveillerai et je saurai qu’il a balancé le Cure-dents. Alors je reviendrai… Comme je suis partie, avec ma petite valise.

— Et ton vison !

— Et mon lapin rupin ! Je veux que mon bébé respire la volupté. Je veux que, plié en quatre dans mon ventre, il s’enivre de luxe. Pourquoi crois-tu que je me gave ? Tu crois que c’est pour moi ? Moi, j’aime autant les rillettes du Mans que le caviar d’Iran ! C’est pour lui que je mâche bien, pour qu’il n’en perde pas un grain…

— Tu veux que je te dise, Josiane, tu vas être une mère extraordinaire !

Elle ne se lassait pas de ce compliment-là.

Un jour qu’elle revenait de sa petite promenade quotidienne, emmitouflée dans son vison, elle aperçut Chaval, appuyé au bar. Elle s’approcha, lui mit les mains sur les yeux et klaxonna « c’est qui ? ». Elle était drôlement heureuse de voir une tête ancienne. Même celle de Chaval.

— Tu me paies une petite coupe ?

Il regarda l’entrée du bar, sa montre, et lui fit signe de s’asseoir.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— J’attends…

— Elle est en retard ?

— Elle est toujours en retard… Et toi ?

— Moi, je crèche ici.

— T’as gagné au Loto ?

— Presque. J’ai tiré le gros lot !

— Un vieux richard ?

— Tu peux supprimer vieux de ton vocabulaire, quand tu me parles…

— C’est qui ?

— Le père Noël…

Elle se hissa sur un tabouret de bar et son manteau s’ouvrit, découvrant son ventre rond.

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