Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Il montait l’escalier, léger et frais. Il avait repris l’entraînement et se sentait vibrant comme un petit poisson de torrent de montagne. Et je vais lui sauter dessus, la rouler dans mes bras, la pourlécher, la pomponner, lui masser les doigts de pied, la poudrer, la…
Elle était là. Solennelle derrière son bureau. Le ventre pointé en avant. L’œil affûté.
— Comment vas-tu, Marcel ?
Il bégaya :
— T’es là ? C’est bien toi ?
— La Vierge Marie en personne et le petit têtard bien au chaud dans mon ventre…
Il se laissa tomber à ses pieds, posa sa tête sur ses genoux et murmura :
— Tu es là… Tu es revenue…
Elle mit la main sur sa tête, respira l’odeur de son eau de toilette.
— Tu m’as manqué, tu sais, Marcel…
— Oh ! Choupette ! Si tu savais…
— Je sais. J’ai croisé Chaval au bar de chez George…
Elle lui raconta tout : sa fuite dans un palace, son mois et demi à boulotter les plats les plus chers sur la carte, le grand lit moelleux, la chambre avec une moquette si épaisse qu’elle n’avait pas besoin de porter de chaussons, le room service et les larbins, les dizaines de larbins qui s’alignaient dès qu’elle appuyait sur un bouton doré.
— C’est bon le luxe, mon Marcel. C’est bon mais, au bout d’un moment, on s’en lasse. C’est toujours pareil, toujours excellent, toujours tout doux, si tu veux mon avis, ça manque d’aspérités, et je comprends qu’ils aient du vague à l’âme, les rupins… Alors, un jour que je remontais dans ma chambrette à cinq cents euros la nuit, j’ai aperçu Chaval qui éclusait au bar, tout meurtri par la petite Hortense qui le rend abruti ; il m’a dit, pour ton coup d’éclat, et j’ai tout compris ! les précautions que tu prenais avec le Cure-dents, avec moi, avec ma situation… J’ai compris, mon bon gros, que tu m’aimais, que tu taillais un empire pour Junior. Mon sang n’a fait qu’un tour et je me suis dit : Je vais aller retrouver Marcel…
— Oh, Choupette ! Je t’ai tellement attendue ! Si tu savais…
Josiane se reprit et lança :
— Le seul truc qui me chiffonne, c’est que tu m’aies pas fait confiance, que t’aies pas lâché l’information…
Marcel allait répondre, elle le bâillonna de sa petite main grasse et rose.
— C’est à cause de Chaval ? T’avais peur que je cafarde ?
Marcel soupira :
— Oui, je suis désolé, Choupette, j’aurais dû m’abandonner mais là, j’ai calé.
— C’est pas grave. On efface tout. On repart de rien du tout. Mais tu me fais plus jamais le coup de la méfiance…
— Plus jamais…
Il se releva, fouilla dans sa poche et exhiba le trousseau de clés de l’appartement.
— C’est pour nous. Tout est décoré, arrangé, pourléché. Manque les rideaux dans la chambre… J’hésitais pour le coloris, je voulais pas te donner de l’urticaire avec des couleurs hasardeuses…
Josiane s’empara des clés et les compta.
— Ce sont de belles clés, bien lourdes, bien épaisses… Les clés du paradis ! On crèche où ?
— Juste à côté. Comme ça, j’aurai pas longtemps à marcher pour venir te trousser, roucouler et surveiller les progrès du petit…
Il posa la main sur le ventre de Josiane et ses yeux se remplirent de larmes.
— Il bouge déjà ?
— Comme un échappé du Tour de France. Attends un peu et il va te filer un coup de pédalier qui va te casser les poignets. C’est un bouillant, Junior !
— Comme son père, se rengorgea Marcel en massant le ventre rond dans l’espoir que Junior se réveille. Je peux lui parler ?
— C’est même recommandé. Présente-toi d’abord. J’ai été longtemps en pétard, je lui ai pas beaucoup parlé de toi.
— Oh ! Tu lui as pas dit de mal, j’espère…
— Non. J’ai éludé mais j’étais tout en rogne à l’intérieur et tu sais ce que c’est, les petits : ils sentent tout ! Alors va falloir que tu te rabiboches…
Ginette, qui entrait dans le bureau, assista alors à une scène déconcertante : Marcel aux pieds de Josiane qui parlait à son ventre.
— C’est moi, Junior, c’est papa…
Sa voix s’étrangla et il s’écroula, secoué de sanglots.
— Oh ! Putain ! Ça fait trente ans que j’attends ça, trente ans ! Si je vais te parler, Junior ? Je vais te saouler que t’en pourras plus ! Josiane, si tu savais, je suis le plus heureux des hommes…
Josiane fit signe à Ginette de revenir plus tard. Ce qu’elle fit volontiers, laissant les deux parents terribles à leurs retrouvailles.
Joséphine avait changé de bibliothèque. Ça lui compliquait un peu la vie mais elle se faisait une raison. Au moins, elle ne risquait plus de tomber nez à nez avec Luca, le bel indifférent. C’est comme ça qu’elle l’appelait quand il venait rôder dans ses pensées. Ça valait bien de changer deux fois de ligne d’autobus, d’attendre en pestant que le 174 succède au 163 et de rentrer plus tard chez elle.
Elle était donc debout dans le 174, serrée entre une poussette d’enfant dont la poignée lui poinçonnait le ventre et une Africaine en boubou qui lui marchait sur les pieds lorsque son téléphone sonna. Elle plongea la main dans son sac et décrocha.
— Joséphine ? C’est Luca…
Elle resta sans voix.
— Joséphine ?
— Oui, bredouilla-t-elle.
— C’est moi, Luca. Où êtes-vous ?
— Dans le 174…
— Joséphine, il faut que je vous parle.
— Je ne crois pas que…
— Descendez au prochain arrêt, je vous y attendrai…
— Mais…
— J’ai quelque chose de très important à vous dire. Je vous expliquerai. Quel est le nom de l’arrêt ?
Elle chuchota Henri-Barbusse.
— J’y serai.
Il avait raccroché.
Joséphine demeura abasourdie. C’était la première fois qu’elle entendait Luca parler de cette voix forte, comminatoire. Elle n’était pas sûre d’avoir envie de le revoir. Elle avait effacé son numéro de téléphone de son répertoire de portable.
Ils se retrouvèrent à l’arrêt d’autobus. Luca la prit par le bras et, la remorquant d’une main ferme, il chercha des yeux un café. Quand il en aperçut un, il accentua la pression de sa main sur son bras de manière à ce qu’elle ne puisse pas se dégager. Il avançait à grandes enjambées, elle trottinait pour le suivre.