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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Shirley la laissa terminer sa tirade puis, étalant avec un rouleau à pâtisserie la pâte à tarte blanche et molle sur la table, elle déclara :

— Ta vie n’est pas finie, elle commence à peine. Le seul problème, c’est que tu ne le sais pas. Tu viens d’écrire un livre qui triomphe…

— C’est pas grâce à moi.

— C’est pas toi qui l’as écrit, ce livre ?

— Si mais…

— Toi et personne d’autre, répliqua Shirley, pointant le rouleau à pâtisserie d’un geste menaçant vers Joséphine.

— Oui mais…

— Mais tu ne savais pas que tu pouvais écrire. Donc soyons positives, ta sœur t’a rendu service… Tu ne l’aurais pas écrit si elle ne te l’avait pas demandé, et en plus, tu vas gagner plein de sous.

— C’est sûr.

— Grâce à elle, tu sais que tu peux le faire. Un bon point pour toi. Maintenant, fais-moi plaisir et oublie ce livre. Oublie ce livre et continue ton petit bonhomme de chemin… Écris. Écris pour toi ! Mets-toi à ton compte. Tu as envie d’un homme et tu le repousses, tu as envie d’écrire et tu hésites, merde, Jo, fonce un peu, tu es exaspérante avec tes hésitations et tes doutes. Et surtout, surtout, arrête de te trouver moche et grosse ! Tu ne l’es pas.

— Alors pourquoi je me vois comme ça, tu peux me l’expliquer ?

— Audrey Hepburn était persuadée qu’elle était moche, souviens-toi. On se trouve toutes moches !

— Pas toi !

— Disons que moi, j’ai reçu plus d’amour que toi au départ. J’ai reçu l’amour fou d’une mère qui devait se cacher pour m’aimer mais qui m’aimait à la folie. Et mon père aussi !

— Elle était comment, ta mère ?

Shirley hésita un instant, fit des trous avec une fourchette dans sa pâte étalée, puis :

— Elle ne disait rien, ne montrait pas grand-chose mais il suffisait que j’entre dans la pièce où elle se trouvait pour que son visage s’éclaire, que son front se déplisse, que tous ses soucis disparaissent. Elle ne me tendait pas les bras, elle ne m’embrassait pas, mais elle me jetait un tel regard d’amour que je le recevais en fermant les yeux de bonheur. Je le sentais si fort que, parfois, je faisais exprès de revenir dans la pièce où elle se trouvait rien que pour lire à nouveau la joie sur son visage ! Elle m’a construite sans un mot, sans un geste ; elle m’a donné une base si solide que je n’ai pas les mêmes doutes que toi…

— Et ton père ? demanda Joséphine, surprise que Shirley se mette à parler de son enfance et entendant bien en profiter.

— Mon père aussi. Tout aussi silencieux et discret que ma mère. Jamais un geste en public, jamais un baiser ni une caresse. Il ne pouvait pas. Mais il était là, toujours. Tous les deux. Ils ont toujours été là et je peux t’assurer que ce n’était pas facile pour eux… Toi, tu n’as pas eu ça ; tu as grandi toute seule, mal assurée sur tes pieds. Tu trébuches encore aujourd’hui mais tu y arriveras, Jo, tu y arriveras !

— Tu crois ? Après ce qu’il s’est passé la nuit dernière avec Luca, je n’ai pas beaucoup d’espoir…

— C’était une péripétie. Mais ce n’est pas fini. Et si ce n’est pas avec lui, ce sera avec un autre…

Joséphine soupira et compta les tranches de pomme que Shirley étalait maintenant sur la pâte.

— Pourquoi tu les coupes si fines ?

— Parce que c’est meilleur… Plus croquant.

— Où as-tu appris à faire la cuisine ?

— Dans des cuisines…

— Très drôle !

— Fin des confidences pour aujourd’hui, ma belle. Je t’ai beaucoup parlé… Tu sais que tu deviens rusée ?

Shirley enfourna la tarte aux pommes, déclencha le minuteur et proposa à Joséphine d’ouvrir une bonne bouteille de vin pour fêter sa nouvelle vie.

— Ma nouvelle vie ou mon dernier échec ?

— Your new life, stupid !

Elles étaient en train de trinquer à l’audace nouvelle de Joséphine lorsque Gary entra dans la cuisine, suivi d’Hortense. Il tenait un casque de moto sous le bras, avait les cheveux dressés sur la tête et posa un baiser sur le crâne de sa mère.

— Tu as fini tes tartes, mummy chérie ? Si tu veux, je peux aller te les livrer. J’ai le scooter d’un pote…

— Je ne veux pas que tu fasses du scooter. C’est trop dangereux ! s’écria Shirley en frappant la table du plat de la main. Je te l’ai dit cent fois !

— Mais je serai avec lui et je le surveillerai, dit Hortense.

— C’est ça ! Il conduira la tête dévissée vers toi et vous aurez un accident. Non ! Je me débrouillerai toute seule ou Jo m’accompagnera.

Jo hocha la tête. Les deux adolescents se regardèrent en soupirant.

— Il reste pas un morceau de tarte, je meurs de faim ? marmonna Gary.

— Articule quand tu parles, je comprends rien. Tu peux manger ce bout-là, il a trop cuit… Tu en veux aussi, Hortense ?

Hortense attrapa des miettes de pâte en humectant le bout de ses doigts.

— Ça fait grossir, la tarte…

— Tu risques rien, toi, dit Joséphine en lui souriant.

— Maman, si tu veux rester mince, il faut faire attention tout le temps.

— Tiens, au fait, j’ai eu des nouvelles de Max, poursuivit Gary, la bouche pleine. Il est revenu à Paris et habite chez sa mère… Il en pouvait plus des biquettes !

— Il a repris l’école ?

— Non. Il a plus de seize ans, il n’est plus obligé d’y aller…

— Mais qu’est-ce qu’il fait alors ? demanda Joséphine, inquiète.

— Il traîne… Il est passé au lycée.

— Il va mal finir, pronostiqua Hortense. Il deale du shit et joue au poker avec sa mère sur Internet…

— Et madame Barthillet ? demanda Joséphine.

— Il paraît qu’elle se fait entretenir par un pied-bot. C’est comme ça que Max l’appelle… Le pied-bot !

— Il aurait pu être si mignon, Max, soupira Joséphine. J’aurais peut-être dû le garder avec moi…

— Max à la maison, moi je me cassais ! protesta Hortense. Tu viens, Gary, on va essayer le scooter… Je te promets, Shirley, on fait pas de folies.

— Vous allez où ?

— Iris nous a proposé de passer la voir au studio Pin-up. Elle fait une série de photos pour Elle. Ça commence dans une petite heure. Gary m’y conduit et on reste un peu. Iris veut que je lui donne mon avis sur ses tenues. Elle m’a demandé de lui faire un look. On va aller faire des courses ensemble la semaine prochaine…

— J’aime pas ça, j’aime pas ça, grommela Shirley. Tu fais bien attention, Gary, promis ? Et tu mets ton casque ! Et vous rentrez pour dîner !

Gary déposa un baiser sur le front de sa mère, Hortense fit un geste de la main vers Joséphine et ils sortirent en se bousculant.

— J’aime pas qu’il fasse du scooter, j’aime pas… Et puis, j’aime pas non plus qu’Hortense lui tourne autour. Cet été, en Écosse, il l’avait oubliée. Je ne voudrais pas que ça recommence, son obsession pour elle…

— Moi, j’ai jeté l’éponge, avec Hortense. Qu’est-ce que tu veux : elle va avoir seize ans, elle est première de sa classe, les profs chantent ses louanges. Je n’ai rien à lui reprocher… Et de toute façon, je n’ai pas les moyens de m’opposer à elle. Elle est de plus en plus indépendante. C’est drôle quand on y pense : il y a deux ans encore, c’était une petite fille…

— Hortense n’a jamais été une petite fille, Jo. Je suis désolée de te faire de la peine : ta fille a toujours été une garce.

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