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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Josiane se dégagea doucement. Elle n’aimait pas beaucoup ce qu’elle venait d’entendre.

— Parce que tu ne comptes pas le lui dire, le jour où je suis enceinte ? Tu comptes laisser flotter le doute ?

Marcel rougit violemment, pris en flagrant délit de lâcheté.

— Mais non, Choupette, mais non… C’est juste qu’il me faudra le temps de m’organiser ! Je suis pieds et poings liés, avec elle.

— Dis donc, depuis le temps qu’on en parle de ce petit, tu t’es toujours pas organisé, comme tu dis ?

— Je vais pas te mentir, Choupette, j’ai les foies. Je ne sais pas comment m’y prendre, comment la dégager en touche sans qu’elle se venge et me fasse les pires sournoiseries.

— T’as pas vu ton notaire ?

— J’ose pas lui dire, de peur qu’il la prévienne. Ils sont très proches, tu sais, elle va le voir souvent.

— Alors t’as rien fait ? Rien du tout ? Tu me joues du violon à longueur de journée en parlant du chérubin et tu restes le cul dans ta chaise longue.

— Mais je le ferai, Choupette, je le ferai le jour où il le faudra. Je te promets, je serai à la hauteur !

— À la hauteur de ta petitesse ? Ne te tracasse pas, tu y es déjà. Tu rases la moquette !

Josiane se leva, défroissa sa robe, ajusta son haut, attrapa son sac à main et, montrant son bureau et la pièce d’un geste théâtral, elle déclara :

— Regarde-moi bien, Marcel Grobz, parce que tu ne me verras plus. Je jette l’éponge, je joue les filles de l’air, je m’évanouis dans l’atmosphère. Pas la peine de me filer le train, je décanille à tout jamais ! Dire que tu me lasses serait trop doux, tu me dégoûtes de lâcheté.

— Choupette, je te promets…

— Depuis le temps que j’en mange, des promesses ! Depuis que je te connais, je ne fais que ça. Elles me squattent l’œsophage. J’ai envie de vomir. Je ne te crois plus, Marcel…

Elle se baissa pour empoigner son sac de voyage et, faisant claquer ses talons d’un air bien décidé, elle quitta l’entreprise de Marcel Grobz le 22 octobre à onze heures cinquante-huit précises.

Elle ne s’arrêta pas pour saluer René.

Elle ne s’arrêta pas pour embrasser Ginette.

Elle ne soupira pas devant la glycine.

Elle ne se retourna pas après avoir franchi la grille.

Si elle ralentissait le pas, songeait-elle en regardant droit devant elle, elle ne partirait jamais.

Ce soir-là, après avoir dîné, Alexandre emmena Zoé dans sa cachette secrète.

Dans une armoire normande, toute menue, que son père avait achetée chez un brocanteur. À Saint-Valéry-en-Caux. Ils y étaient partis tous les trois, en famille. Son père devait voir un client anglais dans le petit port normand. L’Anglais lui avait donné rendez-vous sur son bateau. Après avoir passé quelques heures à bord, ils étaient allés se promener le long du port. Ils s’étaient arrêtés chez un brocanteur. Alexandre avait feuilleté de vieilles bandes dessinées pendant que ses parents partaient fouiller dans l’arrière-boutique, à la recherche d’une toile oubliée. Ils n’avaient pas trouvé de tableau mais son père avait eu le coup de foudre pour cette armoire. Sa mère avait protesté en disant qu’elle n’allait pas avec leur mobilier, qu’elle allait paraître désuète, déplacée, ringarde même… « Plus personne n’achète d’armoire normande, Philippe ! » Mais son père avait insisté : « Il n’en existe pas de cette taille-là, en tous les cas, je n’en ai jamais vu, je la mettrai dans mon bureau, elle ne te dérangera pas et fera ressortir le mobilier plus moderne, j’aime bien mélanger les styles, tu le sais bien, et puis, elle apportera un peu de chaleur, des souvenirs de famille bourgeoise, c’est bien ce que nous sommes, non, une famille bourgeoise ? »

Alexandre n’avait pas compris la fin de la phrase mais il avait compris que son père allait acheter l’armoire.

Il l’avait fait transporter dans son bureau et Alexandre avait pris l’habitude de s’y cacher. Elle sentait l’encaustique et la lavande et, en se concentrant, il pouvait entendre le bruit de la mer et le cliquetis des mâts des bateaux. Elle était tapissée d’une cretonne verte et jaune. Il refermait les portes sur lui, mettait son walkman sur les oreilles, posait la tête contre une paroi, et, replié en boule, il partait dans son MISS. Son Monde Imaginaire Super Secret. Dans son MISS, il voyageait dans un pays où tout le monde vivait selon les paroles de John Lennon dans sa chanson Imagine. Autre accessoire indispensable au MISS : une paire de lunettes rondes qui permettait de voir l’invisible. Souvent il emmenait Zoé avec lui. « Tu vois, racontait-il, dans le MISS les paysages sont en gâteau, les gens habillés en blanc, on ne se lave pas, on est toujours propre et tout le monde fait ce qu’il veut. Il n’y a pas de maître, pas d’argent, pas d’école, pas de notes, pas d’embouteillages, pas de parents divorcés, tout le monde s’aime, la seule règle est de ne pas embêter les autres habitants du MISS. »

Et de parler anglais.

Il y tenait beaucoup. Au début, Zoé avait eu du mal. Alexandre parlait anglais couramment, ses parents l’envoyant chaque été dans un collège anglais. Elle avait appris à se laisser guider par son cousin et, quand elle ne comprenait pas, il traduisait. Elle aimait bien aussi quand il ne traduisait pas : ça lui donnait des frissons d’entendre parler Alexandre sans rien comprendre. Elle avait peur, elle lui prenait la main et attendait la suite des aventures qu’il inventait. Il jouait tous les rôles, même celui du vent et de la tempête !

Ce soir-là, Carmen les avait fait dîner tôt. Iris était partie à une fête du livre et Philippe à un dîner d’affaires. Alexandre et Zoé filèrent se réfugier dans le bureau de Philippe et entrèrent, avec des airs de conspirateurs, dans l’armoire magique. Alexandre avait institué tout un rituel. Il fallait d’abord chausser les petites lunettes rondes et dire trois fois « Hello, John, Hello John, Hello John ». Puis ils s’asseyaient en boule, fermaient les yeux et chantaient les paroles de la chanson de Lennon « imagine no possession, it’s not hard to do, no reason to kill or die for, and no religion too ». Enfin, ils se prenaient par la main et attendaient qu’un émissaire du MISS vienne les chercher.

— Elle ne va pas nous trouver, Carmen ?

— Elle regarde son feuilleton dans la cuisine…

— Et ton père ?

— Il rentrera tard. Arrête de penser à ça ! Concentre-toi et appelons d’abord le Grand Lapin Blanc…

Zoé ferma les yeux et Alexandre prononça les mots magiques :

— Hello White Rabbit, where are you, White Rabbit ?

— Here I am, little children… Where do you want to go today ? répondit Alexandre en prenant une voix grave.

Alexandre jeta un coup d’œil à Zoé et répondit :

— Central Park… New York… The Imagine garden…

— Okay, children, fasten your seat belts !

Ils firent semblant d’attacher leur ceinture.

— Je ne suis jamais allée à Central Park, moi, chuchota Zoé.

— Moi si. Tais-toi. Suivons-le… Tu vas voir comme c’est beau. Imagine… Il y a des calèches tirées par des chevaux, des lacs avec des canards et une sculpture qui représente Alice au pays des merveilles… Là-bas, à Central Park, le Grand Lapin Blanc, il a sa statue !

Ils étaient sur le point de partir pour Central Park quand la porte du bureau s’ouvrit et qu’ils entendirent des pas.

— Ton père ?

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