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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Ses yeux firent le tour de la pièce et reconnurent chaque œuvre d’art. C’est l’histoire de notre amour. De mon amour, corrigea-t-il, car elle ne m’a pas aimé. Elle m’a bien aimé. Elle m’a apprécié. Ses mensonges ont réussi là où mon amour a échoué. Je ne l’aime plus et ne pourrai plus longtemps prétendre le contraire. Pour la survie d’un couple, il vaut mieux deux beaux mensonges que deux vilaines vérités. C’était la fin. Il lui restait encore une chose à régler et il s’en irait. De manière grandiose. Un peu ridicule, certes, mais grandiose. Organiser une fin avec panache. Ce sera mon œuvre d’art à moi !

Ses yeux retombèrent sur la dernière coupure de journal. Un article qui ne parlait pas d’elle, mais du festival du film de New York. Elle avait souligné un nom au Stabilo jaune : Gabor Minar. Il était l’invité d’honneur ; on y présenterait son dernier film, Gypsies, primé au festival de Cannes. Nous y voilà, songea Philippe, Gabor Minar… L’éternel Gabor Minar, figé dans sa pose de metteur en scène baroque et flamboyant. Avec son physique de rebelle insouciant, ses films au rythme époustouflant. On disait de lui qu’il avait réveillé le septième art figé dans ses effets spéciaux. Qu’il avait su redonner au cinéma du sens et de la richesse. Sur la photo, il souriait, des mèches de cheveux dans les yeux, le col de son polo ouvert. Il referma le dossier d’un geste sec, regarda l’heure, il était trop tard pour appeler Johnny Goodfellow. Il l’appellerait demain.

Quand Iris rentra le soir, elle brandissait un numéro de L’Express.

— Numéro quatre dans le classement des livres ! En quinze jours. J’ai appelé Serrurier, ils en sortent quatre mille cinq cents exemplaires par jour. En plus de la mise en place initiale. Tu te rends compte ? Chaque jour quatre mille cinq cents personnes achètent le livre d’Iris Dupin ! Je m’installe en tête. La semaine prochaine, je parie que je suis à la première place ! Et tu me demandais si me faire tondre en public était nécessaire ?

Elle éclata de rire et embrassa le journal.

— Il faut vivre avec son temps, mon chéri. On n’est plus au temps des troubadours, c’est sûr ! Carmen, vite, vite, à table, j’ai une faim de loup.

Ses yeux brillaient d’une petite flamme dorée et dure qui brûlait le journal qu’elle tenait entre ses mains. Elle l’abaissa, se tourna vers lui, étonnée par son silence, lui adressa un grand sourire et pencha la tête, attendant qu’il la félicite. Il s’inclina poliment et la félicita.

Joséphine se frotta les yeux et se dit qu’elle ne rêvait pas : la femme, assise en face d’elle dans l’autobus 163, lisait son roman. Elle le lisait en affamée, repliée sur le livre, tournant chaque page avec soin, épluchant chaque ligne comme si elle ne voulait pas en perdre une miette. Autour d’elle, les gens se déplaçaient, téléphonaient, toussaient, s’interpellaient, elle ne bougeait pas. Elle lisait.

Joséphine la dévisagea, ébahie. Une si humble reine dans le 163 !

Ainsi, c’était vrai ce qu’on écrivait dans les journaux : son livre se vendait. Comme des petits pains. Au début, elle n’y croyait pas. Elle s’était même dit que ce devait être Philippe qui les achetait tous. Mais voir Une si humble reine dans le 163 lui prouvait que le succès était réel.

À chaque fois qu’elle lisait une bonne critique, elle avait envie de pousser des cris de victoire, de rire aux larmes, de faire des sauts de kangourou. Elle courait chez Shirley. C’était le seul endroit où elle pouvait laisser libre cours à sa joie. « Il marche, Shirley, il marche, j’ai écrit un best-seller ! Tu te rends compte, moi, la petite chercheuse obscure, au salaire de misère, aux conférences poussiéreuses, la petite oie blanche qui ne comprend rien à la vie ! Pour mon premier coup d’essai, je m’offre un coup de maître ! » Shirley criait Olé et elles dansaient un flamenco endiablé. Gary les avait surprises, une fois ; elles s’étaient interrompues, rouges et essoufflées.

Puis, le temps passant, elle avait été envahie par un grand sentiment de vide. La sensation d’avoir été volée, cambriolée, utilisée. Salie. Iris s’étalait partout. Iris souriait partout. Les yeux bleus d’Iris la surprenaient à chaque kiosque à journaux. Iris parlait des affres de l’écriture, de la solitude, du XIIe siècle, de saint Benoît. Comment avait-elle eu l’idée de son histoire ? En entrant au Sacré-Cœur, un soir de mélancolie. En regardant la statue d’une sainte si belle, au visage si doux qu’elle lui avait cousu une histoire sur mesure. L’idée de l’appeler Florine ? Je faisais un gâteau avec mon fils et j’ai versé de la farine Francine dans le moule. Francine-Florine-Francine-Florine ! Joséphine écoutait, médusée : mais où trouvait-elle tout ça ? Un jour, elle l’entendit même évoquer Dieu et l’inspiration divine pour expliquer la fluidité de son écriture, « ce n’est pas moi qui écris, on me dicte ». Joséphine était tombée d’un coup sur le tabouret près de l’évier. « Alors ça, répétait-elle, quel culot ! »

Elle avait ouvert la porte vitrée qui donnait sur le balcon et regardé les étoiles. C’est trop, je n’en peux plus ! C’est déjà dur de la voir prendre la pose, s’approprier Florine mais si, en plus, elle vous confisque, vous aussi ! Il me reste quoi à moi ? Bayer aux corneilles ? C’est laid, les corneilles ! Et comment elle sait que je vous parle ? Je ne lui ai jamais dit ou si, peut-être une fois… Elle se sert de tout ! C’est un vampire.

Ce soir-là, après avoir surpris une lectrice dans l’autobus, elle sonna à la porte de Shirley. Il n’y avait personne. Elle retourna chez elle, trouva un mot de Zoé qui disait : « Maman, je vais dormir chez Alexandre, Carmen vient me chercher. Hortense m’a dit de te dire qu’elle sortait ce soir, qu’elle rentrerait tard, ne te fais pas de souci, je t’aime, Zoé. »

Elle était seule. Elle fit réchauffer un reste de quiche lorraine, ajouta deux feuilles de salade, regarda la nuit tomber. Triste, si triste.

Quand il fit nuit, elle poussa la porte vitrée qui donnait sur le balcon et regarda les étoiles.

— Papa, risqua-t-elle, papa ? Tu m’entends ?

Elle ajouta d’une petite voix d’enfant :

— C’est pas juste… Pourquoi c’est toujours elle au premier rang, dis ? Une fois de plus, on m’a effacée. Quand on était petites et qu’on nous prenait en photo, maman insistait toujours pour qu’on voie bien Iris. Les yeux d’Iris, la coiffure d’Iris, pousse-toi un peu, Jo, je n’ai pas le bas de la robe d’Iris.

« Criminelle, tu es une criminelle », elle entendait la voix de son père. Ses bras autour d’elle, le goût de sa peau salée ou de ses larmes, ses grandes enjambées. Il l’emportait comme s’il la sauvait. On était sur la plage, c’était l’été, je sortais de l’eau, je crachais de l’eau, les yeux me piquaient, je pleurais, je pleurais… Après, je me souviens, il n’a plus jamais dormi dans la même chambre que maman. Après, il s’est réfugié dans ses mots croisés, ses mauvais jeux de mots, sa pipe en bois. Et puis il est mort. Il a cassé sa pipe… Elle eut un petit rire à l’adresse de son père. Tu l’aurais appréciée, celle-là ! Papa, mon papa, chantonna-t-elle dans le noir, sous les étoiles. Un jour, je trouverai le morceau du puzzle qui me manque… Un jour, je comprendrai. En attendant, petit papa, merci de ce succès-là. Il m’a donné un certain confort. Et puis, je n’ai plus peur. C’est important, ça. Je ne me sens plus menacée. Je ne suis toujours pas très sûre de moi mais je n’ai plus peur. Tu dois être fier de moi, toi qui sais que c’est moi qui ai écrit le livre.

Elle soupira, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre, c’est sûr. On croit avoir gagné quand on a remporté une victoire, mais il y en a toujours une autre à livrer. Ma vie était si simple, avant. Plus j’avance dans la vie, plus je la trouve compliquée. Peut-être qu’avant je ne vivais pas…

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