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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Tu vois le mal partout.

— Tu es redoutable, Mylène ! Redoutable… Et tout ça sans rien me dire.

— Je voulais te faire la surprise… Et puis, chaque fois que j’ai essayé de te parler, tu changeais de sujet. Alors j’ai renoncé. Mais faut pas te fâcher, mon chéri, c’est juste pour m’amuser, tu sais… Si ça se trouve, mister Wei va perdre sa mise et moi, j’aurai rien investi du tout ! Et si ça marche, je me remplis les poches et tu deviens directeur commercial de ma petite entreprise…

Antoine la dévisagea, stupéfait. Elle envisageait de l’engager. Elle devait être en train de calculer son salaire et le montant de sa prime de fin d’année ! Une rigole de sueur coula dans son dos, puis ce furent ses tempes, ses bras, son torse… Non pas ça ! Pas ça ! Il serra les dents.

— Mon chéri, qu’est-ce que tu as ? Tu es tout mouillé ! On dirait que tu sors de la douche. T’es malade ?

— J’ai dû avaler une saloperie. C’est ce ragoût d’antilope qui ne passe pas.

Il jeta sa serviette sur la table et se leva pour aller se changer.

— Tu sais, mon amour, il ne faut pas te fâcher… C’est un pari. Si ça se trouve, ça ne marchera pas. Et si ça se trouve aussi, ça marchera. Et alors je serai riche, riche, riche ! Ce serait drôle, non ?

Antoine s’arrêta sur le seuil de la maison. Elle n’avait pas dit « nous », elle avait dit « je ». Il ôta sa chemise trempée et disparut à l’intérieur.

Philippe Dupin se laissa tomber dans le fauteuil du bureau de sa femme et soupira. Si on lui avait dit qu’un jour, il fouillerait dans les affaires d’Iris comme un mari jaloux ! Quand il voyait, au cinéma, un homme faire ça, il le plaignait. Il ouvrit un classeur rose posé sur le bureau, sur lequel Iris avait inscrit en grosses lettres : roman. En dessous, au feutre vert : Une si humble reine. Elle compte peut-être en écrire d’autres, pensa-t-il en ouvrant le classeur. Ou en faire écrire d’autres. C’était plus fort que lui, il avait besoin de savoir. L’affronter aurait été plus noble. Mais on n’affrontait pas Iris. Elle se défilait toujours. Quand elle était revenue de l’émission de télévision qu’il avait regardée avec Alexandre et Carmen en dînant sur la table basse face au poste, elle s’était plantée devant eux et avait lancé, triomphante : « J’ai été comment ? Superbe, non ? » Ils n’avaient pas eu le cœur à répondre. Elle avait attendu puis, devant le silence qui se prolongeait, avait soupiré : « Vous n’y connaissez rien ! Ça s’appelle du marketing et si on ne fait pas ça, le livre ne se vend pas. Je suis totalement inconnue, c’est un premier roman, il faut le mettre sur orbite ! Et puis, ça va repousser ! » avait-elle ajouté en passant ses doigts dans ses cheveux. Fin des discussions. Le lendemain, elle avait couru chez son coiffeur pour qu’il lui refasse une coupe, une vraie à cent soixante-cinq euros. Les cheveux courts soulignaient l’immensité et le trouble de ses grands yeux bleus ; la ligne de son long cou, l’ovale parfait de son visage, ses épaules dorées éclataient comme les chiffres d’un blason sur une tapisserie. Elle avait l’air d’un page innocent. « Maman, maman, on dirait que t’as quatorze ans ! » s’était exclamé Alexandre. Philippe avait été troublé et, n’eût été le sourd dégoût qu’il éprouvait pour toute cette affaire, il aurait été ému.

Il ouvrit le classeur. Il était rempli de coupures de journaux. Des quotidiens. Les mensuels ne sont pas encore sortis. Ils vont se remplir d’elle, de ses mensonges, de ses allégations. Il parcourut des yeux les premiers articles. Certains étaient signés par des journalistes qu’il connaissait. Ils parlaient tous d’Iris et de son audace. « A star is born » titrait l’un d’eux. « La surprise du chef », titrait un autre. Un journaliste plus sérieux se demandait où s’arrêtait le spectacle et où commençait la littérature mais reconnaissait que le livre était bien écrit bien qu’« un peu universitaire » et très bien documenté. « On sent qu’Iris Dupin connaît son XIIe siècle sur le bout des doigts et nous le fait revivre avec maestria. Tout est juste. Tout est intriguant. On se prend à suivre la règle de saint Benoît comme si on suivait l’intrigue d’un film d’Hitchcock. » Il les parcourut des yeux. Suivaient des réflexions d’Iris sur l’écriture, la difficulté d’un premier roman, les mots qui se dérobent, l’angoisse de la page blanche. Elle en parlait très bien, rappelait ses années d’études à Columbia, ses débuts de scénariste, citait les conseils de Gide à un jeune écrivain : « Pour ne pas être tenté de sortir, rasez-vous la tête ! » « Ce que je n’avais pas osé faire, par coquetterie, m’a été imposé. On ne peut pas tricher avec l’écriture. Elle vous rattrape toujours. Je ne le regrette pas, je ne vis que pour la littérature. » Ou encore : « J’ai vécu neuf mois en ne buvant que de l’eau bouillie et en mangeant des pommes de terre à peau rouge, il n’y avait que comme ça que je trouvais l’inspiration. » Sur les photos, elle portait un jean à taille basse, un tee-shirt qui s’arrêtait au-dessus du nombril, et, avec sa nouvelle coupe de garçonnet, affichait un air de teen-ager rebelle. Sur une autre, on lui avait inscrit « love » et « money » au rouge à lèvres sur la nuque et elle s’était laissé photographier la tête inclinée afin que les deux mots se détachent bien. La légende disait : « Elle porte sur sa nuque l’histoire de son roman et le destin du monde. » Rien que ça ! soupira Philippe, le destin du monde sur la nuque de ma femme ! Un autre ajoutait : « Les ados vont en être fous, les hommes en raffoler, les femmes trouveront en elle leur porte-parole. Ce livre est la réconciliation des Anciens et des Modernes. » Plus loin, il apprit qu’un milliardaire russe avait mis à la disposition d’Iris son avion privé afin qu’elle aille faire son shopping à Londres ou à Milan, et qu’une marque de parfum voulait acheter le titre du livre pour lancer une nouvelle fragrance. À toutes ces propositions, Iris répondait, modeste, qu’elle était flattée, mais que tout ça était « bien loin de la littérature. Je ne veux pas devenir un phénomène de foire. Quoi qu’il arrive, que le livre soit un succès ou un échec, je continuerai à écrire, il n’y a que ça qui m’intéresse. »

J’ai nourri un monstre, songea Philippe. Cette constatation n’était pas douloureuse. C’est à cela qu’on reconnaît que l’amour s’est détaché de vous : il ne fait plus mal. On regarde l’objet autrefois aimé avec un regard froid, on constate il est comme ci, il est comme ça, je ne le changerai pas. C’est moi qui ai changé. Alors, c’est fini. Bien fini. Tout ce qu’il ressentait maintenant, c’était du dégoût mêlé d’une vague colère. Pendant des années il avait été obsédé par elle, il n’avait eu qu’un souci : lui plaire, l’épater, devenir le meilleur avocat de la place parisienne, puis le meilleur avocat de France, puis un avocat international. Il s’était mis à collectionner les œuvres d’art, à acheter des manuscrits, à financer des ballets, des opéras, il avait créé un fonds de mécénat… Pour qu’elle soit fière de lui. Fière de s’appeler madame Philippe Dupin. Il savait qu’elle ne respectait pas l’argent : Chef lui avait donné tout l’argent qu’elle voulait. Elle voulait être une créatrice. Écrire, dessiner, diriger, qu’importe ! Pourvu qu’on lui reconnaisse un talent. Il lui avait offert une palette de talents. Il avait cru, naïf, qu’il lui suffirait d’être à ses côtés quand il choisissait des tableaux ou finançait la création d’un spectacle pour qu’elle soit heureuse. Il aurait rêvé qu’elle l’accompagne dans les foires internationales d’art moderne, qu’elle assiste aux réunions où étaient lus des manuscrits de pièces de théâtre, qu’elle l’aide à choisir, qu’elle suive les répétitions. Elle avait été présente, au début, puis s’était vite désintéressée. Ce n’était pas elle qu’on honorait mais l’argent, le nom, le goût de son mari.

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